Les lundis du Collège de France

« Vercingétorix »

Allocution de Jack Ralite en introduction à la conférence de Christian Goudineau

mardi 2 mars 2010

Chacune, Chacun d’entre vous,

Mes premiers mots seront pour rappeler comment en 1948 était présenté dans un manuel Histoire de France pour les élèves du cours élémentaire, 1re et 2e années, le personnage de Vercingétorix.

Les auteurs, Messieurs Flandre et Merlier, lui consacrent dès la page 4 un premier récit : Vercingétorix défend la Gaule contre les Romains. Je lis : « Il y a très longtemps, plus de 2000 ans, une armée de Romains envahit la France qui s’appelle alors la Gaule. Les Romains croient être bientôt les maîtres, car ils sont bien armés, ils ont un très bon Général : Jules César. C’est alors qu’un jeune chef gaulois Vercingétorix essaie de les chasser. Il n’a guère plus de 20 ans, il est beau, courageux et fort. Avec quelques compagnons, il parcourt les villages. Il arrive sur un magnifique cheval, l’épée à la main, un casque étincelant sur la tête, ses longs cheveux flottant autour de son visage. Tous les hommes se rassemblent autour de lui. “Vous êtes des braves, vous ne craignez pas la mort, dit-il ; prenez vos lances, vos épées, vos boucliers. Tous réunis, nous vaincrons les Romains et nous redeviendrons un peuple libre.“ En agitant leurs armes, en frappant leurs boucliers de leurs épées, les guerriers acclament Vercingétorix et le suivent. Ils se battent avec tant d’ardeur qu’ils forcent l’ennemi à reculer ; mais, hélas ! Vercingétorix finit par être vaincu. En 52 avant J.-C, il est obligé de se rendre à César qui, pour se venger, le fait étrangler. La Gaule devient romaine. Il faut admirer Vercingétorix qui a défendu notre patrie contre ses envahisseurs. »

Ce n’est pas une exception. « Ainsi Vercingétorix est mort pour avoir défendu son pays contre l’ennemi. Il a été vaincu ; mais il a combattu tant qu’il a pu. (…) Tous les enfants de France doivent se souvenir de Vercingétorix et l’aimer. », est-il écrit dans un manuel pour cours moyen.

Or, dans son ouvrage Le dossier Vercingétorix, Christian Goudineau, conférencier de ce lundi, archéologue, titulaire de la Chaire des Antiquités nationales créée en 1905 au Collège de France, écrit : « Le développement des fouilles a bouleversé nos idées sur les civilisations gauloises à l’époque de Vercingétorix et donc sur celui-ci. » Il poursuit : « Avant le XIX e siècle, à peu près personne n’a considéré Vercingétorix comme un personnage historique important » (…) « La redécouverte de Vercingétorix, c’est aussi celle des Gaulois. Elle se produit au début du XIXe siècle. »

Augustin Thierry, dans son Histoire de la Révolution Française, écrit : « Quand vous voulez savoir qui a inventé une loi, cherchez qui y a intérêt, là est le véritable auteur. » Cette pensée va comme un gant aux hommes du pouvoir au XIXe siècle. La mise en avant de Vercingétorix est un fondement du nationalisme de cette période qui intéresse le véritable auteur, la bourgeoisie : elle a fait la Révolution (pas seule) mais veut l’émasculer (reconnaissance des effets et silence sur les actes !) et recomposer l’histoire nationale en lui donnant pour sources le Celte Vercingétorix (c’est un choix ethnique), le droit romain et l’Église dans sa dimension gallicane, ces deux dernières caractéristiques étant symbolisées par Clovis. Le grand mythe national était né, avec l’idée qu’il agisse le peuple vers l’avenir. N’oublions pas que si les historiens, et d’abord Christian Goudineau, ont corrigé avec profondeur et rigueur ce mythe, si de ce fait il a marqué le pas mais très lentement, dans le système éducatif, il s’est épanoui largement dans la bande dessinée avec Astérix.

Vous devinez la profondeur et l’immensité du travail historique de Christian Goudineau depuis 1984, où il est entré au Collège de France, grande maison des libertés intellectuelles qu’il quitte cette année. On en lit les échos dans les volumes annuels « Cours et travaux du Collège de France ». J’ai consulté les tomes des années 2004-2005 et 2007-2008. C’est étourdissant de pensée, d’imaginaire, et d’histoire. Christian Goudineau publie par exemple un florilège de textes d’historiens ou de responsables politiques montrant à quel point il y a refondation à assurer et à faire partager. Je crois que nous ne sommes pas seulement dans l’histoire faite, mais dans l’histoire qui se fait, qui doit être libérée de l’influence du chiendent nationaliste de la pensée. Il suffit d’évoquer l’entreprise récente, complètement biaisée de Monsieur Besson, ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, décidée par le président de la République.

La richesse des travaux de Monsieur Goudineau est impressionnante : séminaires, cours, missions, activités, publications, conférences, articles. En tout 144 qui comprennent aussi des chantiers archéologiques dont les plus importants sont Vaison-la-Romaine, Fréjus, Taradeau et Bolsena en Italie.

Je picore : Leçon inaugurale (vendredi 14 décembre 1984) César et la Gaule (Editions Errance-1990), Rapport au Premier ministre sur l’Archéologie nationale (1990), Les plus beaux sites archéologiques de la France (Eclectis-1993), Vercingétorix et Alésia (Réunion des musées nationaux, 1994), Par Toutatis ! Que reste-t-il de la Gaule ? (Le Seuil 2002), Colloque International Celtes et Gaulois au Collège de France (juillet 2006), Religion et société en Gaule (Errance 2006), Regard sur la Gaule (Actes Sud, 2007).

Je regrette d’être si condensé sur le travail accumulé de Christian Goudineau à qui va si bien cette remarque de Karlheinz Stierle, auteur de La capitale des signes. Ce travail est « une école d’attention qui se tourne vers ce qui a toujours échappé au regard et qui y découvre la réalité et la surréalité les plus denses ». Pour moi, c’est un grand passeur, qui a assuré la transition entre le rêve et l’éveil historique. Il symbolise pleinement l’archéologie, cette science des signes, des traces, des symptômes, des marques, des indices, des objets qui donne résurrection à un monde englouti, à des lointains inexplorés, qui donne accès à ce qui n’a point apparemment d’accès, qui nous libère de nos ornières mentales. Son œuvre est un tremplin inusable, un vade-mecum que l’on feuillette inlassablement dès qu’on la connaît pour découvrir ces éclats du passé, y compris très proches, qui nous permettent avec Marc Bloch de ne pas être « veuf » de notre passé et avec Aragon de nous « souvenir de l’avenir ».

C’est vraiment un travail inouï d’un homme, né le 5 avril 1939, qui a fait Normale Supérieure, eu l’Agrégation de Lettres classiques, est Docteur de 3e cycle et Docteur d’Etat, fut professeur au lycée de Vandoeuvre à Nancy, membre de l’Ecole française de Rome, professeur à l’Université de Provence, professeur au Collège de France et a de nombreuses responsabilités non universitaires (7). Il a reçu le Prix national d’Archéologie du ministère de la Culture en 1981.

L’oeuvre de Monsieur Goudineau n’est pas isolée même si elle est d’avant-garde dans le milieu historique et dans l’espace géographique. Si on ne se préoccupait pas de ce sujet, l’actualité nous y contraindrait sans pour cela aller dans les réunions préfectorales enfin stoppées. Parce que je l’ai vécue, permettez-moi quelques mots sur la crise yougoslave avec, là aussi, une effervescence nationaliste liée aux ethnies de ce pays. A Sarajevo pendant la guerre, j’ai mesuré à quelle haine l’ethno-nationalisme pouvait conduire, surtout quand il se doublait d’une dimension religieuse. Songeons à l’horreur de Srebrenica. Des opérateurs nationalistes fous voulaient massacrer, annihiler l’autre, jusqu’à éventrer les femmes enceintes afin de tuer l’ethnie adverse avant la naissance. Nombre de débats déchirants eurent lieu et un homme joua un grand rôle, le philosophe Jean-Luc Nancy, de l’Université Marc Bloch à Strasbourg. Il écrivit en mars 1993 un article : « La mêlée ». « Sarajevo, disait-il, est devenue l’énoncé d’un système complet de réduction à l’identité » (…) « Quelque part un pur sujet déclare qu’il est le Peuple, le Droit, l’Etat, l’Identité au nom de laquelle Sarajevo doit être purement et simplement identifiée en tant que cible. » Jean-Luc Nancy définissait la tâche immense et très simple : « Se refaire une culture rien de moins, se refaire une pensée qui ne soit pas grossière, ordurière, comme le sont toutes les pensées de pureté » (…) « Mêler à nouveau les lignées, les pistes, les peaux mais aussi bien décrire leurs parcours hétérogènes, leurs réseaux enchevêtrés et distincts » (…) « Tout d’abord, soyons clairs : l’éloge simpliste du mélange a pu engendrer des erreurs, mais l’éloge simpliste de la pureté a soutenu et soutient des crimes. Il n’y a donc à cet égard aucune symétrie, aucun équilibre à tenir, aucun juste milieu. Il n’y a rien à discuter. La moindre discussion, le moindre atermoiement autour d’un racisme quel qu’il soit, autour d’une purification quelle qu’elle soit, participe déjà du crime. » A ce moment Jean-Luc Nancy s’affronte à la notion de mélange et à celle de mêlée qu’il lui préfère : « Dans une mêlée, il y a l’encontre et la rencontre, il y a ce qui se rassemble et ce qui s’écarte, ce qui se pénètre et ce qui se croise, ce qui fusionne et ce qui compose, ce qui fait contact et ce qui fait contrat, ce qui concentre et ce qui dissémine, ce qui identifie et ce qui altère » (…) « Les cultures -ce qu’on appelle ainsi- ne s’additionnent pas elles se rencontrent, se mêlent, s’altèrent, se reconfigurent, elles se mettent les uns, les autres en culture, se défrichent, s’irriguent ou s’assèchent , se labourent ou se greffent » (…) « Chacune d’entre elles est une configuration, déjà une mêlée. »

Abordant la France, Jean-Luc Nancy écrit : « Il existe une culture française. Mais elle a elle-même plusieurs voix et elle n’est nulle part elle-même présente en personne sauf pour ceux qui la confondent avec un coq ou avec Dupont-LaJoie. La voix de Voltaire n’est pas celle de Proust et n’est pas celle de Pasteur, qui n’est pas celle des Rita Mitsouko, elle n’est peut-être jamais non plus purement et simplement française. Qu’est-ce qui est français, qu’est-ce qui ne l’est pas chez Stendhal, chez Hugo, chez Picasso, chez Levinas, chez Godard, chez Johnny Hallyday, chez Kat Onoma, chez Chamoiseau, chez Dib. » Je veux développer cette question autrement. Yves Montand était italien, Brel, belge, Gainsbourg, russe, Dalida, égyptienne, Aznavour est arménien, Jane Birkin, anglaise. Tous écrivent et mettent en musique leurs chansons avec des tonalités qui étaient de ces lieux où ils vivaient, où nous vivons. C’est une mêlée. Revenons à Jean-Luc Nancy : «  Je suis déjà là quand mon père et ma mère se mêlent, c’est moi qui les mêle, c’est moi leur mêlée et pourtant je ne m’engendre pas. » Cette semaine est sorti chez Galilée un petit ouvrage de Jean-Luc Nancy intitulé IDENTITE fragments franchises. On y découvre ceci : « Qu’est-ce qui fait en matière d’identité un très grand écrivain ? C’est qu’on ne peut jamais prétendre avoir découvert l’identité dernière de ses personnages. Pensez à James, à Proust, à Faulkner. Un mauvais écrivain au contraire a déjà, lui, avant de commencer, des identités identifiées » (…) « L’identité m’indique bien une propriété de l’être mais je n’oublie pas que JE est un autre et cet autre est aussi dans l’être » (…) «  Non l’identité n’est pas isolable comme un précipité. »

C’est complexe ! Et, si Besson a dû baisser le rideau, les démocrates doivent engager à la manière de Christian Goudineau un travail profond excluant l’esprit de clocher (Tom Paine a été Conventionnel sous la Révolution française, le général polonais Wroblewski, Commandant militaire des communards de 71 et Manouchian le chef de la résistance de la MOI), n’oubliant pas l’Internationalisme (Rosa Luxemburg s’est toujours empressée « de taper de ses dix doigts sur le clavier du piano du monde »), pratiquant les trois R (Rouvrir le Refermé et Réveiller), étant archéologues (comme ceux qui ont révélé qui tuèrent dès 1914 certains compagnons d’Alain Fournier), n’étant pas nostalgiques (ça n’est jamais la bonne réappropriation du passé), défendant la liberté et l’initiative créatrice (contre toute forme de conditionnement, donnant sens aux mutations (l’inédit, le déroutant), se souvenant de ce petit poème d’un de mes amis, Bernard Chambaz, intitulé Petit poème d’occasion :

«  S’il fallait renvoyer chez eux
Les mots arabes ou arabo-persans
Ça ferait du monde
Et un drôle de vide sur notre carte de séjour :
Azur hasard
D’algèbre à zénith
Jupe (ce serait dommage) & matelas & nuque (mon amour)
Abricot & sirop & sucre & tambour
Sans oublier la famille (tambourin
Tambour battant) & guitare lilas luth nénuphar orange
Maboul comme azimut qui va bien & comme
zéro qui nous résume
Et on serait bien ennuyé.
 »

J’ai commencé ce propos avec un extrait de livre scolaire sur Vercingétorix, je terminerai par un extrait de livre scolaire de 1955 sur la «  bonté de la France… colonisatrice » : « Brazza donna à la France un vaste pays, le Congo, sans verser une goutte de sang. Il enlève aux esclaves les chaînes et les jougs qui les lient et leur dit : “Voici le drapeau de la France. Partout où il flotte, il n’y a plus d’esclave. Touchez-le et vous êtes libres.“ Les chefs noirs enterrent à ses pieds les armes de guerres et déclarent : “Vous êtes notre ami, nous sommes à vous et à la France.“ »
En vous donnant la parole, Monsieur le Professeur, je veux rappeler ces mots d’André Leroi-Gourhan à propos de l’archéologie : « Ce besoin si puissant de plonger dans les racines » (…) « les richesses archéologiques, écrivait-il, éveillent presque en chaque homme le sentiment d’un retour et il en est peu qui à la première occasion résiste à la tentation d’étriper la terre comme un enfant désarticule un jouet » (…) « l’analyse des sources (ce qui est doublement enfoui dans la terre et dans le passé) est peut-être plus lucide et certainement plus pleine si on cherche non pas seulement à voir d’où vient l’homme mais aussi où il est et où il va peut-être. »

Aubervilliers,
Lundi 15 février 2010

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