Stratégies de "réforme" - 2ème partie

dimanche 15 novembre 2009

NdMT : Cet article fait suite à : Les stratégies de "réforme" (1ère partie)

3 - Réformistes et révolutionnaires

Si je me suis un peu attardé sur ces débats du début du siècle dernier ce n’est pas parce que je considère que le dernier mot sur la question de la « réforme » y a été alors dit, mais parce qu’ils ont installé une grande césure, une césure durable, active jusqu’à aujourd’hui, dans les cultures ouvrières de transformation sociale consacrées par la Révolution d’Octobre 1917.

Au sein des avant-gardes les plus avancées, existe l’idée que les améliorations que peuvent obtenir les travailleurs ne peuvent résulter que de la confrontation de classe. La méfiance à l’égard de l’Etat bourgeois conduit ainsi les syndicalistes révolutionnaires à ne compter que sur les propres forces de la classe ouvrière. D’où l’idée de propulser des formes d’auto organisation de la classe dans de multiples domaines : entraide, protection sociale, culture, éducation. Cela conduit à se méfier des actions de l’Etat et des patrons paternalistes. On le sait, la jeune CGT a accueilli avec une extrême réserve la création du ministère du Travail, elle a contesté l’impartialité des inspecteurs du travail et proposé de leur substituer des inspecteurs ouvriers. Elle a combattu les manœuvres d’intégration institutionnelle de Briand et Millerand, elle s’est prononcée contre les procédures de conciliation et d’arbitrage, elle a combattu à juste titre le système de retraites par capitalisation imaginé avant la Première guerre mondiale et qui fut un retentissant échec. Longtemps, la classe ouvrière a entretenu des relations ambiguës avec le droit. Elle s’en méfie, le dénonce comme d’essence bourgeoise mais y recourt parfois pour se défendre. Elle ne dédaigne pas non plus, malgré les déclarations de principe, l’appui des parlementaires pour faire avancer certaines revendications. La République, en tant que forme politique lui est longtemps indifférente ou à réaliser comme « sociale », car elle en a subi la répression (1848) et se situe, en tant que classe, en extériorité avec la société bourgeoise mais elle finit par reconnaître, à l’occasion de février 1934, l’importance de cette forme politique.

Dans le même temps des courants s’expriment en son sein qui affirment un devoir d’auto organisation de la classe ou du moins des fractions les plus avancées. Il en est ainsi dans quelques segments du mouvement mutualiste, dans les efforts consacrés à l’édification d’un système coopératif. Ce dernier contient une dimension qui concerne la production. Des pratiques de sous-entreprise ouvrière sont développées. Des ouvriers s’associent et passent marché avec un donneur d’ordres. Ils déterminent eux-mêmes leur salaire et rythment leur production. Ce sont là des conséquences de l’influence proudhonienne qui témoignent de l’idée qu’il est possible de s’extraire des dominations capitalistes. Il s’agit là de pratiques de contournement des aspects les plus brutaux de l’exploitation à partir d’une capacité ouvrière à auto-organiser des espaces d’autonomie ouvrière. On saura bien plus tard à quoi ont mené ces illusions plus ou moins vite rattrapées par la logique du marché capitaliste, mais qui ressurgissent aujourd’hui sous la bannière de l’équitable.

De fait vont longtemps se heurter deux conceptions qui reposent sur des lectures différentes de la fameuse « double besogne » dont parle la Charte d’Amiens et qui s’inspire d’ailleurs, René Mouriaux le souligne souvent, d’un texte bien oublié, rédigé par Karl Marx et adopté par le premier congrès de la 1er Internationale en 1866 et intitulé «  Résolution sur les syndicats ».

Certes la « première besogne », autrement dit la lutte pour les revendications quotidiennes, est reconnue indispensable par tous mais d’aucuns y réduisent toute l’action syndicale. Les courants les plus radicaux déclarent, à l’inverse, ne jamais oublier le but de transformation sociale et en font même le principe de l’action syndicale qui culmine avant la Deuxième Guerre mondiale dans l’orientation de grève générale expropriatrice et se poursuit après 1918 dans les mobilisations construites autour d’une stratégie de prise violente du pouvoir et de dictature du prolétariat.

Au lendemain de la guerre de 1914-1918, la césure entre ces courants s’accentue en effet sous l’influence de la Révolution d’Octobre qui représente une donnée nouvelle de portée historique. Pour la première fois la construction d’une société socialiste et à terme communiste apparaît possible.

Dans l’entre-deux guerres, s’affirme en conséquence un double courant, l’un explicitement réformiste qui dans le champ politique est incarné par le Parti socialiste et dans le champ syndical par la CGT de Léon Jouhaux, l’autre, révolutionnaire, qu’incarnent le Parti communiste et la CGTU. La CGT prône une politique de présence, recherche des négociations avec l’Etat et, dans une moindre mesure avec le patronat. Elle rêve à un parlement du Travail qu’elle tente d’ailleurs de mettre en place et accepte à la fin des années vingt le mauvais compromis des assurances sociales, prône des nationalisations industrialisées, propose au début des années 1930 des évolutions structurelles dans la logique du courant planiste, croit aux grandes régulations juridiques, internationales notamment. A l’inverse la CGTU combat les lois sur les assurances sociales, non point parce qu’elle en réfute le principe mais parce qu’elle considère que le patronat n’acceptera pas de les financer, elle est longtemps hostile aux nationalisations considérant que la question de l’appropriation collective ne peut être posée avant que la question de la nature du pouvoir d’Etat n’ait été résolue. Elle n’est pas favorable à un Plan d’origine syndicale bien qu’elle en propose un construits sur la satisfaction de revendications. Plus généralement elle conçoit l’action syndicale de classe comme une composante de l’action politique révolutionnaire. Elle ne croit pas que des « réformes » allant dans le sens des intérêts de la classe ouvrière sont possibles sous domination capitaliste où bien qu’elles portent en elles des éléments d’intégration de la classe. Ces positions se comprennent dès lors que l’on prend en considération le fait que la crise révolutionnaire apparaît imminente, ce qui est le cas jusqu’au début des années trente.

Un grand tournant, assez ambigu au fond, se réalise en 1935-1936. Le Parti communiste et la CGTU, confrontés au danger fasciste, donnent la priorité à l’unité et, sur la base du rapport des forces existant alors, acceptent les orientations de la CGT, notamment ses orientations planistes. Mais les gouvernements de Front populaire ne mettent guère en œuvre le plan de la CGT et il faut attendre le programme du Conseil national de la Résistance pour que soient précisés de grands bouleversements qui vont voir le jour dans les années d’après guerre : la mise en place d’un système de sécurité sociale, la réalisation de nationalisations, l’installation des comités d’entreprise.

S’agit-il là de « réformes » (au sens d’acquis partiels et précaires) où d’autre chose ? D’autre chose sans doute, dont la dénomination est délicate. Disons qu’il s’agit de grands compromis sociaux bâtis à partir du rapport de forces existant alors entre les classes et des besoins de reconstruction d’une dynamique capitaliste de nouvelle génération, largement inspirée des théories de Keynes. Dans les grandes transformations opérées, la place des travailleurs n’est pas négligée dans son principe, mais l’on verra bientôt que cette immense concession fera l’objet d’attaques immédiates et incessantes.

Ne doit-on pas aussi formuler l’hypothèse que ces empreintes fortes mais ambiguës en raison d’une domination capitaliste de la société auraient sans doute pu avoir un rôle d’antichambre vers des mesures de transformation sociale plus radicales, si la détérioration du rapport des forces et la montée de la guerre froide n’avaient pas brisé la dynamique de la période de la Libération ?

En tout cas la société française a incontestablement pris à cette époque figure nouvelle bien que la domination capitaliste subsiste. On ne peut comprendre que la conjoncture transformatrice de la Libération puisse être examinée en dehors de l’influence du courant révolutionnaire qui se manifeste alors et du rôle qu’il peut imprimer aux fonctions étatiques elles-mêmes. Avancées importantes donc bien que souvent timides et dont le grignotage sera entrepris sans tarder.

C’est ce modèle social que Nicolas Sarkozy a déclaré devoir être détruit parce qu’obsolète du point de vue des conceptions libérales de l’heure.

La suite ici : Stratégie de "réformes" - 3ème partie