Discours de Jack Ralite - Colloque sur Robespierre

vendredi 30 mai 2008

Colloque sur Robespierre organisé par La Revue Commune, Les Lettres Françaises et l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires

jeudi 18 octobre 2007 au Sénat

Allocution de Jack Ralite, ancien ministre, sénateur

Chacune, chacun d’entre vous,

Le 19 février dernier, se tenait à Versailles, le Congrès des Parlementaires pour réviser la constitution en y intégrant l’abolition de la peine de mort. Parmi les orateurs, le représentant des Radicaux de gauche, Jean-Michel Baylet, cita quelques grands textes historiques français contre la peine de mort et parmi eux celui de Robespierre prononcé devant la Constituante le 30 mai 1791. Un murmure réprobateur parcourut le congrès, coupé même de quelques sifflets, à l’énoncé du nom de Robespierre. Nous fumes juste quelques uns à marquer notre réprobation, mais disons la vérité trop timidement. Quelques jours plus tard l’orateur adressa à chaque parlementaire l’admirable discours en question.

J’ai été profondément blessé, indigné, de ces murmures. Et je pensais alors à mon très jeune âge quand j’étais écolier dans une école annexe de l’école normale de Chalons sur Marne qui avait six sections accueillies dans deux classes qu’animaient avec des élèves-maîtres deux maîtres inoubliables qui avaient eu l’idée de faire sur les lambris qui entouraient les deux classes un chemin historique racontant l’histoire de France et du monde. Il y avait des figurines de collées et parmi elles celle de Robespierre avec sa tenue élégante et une légende « l’Incorruptible ». Le mot explicité par mes deux instituteurs M. Deguet et Monsieur Fett avec des voix qui laissaient passer une grande émotion m’ont marqué pour la vie. Chez moi je n’ai qu’une seule médaille, le Robespierre de David d’Angers. Pour moi qui appartenait à une famille d’artisan taxi et ambulancier, cet homme d’Arras était moral. On était en 1935, j’avais 7 ans, l’âge des premiers attachements profonds outre famille et dès le lycée en 1741, j’avais 13 ans, je me suis mis à dévorer des livres le concernant et surtout ses discours que je lisais tout haut le soir dans mon lit jusqu’à ce que mes parents dans la chambre voisine crient : « Jack, tu arrêtes avec ton Robespierre ! ». Depuis il a toujours sa place dans mon esprit et dans mon cœur. Je ne veux pas être long pour cette petite intervention de salutation mais tout de même j’ai envie d’égrener certains faits concernant ce que cet homme a été dans ma vie.

J’en ai quatre à dire :

1 – Les lecture et le nom de Robespierre.

J’ai dévoré Mathiez, Soboul, Massin dans les Classiques du Peuple, les 3 petits volumes de Jean Poperen, Mazauric, Vovelle, Decaux, Walter, Lefèbvre et des travaux de moindre importance dont quelques uns antirobespierristes et je n’ai alors eu de cesse que le nom de Robespierre apparaisse sur le fronton de lieux publics et d’abord dans ma ville Aubervilliers. Une école en 1963 va s’appeler Robespierre(les garçons), Babeuf (les filles) et Saint-Just (la maternelle). L’accueil a été bon, avec une réaction pour Babeuf qu’à l’évidence les enseignants ne connaissaient pas. J’ai d’ailleurs envoyé aux 18 institutrices le Classique du Peuple de Claude Mossé sur Babeuf.

Mais ailleurs son nom est toujours très rare, station de métro à Montreuil, statue à Saint-Denis, quelques groupes scolaires et puis c’est tout. Il y a bien eu le Restaurant « Le Robespierre », rue du Faubourg Saint-Honoré à l’emplacement de l’atelier du menuisier Duplay chez qui logeaient Robespierre et Lebas. Un jour il s’est appelé « Cineccitta » puis est redevenu Robespierre, puis a disparu. J’y ai dîné plusieurs fois, notamment avec toute l’équipe de la « Caméra explore le temps » que Stellio Lorenzi avait invitée à l’occasion en 1964 de l’émission « La terreur et la vertu ».

2 – La caméra explore le temps.

C’était en octobre 1964. Alain Decaux et Lorenzi avaient écrit le scénario de cette émission télévisée. Sa script Michèle O’Glor y avait contribué, Jean Massin était le conseiller historique. C’était une étape capitale de la Révolution Française symbolisée par l’affrontement Robespierre-Danton. Jean Negroni jouait Robespierre, Jacques Ferrière Danton, Denis Manuel Saint-Just, Pierre Santini Lebas, etc. etc. J’ai assisté aux répétitions aux Buttes Chaumont. Un régal durant 15 jours, peut-être un peu plus. Puis ce fut le grand « en direct » du samedi 17 octobre 1964. C’était la 1ère partie. La 2ème partie sera le samedi suivant. Le lundi 1er octobre Brigitte Massin écrivait à Stellio. J’en extrais une phrase d’une commerçante qu’elle rapportait : « Mais, ce Robespierre c’était un saint ». J’ai le courrier qu’avaient reçu Stellio et Alain Decaux et qu’ils m’ont offert. Nous en avons encore parlé lundi soir à la cinémathèque Française avec Alain Decaux à l’inauguration de la belle et très solide exposition sur Sacha Guitry. Et Alain Decaux d’ajouter : « Tu te rappelles du télé club dans la salle qui allait devenir le Théâtre de la Commune. C’est un souvenir émouvant ». En effet à Aubervilliers depuis 1956-1957, nous faisions des télé clubs. Un commerçant installait des télévisions. Elle n’avait pas l’audience d’aujourd’hui. Ce soir-là, 17 octobre 64, il y eut plus de 600 personnes, celles qui avaient regardé l’émission au théâtre et certaines qui après l’avoir regardée chez elles venaient elles aussi pour le débat.

3 – Le débat

Le débat sitôt fini aux Buttes Chaumont déconstumés et démaquillés tous les artistes venaient à Aubervilliers et ça discutait, ça disputait tard, très tard le soir jusqu’à 1 heure du matin sans ennui, direct et passionnément. Le comité de salut public était réuni dans notre futur théâtre avec Stellio et Alain Decaux. Ce fut -c’était toujours- un moment étonnant. J’animais le dialogue populaire, exigeant et je passais la parole à…..Robespierre, à Saint-Just, à Couthon, à Danton, à Collot d’Herbois, à Billaud-Varenne, à Desmoulins, en leur disant « vous ».

C’est à propos de cette émission que j’ai eu outre le courrier à Decaux-Lorenzi, mais aussi le courrier reçu par le journal « l’Humanité » quand il publia les 20 et 21 octobre 1964, le débat qu’elle organisa entre historiens, Jean Bruhat, Albert Soboul et Jean Massin intitulé : « Qui êtes-vous Monsieur Robespierre ? », Monsieur de Robez Pierre comme disait une dame âgée dans sa missive.

4 – L’anniversaire de la Révolution en 1989

A Aubervilliers, nous l’avons commencé l’année précédente en 1988 à l’occasion de l’émission TV « 1788 » de Maurice Faillevic. Michel Vovelle vint lire son cours de Sorbonne entouré de Bernard Giraudeau et d’Annie Duperrey qui illustraient par des lectures de documents ou d’extraits d’œuvres le dire de Michel Vovelle.

Par exemple ce dernier disait « la Révolution est bourgeoise » (Bernard Giraudeau lisait un cahier de Doléances de Grenoble) « mais elle est aussi populaire » (Annie Duperrey lisait le cahier de doléances paysan d’Aubervilliers).

Pour 1989, nous avons construit un « café de la liberté » avec à l’intérieur des vitrines à l’emplacement des fenêtres. Les tables, les chaises, l’éclairage avaient été fabriqués par des élèves du collège d’enseignement technique Jean-Pierre Timbaud. Une « librairie des Lumières » débouchait sur la salle du café. On pouvait y déjeuner et dîner et chaque jour il y avait une ou deux initiatives dont plusieurs sur Robespierre dont un industriel d’Aubervilliers m’offrit un portrait . Le jour de son inauguration j’ai cité Robespierre :
« Laissez faire au peuple tout ce qu’il peut faire par lui-même et seulement le reste par ses représentants ». « Ce n’est pas dans les querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l’avantage de respirer quelques instants, c’est dans leur propre force qu’il faut placer la garantie de leurs droits ». « Les vrais brigands ce sont ceux qui n’acceptent pas que le règne de l’égalité commence ». « Le premier des droits c’est celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister. Toutes les autres sont subordonnées à celle-là ». « Législateur, vous n’avez rien fait pour la liberté, si vos lois ne tendent pas à diminuer par des moyens doux et efficaces l’extrême inégalité des fortunes ». « Le peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et tranquillité ; les riches prétendent à tout, ils veulent tout envahir et tout dominer. Les abus sont l’ouvrage et le domaine des riches, ils sont les fléaux du peuple : l’intérêt du peuple est l’intérêt général, celui des riches est l’intérêt particulier ; et vous voulez rendre le peuple nul et les riches tout-puissants ! ».

5 – Un immense écrivain donne son avis.

J’aime beaucoup Julien Gracq et j’ai eu plaisir de découvrir dans son recueil « Préférences » un texte « Lautréamont toujours » que Gracq nomme « le grand dérailleur de la littérature moderne », « l’auteur d’un coup de pioche créant une rupture dans les profondeurs ». On y lit ceci sur Robespierre : « Ce qu’il y a eu dans toute cette époque de plus authentiquement révolutionnaire n’a jamais, semble-t-il, admis à fond l’avantage qu’il y avait à mettre de son côté les forces obscures. Celles-ci ont toujours invariablement joué en faveur des réactionnaires » (…) « Ce qui donne à la figure de Robespierre ce rayonnement sans égal, c’est qu’il a été le seul à en comprendre la nécessité, à vouloir par un coup de barre d’une hardiesse inégalée « récrire au bien » ce que des siècles de luttes terribles avaient écrit au mal, sans pouvoir le frapper de caducité pour autant. Robespierre a voulu que dans la Révolution qu’il rêvait, pût entrer l’homme complet, avec armes et bagages, qu’il pût s’y accroître et s’y développer dans tous les sens, dût-on même lui laisser pour hochet provisoire un dieu à qui par ailleurs les hommes de 1793 s’entendaient de la bonne manière à arracher les crocs les plus venimeux » (…) « Cette grande leçon si tragiquement interrompue ne semble pas avoir porté tous les fruits qu’on pouvait en attendre » (…) « Il est peut-être regrettable qu’à toutes les flèches qui pleuvent aujourd’hui de toutes parts sur un rationalisme sommaire, les partis révolutionnaires se croient obligés de tendre leur bouclier » (…) « On peut se demander si un mouvement révolutionnaire conquérant n’est pas tenu de se charger de tous les projectiles qu’il trouve sur sa route, et s’il ne sera pas tenu de payer un jour pour chaque omission, méprisante ou dégoûtée » (…) « C’est le problème immense du passage du substrat économique à un état de conscience moteur ».

J’ai rencontré Gracq il y a 15 mois et il m’a confirmé sa vive et durable admiration pour Maximilien Robespierre.

Voilà mon petit tour affectueux pour ce personnage aperçu quand j’avais 7 ans au cours élémentaire 1ère année et qui ne m’a jamais quitté. Il reste -je suis lucide- qu’il n’est pas aimé dans la France actuelle. L’élan vers l’homme et son œuvre consécutif à l’émission de « La Caméra explore le temps » est retombé. Pourtant cet homme fut un acteur majeur de la révolution de 1789 à 1794. Il y travailla 5 ans dont 3 ans à la première place dans cette Convention dont Hugo disait dans son « 93 » : « La grandeur de la Convention fut de trouver cette partie de la réalité que les hommes appellent l’impossible ». Et je ne peux arrêter ce propos sans en appeler à Babeuf dont deux textes traitent si profondément de Robespierre qui s’appelait lui-même le « surveillant incommode » incommode aux puissants et qui assuma une logique incluant sa propre mort dit notre ami Georges Labica. Sur les morts violents, je lis une lettre de Babeuf à sa femme du 23 juillet 1789. Il était arrivé à Paris le 17 juillet. Il était à une manifestation où il y avait des piques ayant au bout des têtes, ce qu’applaudissait la foule. Je cite : « Oh ! Que cette joie me faisait mal ! J’étais tout à la fois satisfait et mécontent ; je disais tant mieux et tant pis. Je comprends que le peuple fasse justice, j’approuve cette justice lorsqu’elle est satisfaite par l’anéantissement des coupables, mais pourrait-elle aujourd’hui n’être pas cruelle ? Les supplices de tous genres, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, le fouet, les gibets, les bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé, car tout cela, ma pauvre femme, aura à ce qu’il paraît, des suites terribles : nous ne sommes qu’au début. »
Jaurès commentant cette lettre écrivait : « Ô dirigeants d’aujourd’hui, méditez ces paroles ; et mettez dès maintenant dans les mœurs et dans les lois plus d’humanité qu’il se peut pour la retrouver au jour inévitable des révolutions ! Et vous prolétaires, souvenez-vous que la cruauté est un reste de servitude ; car elle atteste que la barbarie en régime oppresseur est encore présente en vous. Souvenez-vous qu’en 1789, quand la foule ouvrière et bourgeoise se livrait un moment à une cruelle ivresse de meurtres, c’est le premier des communistes, le premier des partis émancipateurs du prolétariat, qui a senti son cœur se serrer ».

Quelle leçon !

Allons, je termine. Le 29 février 1996 écrivant à Bodson deux ans après la chute de Robespierre, Babeuf, qui y avait applaudi dit : « Nous ne sommes que les seconds Gracques de la Révolution française (…) nous n’innovons rien, nous ne faisons que succéder à des premiers défenseurs généreux du peuple, qui avant nous avaient marqué le même but de justice et de bonheur auquel le peuple doit atteindre (…) Le robespierrisme atterre de nouveau toutes les factions. Le robespierrisme ne ressemble à aucune d’elles ; il n’est ni factice, ni limité. Le robespierrisme est dans toute la République, dans toute la classe judicieuse et clairvoyante et naturellement dans le peuple. La raison en est simple : c’est que le robespierrisme, c’est la démocratie et ces deux mots sont parfaitement identiques. Donc, en relevant le robespierrisme, vous êtes sûrs de relever la démocratie ».

Je me souviens à la fin de la 2ème partie de « La Caméra explore le temps » un déroulé nous donnait sur le petit écran la Déclaration des Droits de l’Homme de 93 à laquelle Robespierre avait tant contribué.

La revue « Commune » qui a eu la si bonne idée de cette réunion de réflexion sur « l’incorruptible » et sa toujours vive phosphorescence doit être félicitée et puis-je faire un souhait : « au travail de pensée », c’est-à-dire de « se souvenir de l’avenir » comme disait Aragon.

2 Messages

  • Discours de Jack Ralite - Colloque sur Robespierre Le 14 octobre 2010 à 19:03, par laurent vigneron

    Bonsoir,
    Je viens seulement de lire votre article et je vous adresse mes plus sincères félicitations pour cette analyse et étude de Robespierre. Je lui porte moi aussi le plus grand attachement et une profonde tendresse. Il est un marqueur indispensable à toute Démocratie Sociale et ces textes nous éclairent encore aujourd’hui.
    Salut et Fraternité.
    Laurent Vigneron, Rennes.

  • Discours de Jack Ralite - Colloque sur Robespierre Le 19 mai 2011 à 09:20, par à vendre

    L’alerte pour sauver les manuscrits de Robesspierre, qui menaçaient d’être vendus à un acheteur privé, probablement étranger, a été entendu.

    Après plusieurs jours de mobilisation, le ministère de la culture a fait valoir, cet après-midi, son droit de préemption, lors de la vente aux enchères chez Sothesby’s.

    Présent sur place aux côtés de Jack Ralite, sénateur et Frédéric Genevée, responsable des archives aux PCF, je me réjouis de ce premier succès. Le gouvernement a désormais 15 jours pour confirmer cette préemption en acquisition. Le PCF souhaite que le processus désormais engagé soit mené à son terme par le gouvernement.

    L’écho rencontré par la mobilisation et l’appel à la souscription de la SER témoigne de l’attachement profond à la mémoire nationale et à la place de Robespierre dans notre histoire révolutionnaire.

    Le PCF est fière de la contribution qu’il a apporté pour sortir cette affaire du silence.

    Pierre Laurent, Secrétaire national du PCF

    Paris, le 18 mai 2011