Mériem Derkaoui « Face aux inégalités, l’État doit regarder par ici »

entretien paru dans l’Humanité le 6 février 2020

jeudi 6 février 2020

Aubervilliers. maire PCF de la commune de Seine-Saint-Denis, conduit une liste de rassemblement de la gauche. Comme pendant son mandat, elle lutte contre la stigmatisation et le manque de moyens d’une ville « attractive » et « solidaire ».

Vous dénoncez, en tant que maire, la stigmatisation récurrente des villes de banlieue. Comment y répondez-vous comme candidate à un nouveau mandat à Aubervilliers ?

Mériem Derkaoui
Il faut unir les gens pour défendre leur ville, sa tradition ouvrière, accueillante. C’est une ville solidaire, qui compte plus d’une centaine de nationalités différentes : cela suppose davantage de cohésion entre les gens. Nous luttons également contre la stigmatisation chaque fois qu’un média nous montre du doigt à partir d’un fait divers. Il n’y en a pas qu’à Aubervilliers ! Par contre, notre ville connaît aussi une riche vie culturelle, sportive, des équipements forts, des talents… C’est une des villes les plus jeunes de France. On pourrait aussi parler d’Aubervilliers pour dire qu’il nous faut davantage d’enseignants, de médiateurs. Il ne faut pas céder à la facilité de l’ostracisme et de la désinformation. Sur ce plan, je ne laisse rien passer. Des milliers de nos jeunes réussissent. Nous sommes une grande ville attractive, qui continue de grandir, qui compte 10 000 habitants de plus qu’en 2014.

C’est un défi également pour votre ville ?

Mériem Derkaoui Il nous faut répondre à une demande croissante. Pour les jeunes notamment, nous devons créer des équipements culturels, éducatifs, rénover des écoles, garantir une restauration de qualité. Nous voulons notamment construire une cuisine centrale, alors que nous nous acheminons lentement mais sûrement vers une population de 100 000 habitants. Nous avons besoin d’investissement humain, ce qui ne se traduit pas par des recettes sur le plan financier. L’État a beaucoup de mal à le comprendre… Nous subissons la baisse des dotations, alors que l’engagement des personnels dans nos équipements, en particulier dans notre service social, est sans faille. L’État doit comprendre que notre situation de « ville-monde » génère des besoins que Versailles, par exemple, n’a pas. Je résumerais le défi principal qui est le nôtre ainsi : faire en sorte que chacun puisse habiter cette ville en s’y sentant chez lui.

Le rapport Borloo sur les banlieues a été enterré par le gouvernement. Quelles sont les perspectives dans vos relations avec l’État ?

Mériem Derkaoui Ce rapport avait le mérite d’exister. Il rejoignait en partie nos revendications de longue date. Jack Ralite (maire d’Aubervilliers de 1983 à 2003 et ancien ministre – NDLR) disait que « la banlieue ne se plaint pas, elle porte plainte ». Aujourd’hui, en effet, nous portons plainte contre l’État. Les inégalités sont très fortes, et il doit regarder par ici. À Aubervilliers, il faut au moins une demi-heure pour retirer un colis à la poste, quand il ne faut que cinq minutes dans des villes de taille comparable. Il faut un an pour obtenir une réponse du tribunal d’instance, contre deux mois à Paris, par manque de greffiers. Avec les villes de Saint-Denis, Bondy, Stains et l’Île-Saint-Denis, nous avons déposé une plainte afin d’être indemnisés pour les tâches que nous sommes obligés de réaliser à la place de l’État, parce que notre ville s’agrandit tout en voyant sa dotation diminuer.

Vous êtes particulièrement vigilante sur la pression immobilière que pourrait subir la ville dans les années qui viennent. Comment pouvez-vous la contrer ?

Mériem Derkaoui
C’est un combat politique. Nous avons d’abord besoin d’un rapport de force, et c’est pour cela que je salue l’union entre le PCF, le PRG, FI, EELV et les collectifs citoyens au sein de notre liste. Les promoteurs immobiliers n’hésitent devant rien. Lorsqu’ils se font refuser un projet par le maire, ils essaient de convaincre un adjoint. Les maires ont donc besoin d’une majorité solide. Notre message est clair. Nous refuserons de travailler avec les promoteurs qui tenteraient de faire grimper les prix de l’immobilier sur la commune.

Entretien réalisé par Diego Chauvet