Le sociologue Nicolas Jounin raconte son arrestation musclée

mardi 3 mai 2016

par Sylvie Ducatteau dans l’Humanité du lundi 2 Mai.

Après une journée en garde à vue et une nuit au dépôt, Nicolas Jounin, qui tient ses lacets, retrouve enfin des visages amis, sans compter deux à trois cents militants rassemblés vendredi devant le tribunal de Bobigny.

Nicolas Jounin est sociologue, universitaire et conseil pour les comités d’hygiène et de sécurité des entreprises. Il est l’une des nombreuses victimes de la répression policière du 28 avril. Interpellé brutalement, il a été placé sous contrôle judiciaire dans l’attente de son procès.

Nicolas Jounin est un jeune sociologue reconnu « intègre, honnête, engagé. Ses recherches sont en cohérence avec ses idées et ses actes », témoigne sa collègue Danièle Linhart, directrice de recherche honoraire au CNRS. Tous deux se connaissent pour avoir fréquenté le même laboratoire de recherche consacré au travail. Autant dire qu’il sait de quoi il parle quand il évoque la loi El Khomri : « Un texte vicieux, juge-t-il, qui battra en brèche progressivement le droit du travail au profit des accords d’entreprise qui lamineront le socle commun. »

Lui s’est particulièrement intéressé aux chantiers de construction. Son enquête publiée à la fin des années 2000 a même inspiré une bande dessinée, parue en janvier dernier. Et puis, il y a eu Voyage de classes. Le récit d’une expérience pédagogique au cœur d’un quartier bourgeois de la capitale où il a emmené ses étudiants de l’université Paris-VIII Saint-Denis pour les former à la pratique de l’enquête sociologique. La confrontation de deux mondes, comme ces deux jours qu’il vient de vivre entre police et justice.

« La répression policière vise à nous diviser... »

Il est 13 heures passées d’une dizaine de minutes, ce vendredi 29 avril. L’audience des comparutions immédiates commence tout juste au tribunal de Bobigny. Lorsqu’il pénètre dans le sas vitré réservé aux prévenus de la salle numéro 4, celle de la 17e chambre, le regard de Nicolas Jounin s’éclaire. Une trentaine d’heures après son interpellation musclée, après une journée en garde à vue et une nuit au dépôt, il retrouve enfin des visages amis. Ses proches, ses collègues sociologues très nombreux, ses amis de la CGT, son syndicat, tous sont là. Il ne le sait pas encore mais deux à trois cents militants sont rassemblés devant le tribunal, en solidarité, pour demander aussi la libération immédiate de Nicolas Palmire, un jeune cheminot, trentenaire comme lui, également interpellé à proximité de la place du Carrefour-Pleyel à Saint-Denis. « J’ai moi-même été amené à scander “Libérez nos camarades !”, pour les Goodyear, récemment. Cela fait plaisir. On sent que l’on est une force, un mouvement. La répression policière vise à casser cela. À nous diviser. À faire peur et empêcher un débat serein, large, sur la loi travail », analyse le jeune sociologue.

La veille, jour de manifestation et de grève nationale contre la loi El Khomri, l’intersyndicale de Saint-Denis avait organisé une série d’actions locales, dont un barrage filtrant du port voisin de Gennevilliers, suivi d’un rassemblement à la Bourse du travail, avant le départ pour le défilé parisien. Des manifestations pacifiques, non violentes et revendiquées comme telles. Aux environs de 8 h 30. Un hélicoptère tournoie à basse altitude au-dessus de Carrefour-Pleyel. Des compagnies de CRS sont postées autour de la place, prêtes à intervenir. Elles interviennent immédiatement les manifestants à peine sortis de la station de métro. « Je ne peux pas raconter grand-chose car pour moi l’épisode a été très court. J’ai été jeté à terre par un premier croche-pied, puis un second lorsque je me suis relevé. Un coup m’a assommé et je me suis retrouvé au commissariat sans bien comprendre ce qui m’arrivait », raconte Nicolas Jounin. Sa garde à vue lui est signifiée très rapidement. « Au commissariat, j’ai appris que j’étais susceptible d’avoir commis des violences sur un policier. J’aurais piétiné sa cage thoracique et il aurait perdu connaissance. Une journée d’incapacité de travail lui a été prescrite, exactement ce que m’a prescrit le médecin qui m’a examiné. J’ai été interpellé avant la centaine de manifestants arrêtés ensuite et conduits à Paris pour des contrôles d’identité », précise-t-il, la liberté retrouvée.

La procureure voulait le placer en détention provisoire

La liberté a d’ailleurs bien failli lui échapper. Face à un auditoire et à des avocats stupéfaits, la procureure, évoquant le « contexte actuel et les risques de récidive alors que de nouvelles manifestations sont programmées », a tenté de convaincre le tribunal d’envoyer le sociologue en détention provisoire jusqu’à son procès fixé au 6 octobre. Il la fallu la verve de son avocat, maître Kempf, pour rappeler à la cour l’incongruité de la notion de « contexte actuel » au sein d’un tribunal « réuni pour juger des cas et des situations particulières ». « Il ne me semble pas que le contexte du Panama Papers soit particulièrement invoqué face aux fraudeurs fiscaux », ironise Nicolas Jounin, pour qui la répression qui s’abat sur les manifestants ressemble à une punition collective. Alors, il l’affirme. Il continuera à manifester comme il l’a fait jusqu’à présent, dans un cadre non violent. « Il y a différentes façons de manifester. Moi, je ne participe qu’à des manifestations pacifiques, même si cela ne me garantit pas d’être ni gazé, ni battu, ni interpellé puisqu’il y a répression policière. » Il en sourit. « C’est la première fois que je vis une telle situation. Je savais que la comparution immédiate est une instance à cogner du pauvre. Je l’ai vérifié. » Il raconte sa rencontre avec l’enquêtrice sociale. « Elle m’a laissé entendre que je ne correspondais pas à son public habituel, que je disposais des bonnes garanties de représentations, un CDI, un salaire correct, un logement, même un mariage. J’étais du bon côté de la balance. » Pas comme ce grand gaillard rencontré au dépôt « un géant qui devait plier les genoux pour s’allonger sur le seul banc de la cellule, l’autre dormant par terre ».