Obsèques de Carmen Caron ; hommage de Jack Ralite

samedi 12 novembre 2011

De nombreux amis voisins, militants se sont pressés au cimetière du Pont Blanc le 3 décembre pour accompagner Carmen dans sa dernière demeure. De tous âges, de tous horizons, ils conservent de Carmen un souvenir dont Jack Ralite qui l’a bien connue retrace un portrait chargé d"émotion. La section d’Aubervilliers du parti communiste qui continue à recevoir des témoignages, ltransmet ces signes d’amitiés à sa fille Muriel et à sa famille.

Chacune, chacun d’entre vous,

Mi-décembre 2010, Carmen -son prénom était devenu son nom- fut hospitalisée d’urgence. La maladie dont elle était porteuse et qui demeurait jusque-là assoupie, comme tapie dans son corps, tout à coup éclata et, soins après soins, protocole après protocole, rien n’y fit. Sa vie devenait pleine d’échardes.

Sa fille chérie, Muriel, son petit-fils adoré, Hariss et son papa si estimé, Kamel, sa sœur aimée, Paulette, ses amis si solides, ses camarades si inquiets, et ses chers voisins si affectueux de la Cité Robespierre, où elle vivait depuis cinquante ans, s’interrogeaient, angoissés : « Va-t-elle tenir ? »
Une amie allemande me disait à propos de l’étape qu’elle vivait de cette maladie : « C’est comme si l’on était enfermé dans une pièce obscure en compagnie d’un assassin, ignorant où et comment il attaquera, et si il attaquera. »

Il a attaqué. Et tout a lâché. Il a mangé sa vie que nous aimions, il l’a démâtée et depuis nous avons comme un trou au cœur.

C’est terrible quand une page de la vie se tourne ainsi, impitoyable. D’autant que, très proches, proches, moins proches, vous êtes sur cette page. C’est une douleur de voir quelqu’un à la souriante simplicité s’abîmer, se déchirer, tomber, se « désêtre ». Il n’y aura plus de Carmen. 307 jours où, sous sa forme vivante, vous aviez oublié, ou pas osé penser, que les liens indénouables que vous aviez avec elle soudain allaient vous nouer le cœur. Il n’y aura plus de Carmen au numéro où vous l’appeliez : 01 48 33 85 50.

Pourtant, je nous sens tous ici en vibration avec elle qui distribuait sans tapage la vie autour d’elle comme une sage de village, le village Robespierre. Elle avait l’option d’autrui à un rare degré, ses mots nous prenaient par la main, elle avait un cœur qui s’était autorisé à avoir plus d’une tendresse. Aussi, sa route a été belle et simple. Chaque personne est l’étrange concrétion d’une volonté, d’une mémoire, parfois d’un défi. Chaque édifice est le plan d’un songe. Rien aujourd’hui n’est plus que récit. Passons, le voulez-vous, un moment avec l’alphabet de sa vie.

Carmen était d’Aubervilliers, s’identifiait à Aubervilliers.

Fréquemment croisant une famille dans la ville la maman disait à ses enfants : « cette dame était ma monitrice à Pierreclos… à Arradon » ou ailleurs.
Elle y était née, à Aubervilliers, d’une maman espagnole prénommée Maria Del Pilar, venue dans les années vingt avec ses parents du village de Godogos, tout près de Saragosse, en Aragon. Et d’un papa italien qui répondait au prénom d’Oreste et arrivait de la région du Trentin.

Ils avaient d’abord habité « les baraques », là où se trouve aujourd’hui la rue de la Maladrerie. Puis la rue de la Goutte d’Or, puis à La Courneuve, 14 bis rue de la Tréfilerie.

Sa maman travaillait à la « Nationale », sur les boyaux du bétail tué aux Abattoirs de la Villette.

Son papa livrait du lait à partir du Lait Intégral, avenue de la République. Avec une voiture à cheval, il portait aussi des pains de glace à domicile en ces temps sans frigo.

Bref, Carmen, notre Carmen, « la petite mère », comme l’appelait câlinement Jean Sivy, bloqué par sa santé délicate dans un village d’Armor, oui, Carmen, comme on disait à l’époque, était une fille du peuple et n’y dérogea jamais. C’était une fidèle.

Elle fut bonne élève à l’école et rêva d’être professeur de gymnastique, mais la découverte d’un souffle au cœur la fit renoncer sans arrêter la pratique sportive puisqu’elle fut gymnaste au CMA.

Parallèlement, c’était une liseuse et je me suis laissé dire qu’elle avait un goût très vif pour la lecture de Romain Rolland, ce grand écrivain humaniste et progressiste, prix Nobel dont elle connaissait bien l’ouvrage Jean-Christophe, vaste roman d’amour et d’espoir adressé à la génération suivante (on était au début du XXe siècle). Le héros du livre, un artiste, lutte contre la médiocrité du monde. Puisque j’évoque cette lecture passionnée de Carmen, rappelons qu’elle était amie du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers et l’une des plus fidèles spectatrices du Studio, surtout le dimanche à 17 h 30.

Tout cela était lié à sa soif de connaître encore, à sa soif de s’augmenter, et ce mouvement si naturel chez elle la conduisit vers les enfants. « L’enfance, notre plus doux espoir », disait-on dans ce temps-là. On la retrouve alors encouragée par André Karman monitrice à Autry-le-Chatel, directrice du Centre de Loisirs, secrétaire nationale du Mouvement des vaillants et des vaillantes, co-créatrice de l’OMJA dont elle fut directrice de 1965 à 1975 et présidente jusqu’en 1983, fonction qu’elle croisait avec sa responsabilité de Maire adjointe à la Jeunesse, toutes ces démarches se mêlant avec son engagement politique au Parti communiste français. Dans ces années l’activité des Jeunesses communistes et celle de l’OMJA étaient très imbriquées, les activités de loisirs, de vacances, de voyages, de culture coexistaient avec les activités politiques. La jeunesse d’Aubervilliers qui rêvait d’avenir se battait en même temps contre la guerre du Vietnam, contre la guerre d’Algérie, contre l’OAS, contre l’Apartheid en Afrique du Sud et les dictatures fascistes de Grèce, d’Espagne et du Portugal. Qui oserait dire que rien n’a bougé. Sa vie n’était pas compartimentée, c’était comme un bouquet. A cette époque, paraphrasant Picasso, on allait vers la Jeunesse communiste « comme à la fontaine », les jeunes avaient soif, grand soif. Et il y avait un retour. Ça n’est pas un accident si Mikis Theodorakis libéré tint sa première réunion publique au Foyer des Jeunes travailleurs d’Aubervilliers, ni si Paco Ibanez habitait notre ville et y chantait souvent son merveilleux A Galopar.

Puisque j’évoque Paco Ibanez, Carmen, qui n’oubliait pas sa mère espagnole, eut toute une activité avec les communistes espagnols dont la direction clandestine en France était à Aubervilliers, où il n’était pas rare que, la lumière s’allumant au théâtre, je reconnaisse dans le public Santiago Carillo, secrétaire général du PC espagnol, ou le poète Marcos Anna, ou encore Simon Sanchez Montero. Parmi vous, je reconnais des Albertivillariens qui à l’instigation de Carmen et d’autres faisaient des voyages clandestins au pays volé avec barbarie -songez à Guernica- par Franco. À Aubervilliers, il y avait, comme disait Carmen, « la petite Espagne ».

Elle a été aussi adjointe à l’Enseignement et encore adjointe au Logement, vice-présidente de l’Office HLM. L’enseignement, c’était encore l’enfance pour laquelle elle travailla en collaboration exceptionnelle avec le service des écoles. Les HLM, c’était le logement des familles, donc des enfants. Je me souviens de sa bataille au moment de la décision de Raymond Barre, à la fin des années soixante-dix, de supprimer l’aide à la pierre pour les logements sociaux. En aidant à la pierre, on construisait bon marché. Mais déjà le gouvernement voulait une concurrence mensongèrement appelée « libre et non faussée ». Bien sûr, il créait parallèlement l’APL, mais surtout il engageait les cités HLM dans un processus de non mixité sociale. On voit ce que cela a donné. Raymond Barre lui-même a reconnu qu’il s’était trompé. Eh bien, Carmen, pour parler à l’espagnole, fut une « pasionaria » de cette cause. Elle était acharnée pour la justice sociale car en ce domaine elle savait avec Victor Hugo que « tant que le possible n’est pas fait le devoir n’est pas accompli ».
Je pourrais continuer l’alphabet des combats de Carmen ; il est d’une certaine manière inépuisable et fidèle à son éducation dès sa naissance, au temps de l’étoile jaune, de la milice noire, de l’Affiche rouge mais aussi du Conseil National de la Résistance et de Stalingrad, au temps où les poètes donnaient aux luttes leurs emblèmes d’envol, Picasso, Léger, Éluard, Aragon, Ponge…, au temps de la lumière héroïque du communisme.

Mais je ne voudrais pas m’arrêter sans revenir à plus d’intimité. Carmen, c’était la famille, la sienne où on se réunissait régulièrement autour d’une polenta ; le soir de Noël, elle était le Père Noël et de toutes façons chantait La Paloma. Carmen, c’était la vacancière de Belle-Île dans sa caravane à cinq minutes à vélo de la jolie maisonnette de son amie Paquita. C’était sa demeure, un petit paradis… Écoutez cette anecdote : elle affectionnait une petite plage où elle se baignait, la plage de Samzun, et elle y remarqua un homme de grand âge qui venait aussi régulièrement. Admirative, elle s’enquit du nom de ce monsieur : c’était Jean-Pierre Vernant, ce grand Résistant, ce brillant helléniste, ce militant communiste critique jusqu’en 1970, ce professeur du Collège de France qui fit son dernier cours sur l’Odyssée à Aubervilliers, au Lycée Le Corbusier où, dans un espace trop petit pour cette soirée, il y avait foule et parmi elle Carmen… Je pense que ce n’était pas un hasard parce que Carmen, sa substance, son pouvoir d’agir, c’était : « Quand une main va vers l’autre, qui prend l’une, qui prend l’autre ? Elles se donnent. »

Et Jean-Pierre Vernant, c’est la même chose quand il dit : « L’homme est un pont pour l’homme. »

C’est beau, c’est bon, c’est à protéger car il suffit d’un accroc, d’un retrait - cela s’est produit récemment - et Carmen avec son émouvant appétit de conscience, en a souffert.

Tout à coup, elle nous manque cette compagne d’âge. Elle devient invisible, muette, et pourtant elle, la discrète, existe désormais sans se dire. Elle continue à produire des valeurs d’usage, d’échange, des valeurs morales. Elle est, permettez-moi de vous nommer en vous embrassant, Muriel, et Hariss, et Kamel, et Paulette, et François Asensi, et Madeleine Cathalifaud, et Paquita, et Jeannine, et Gisèle, et Denise, et Claudine et Elie, et Félix, et les voisins tellement attentifs de la Cité Robespierre, elle est pour chacune et chacun d’entre vous, d’entre nous, inoubliable.

Pasolini, dans un instant de désespoir, a écrit un jour que les lucioles ne brilleraient plus. Or, elles continuent parce qu’elles sont mémoires. Ma chère Carmen, tu es devenue une Carmen mémoire, un repère de vie, de valeurs, de tendresse, de dignité, de fierté simple, tu es devenue comme un vademecum que nous consulterons souvent sans en avoir l’air. Ma chère, ma très chère Carmen, nous avons eu bonheur à être en ramages avec toi.
Carmen tu sais l’incorrigible aragonien que je suis.

Alors de cette immense voix de poète, ces dix sept mots pour te dire adieu notre sœur de combat et d’espérance, ces dix sept mots écrits presque pour toi :
« Heureux celui qui se jette au bout de lui même 
Pour être demeuré pareil à toi, merci »

Merci, merci, Carmen au revoir, au revoir adieu.

Jack Ralite

2 Messages

  • Obsèques de Carmen Caron ; hommage de Jack Ralite Le 14 novembre 2011 à 18:07, par FEDRIGO Natalie

    Bonsoir,

    J’ai appris avec beaucoup de tristesse le décès de Carmen. Je suis la fille de Felix Fedrigo et Elisabeth. Carmen est une image forte de mon enfance lorsque que nous partions tous les ans à Belle-île en "tribu". Ce sont des souvenirs inoubliables, des moments de pur bonheur à jamais ancrés en moi. C’est une page qui se tourne avec beaucoup d’émotion.
    Natalie FEDRIGO

  • Obsèques de Carmen Caron ; hommage de Jack Ralite Le 14 novembre 2011 à 23:32, par Caumont Dartiguelongue Elisabeth

    Carmen,
    toute une époque, d’amitié et de vie militante partagée...
    Belle Ile, ces vacances partagées, sur le terrain de Madame Huby, avec mes enfants et leur père Félix, un grand ami avec qui elle a fait des colos à Autry.
    J’ai été très touchée par ce départ qui nous sépare un peu plus.
    "Je veux dire à sa fille qu’elle restera près de moi .
    Je lui adresse toute mon affection en ces instants difficiles...
    Elisabeth Caumont (ex Fedrigo)