Pour une rue Aimé Césaire !

vendredi 6 juin 2008

Le groupe communiste et citoyen « Tous ensemble pour Aubervilliers » se réjouit que le prolongement de la rue de la Montjoie à Saint-Denis ne porte pas le même nom à Aubervilliers. Cela avait fait l’objet d’un débat à un précédent Conseil municipal, il y a maintenant plusieurs mois. La question avait alors été retirée et n’avait pas été représentée. Improprement, des panneaux indiquaient malgré tout rue de la Montjoie. Je ne reviendrais pas sur le débat historique que nous avions eu alors, d’autant qu’il sera déjà beaucoup question d’histoire dans mon intervention. Le choix de Germaine Tillion, ethnologue, grande figure de la Résistance sous l’occupation, militante infatigable des droits de l’Homme, nous semble un bon choix et nous voterons pour cette question.

Concernant la deuxième partie de la question, nous nous permettons quelques remarques. Qu’un lieu public porte le nom d’Aimé Césaire ne peut que nous satisfaire. Ce grand écrivain martiniquais, père du mouvement de la négritude, fut membre du Parti communiste français jusqu’en 1956 et restera toute sa vie proche des idéaux de justice, de paix, d’antiracisme et d’égalité qu’ont toujours défendu les communistes. Son combat l’avait d’ailleurs amené à refuser de recevoir Sarkozy pour marquer sa colère contre la loi du 23 février 2005 sur « les aspects positifs de la colonisation ». Permettez-moi de citer un extrait de son discours sur le colonialisme de 1950 : « Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ».

Nous nous interrogeons sur le choix du Parc de l’Écluse. Bien sûr, on peut estimer que le nom de l’écluse n’est pas si original qu’il ne puisse être supprimé. Mais ce serait oublier un peu vite l’histoire de ce quartier et la prégnance du canal et de ses écluses dont il n’est pas idiot de rappeler l’existence. Aubermensuel avait d’ailleurs, il y a maintenant plusieurs années, fait le portrait d’un éclusier, un métier qui tend à se raréfier. Mais nous ne sommes, bien sûr, pas bloqués sur cette question.

Nous voulons souligner que d’autres lieux seraient plus pertinents.

Il y a quelques mois, le Maire d’Aubervilliers, Pascal Beaudet, avait proposé de débaptiser la rue Colbert qui relie la rue Hélène Cochennec et la rue Alfred Jarry. Il se trouve qu’ayant passé mon enfance au 112 Cochennec, je connais bien le quartier, comme vous, Monsieur le Maire, puisque, à ma connaissance, vous résidez toujours dans cette rue. Les trois rues suivant la rue Colbert, porte toutes des noms de poètes : Arthur Rimbaud, Lautréamont, Charles Baudelaire. Ce n’est pas un hasard. Il se trouve que ce lotissement pavillonnaire fut aménagé entre 1922 et 1925 par un marchand de biens de Saint-Denis qui s’appelait Clément Grindel. Ce nom ne vous dit pas peut-être pas grand-chose. Ce Grindel avait un fils prénommé, entre autres prénoms, Paul, et ce Paul était poète. Il n’aimait ni le métier de son père, ni son nom et décida de publier ses écrits sous le nom de sa grand-mère et là cela vous parlera sans doute davantage : il signa ses œuvres du pseudonyme de Paul Éluard. L’un des clercs de l’étude de M. Grindel raconte qu’Éluard découvrant les plans du travail que préparait son père pour Aubervilliers lui aurait proposé de nommer les nouvelles rues de noms de poètes, d’où Jarry, Rimbaud, Lautréamont et Baudelaire. Je doute que le poète ait pu choisir Colbert qui dénote dans le tableau, mais son père, ou le maire de l’époque, a peut-être souhaité garder une part de décision. J’avoue en ignorer la cause. C’est une des raisons qui nous conduisent à proposer que la rue Colbert prenne le nom d’Aimé Césaire, ce qui donnerait une unité à ce que l’on pourrait appeler « le quartier des poètes ».

L’autre raison de cette proposition est plus pertinente encore. Jean-Baptiste Colbert est souvent présenté comme le remarquable gestionnaire financier de Louis XIV, qui à la mort de Mazarin en 1661, a su développer le commerce et l’industrie en France et en faire une des plus grandes nations européennes de l’époque. Ce qu’il fut. Le colbertisme, variante du mercantilisme, repose des bases relativement simples : pour que les caisses du royaume soient bien remplies, il faut importer peu et exporter beaucoup, et donc développer la production intérieure en favorisant l’implantation de manufactures sur le territoire par un soutien concret de l’État et aider à l’exportation. Ce qu’on ne nous dit que plus rarement, c’est que ce développement économique, qui a permis l’installation durable du règne de la bourgeoisie en France, s’est fait au prix de la déportation de millions d’Africains vers les possessions françaises en Amérique. Colbert créé, entre autres, la Compagnie des Indes Occidentales Françaises qui lance à grande échelle ce que l’on a appelé pudiquement le commerce triangulaire, ou l’achat et la vente de pièces d’Indes ou encore de bois d’ébène. En clair, la traite négrière. Les pièces d’Inde n’étaient pas des morceaux de tissus, mais des hommes en pleine force de l’âge, des femmes et des enfants arrachés à leur terre d’Afrique, transportés dans des navires où ils pouvaient à peine bouger pendant des semaines, navires financés par ce grand ministre du Roi que fut Colbert, pour devenir esclaves dans les colonies françaises comme Saint-Domingue.

Colbert est en outre celui qui a supervisé le Code noir édicté en 1685 qui définit l’esclave comme un bien meuble, une chose, un objet, établissant les degrés de punition à lui infliger comme à une bête, tout en enjoignant les maîtres à lui inculquer la foi catholique bien sûr. Je ne développerais pas davantage sur ce trafic qui a enrichi beaucoup de Français à cette époque, dont Colbert lui-même qui meurt immensément riche. Cela mériterait un débat bien trop long pour le Conseil municipal. Je ne propose pas non plus de rayer Colbert de l’Histoire de France, il est notre histoire et nous devons l’assumer comme tel. Les rues Colbert ne manquent d’ailleurs pas. Il semblerait qu’il en existe plus de 3 000, alors une de moins ne devrait faire défaut. Symboliquement, changer le nom de la rue Colbert pour l’appeler Aimé Césaire aurait beaucoup de force.

Si vous trouvez que cette proposition est trop audacieuse, d’autres rues qui ne portent pas l’honneur d’Aubervilliers pourraient être choisies. Ainsi, Paul Bert (la rue porte son nom depuis 1886, année de sa mort), homme politique républicain de la fin du XIXe siècle pourrait aussi symboliquement correspondre. Cet anticlérical, libre-penseur, franc-maçon et artisan de l’école laïque (jusque là, ça va à peu près !) est aussi l’auteur, en tant que physiologiste, de plusieurs manuels scolaires aux thèses racistes justifiant la colonisation française. Il est un membre actif de la Société d’anthropologie de Paris à partir de 1861 et diffuse les propos racistes de cette société particulièrement quand il devient ministre de l’Instruction publique. Je vous lis juste un petit extrait de ce qu’il rédigea pour des manuels scolaires : « Les Nègres, peu intelligents, n’ont jamais bâti que des huttes parfois réunies en assez grand nombre pour faire une ville ; ils n’ont point d’industries ; la culture de la terre est chez eux au maximum de simplicité. Ce ne sont pas cependant les derniers des hommes. Il faut mettre après eux, comme intelligence, les petites races d’hommes qui habitent les régions les plus inaccessibles de l’Afrique (...). Bien au-dessus du Nègre, nous élèverons l’homme à la peau jaunâtre (...). Il a fondé de grands empires, créé une civilisation fort avancée (...) mais tout cela semble de nos jours tombé en décadence (...). Mais la race intelligente entre toutes, celle qui envahit et tend à détruire ou à subjuguer les autres, c’est celle à laquelle nous appartenons, c’est la race blanche ». Édifiant. Lorsqu’il devient président d’honneur de la « société pour la protection des colons et l’avenir de l’Algérie » en 1883, il n’est guère plus brillant quand il affirme, parlant des Algériens : « Il faut placer l’indigène en position de s’assimiler ou de disparaître ». Et nous pourrions en profiter pour rebaptiser l’école qui ne mérite pas de faire honneur à cet homme raciste et bien peu soucieux d’égalité dans l’instruction publique.

Mais d’autres idées sont encore possibles. D’autres personnages n’honorent pas forcément notre ville. Paul Doumer, par exemple, dont la rue a été inaugurée en 1934, par Pierre Laval, donc.

Petit aparté puisqu’il a été question de ce triste personnage pendant la campagne électorale. Laval a bien été membre de la SFIO jusqu’en 1920 et les socialistes ont accepté de figurer sur la liste qu’il conduisait aux élections législatives de 1924.

Pour revenir à Paul Doumer, il fut l’un des grands administrateurs coloniaux de l’Indochine, après avoir été député radical et ministre sous la présidence de Félix Faure (encore un personnage auquel nous devrions nous intéresser). Chacun s’accorde à reconnaître son rôle déterminant dans la modernisation de l’Indochine, notamment grâce à la construction du chemin de fer Transindochinois. Le fait qu’il ait été président de la République en 1931 et assassiné par un illuminé l’année suivante n’excuse pas ses années indochinoises. Pour les besoins du « développement indochinois », là encore on a quasiment réduit des hommes en esclavage. Amaury Lorin le souligne, dans son livre Paul Doumer, gouverneur général de d’Indochine (1897-1902) : le tremplin colonial, paru chez L’Harmatan en 2004 et qui, je vous l’assure, n’a rien de révolutionnaire : « Cette immense entreprise [la construction du dit chemin de fer] repose très largement sur l’utilisation systématique d’une main-d’œuvre indigène réquisitionnée contre son gré, les tristement fameux coolies, chinois et surtout annamites, arrachés par milliers à leurs champs et à leurs villages, fusillés s’ils s’enfuyaient, ne disposant que d’instruments rudimentaires : pelles, pioches, sacs de terre portés à dos d’homme. Cet aspect le plus sombre de la construction est présenté sous un jour bien différent de la réalité par le gouverneur général. […] Or il est permis de douter que les Annamites se précipitent vers les chantiers, où les conditions de travail sont particulièrement pénibles, la mortalité, très élevée » ; mais peut-être pourrions-nous garder ce changement de nom pour une autre fois. Ho Chi Minh qui a travaillé à Aubervilliers comme retoucheur photo au début du siècle dernier, pourrait donner son nom à l’une de nos rues, pourquoi pas celle-là. La précédente municipalité avait ainsi honoré Léon Jouhaux qui a lui aussi travaillé à Aubervilliers.

J’arrêterais ici les propositions que le groupe communiste et citoyen « Tous ensemble pour Aubervilliers » avancera aujourd’hui. Je crains de finir par vous ennuyer avec toutes ces références historiques.

Notre première suggestion de débaptiser la rue Colbert pour donner à cette rue, l’odonyme d’Aimé Césaire me semble mériter pleinement l’attention de notre Conseil municipal. Cela contribuerait à harmoniser notre coin des poètes (assez peu de poètes ont donné leur nom à nos rues et on peut remercier Paul Éluard de nous en avoir léguer quatre, ce qui lui vaut d’ailleurs d’avoir la sienne dans notre ville à quelques mètres des quatre autres). Une telle décision de notre Conseil municipal délivrerait un vrai message de condamnation de la traite et de l’esclavage, ce qui est sans doute une des préoccupations de la grande majorité de mes collègues, voire de tous.

Patricia Latour

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