Que se passe-t-il dans les centres dramatiques nationaux en seine-saint-denis ?

Donner un avenir à l’histoire et aux origines du Théâtre de la Commune

Tribune de Jack Ralite parue dans l’Humanité du 30 avril 2013

lundi 6 mai 2013

Beaucoup de centres dramatiques nationaux vont avoir une direction nouvelle. À Aubervilliers, le Théâtre de la Commune, fondé par Gabriel Garran en 1965, refondé par Didier Bezace avec brio depuis 1997, est concerné. Dans l’histoire de la décentralisation, les premiers renouvellements de direction se sont souvent bien passés.

Depuis les années Sarkozy, les usages ont été chahutés et les politiques, cessant souvent de se préoccuper de théâtre, se mirent à porter les artistes à la boutonnière, avec ce que cela implique dans les renouvellements : nommés selon l’usage, puis dénommés et remplacés selon un bon vouloir sans appel. C’est du mépris à l’égard des artistes avec un malmenage de la mission de service public du théâtre. C’est une politique violente, humiliante, qui n’est pas effacée.

La nouvelle ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a énoncé l’esprit des nouvelles nominations avec deux missions, une féminisation jusque-là inexistante, un rajeunissement toujours nécessaire. Elle peine à faire respecter sa démarche d’autant que son budget a été scandaleusement malmené par Jérôme Cahuzac. Tout cela pèse sur la succession de Didier Bezace à la direction du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Ce théâtre est emblématique. Pas de théâtre en banlieue il y a cinquante ans. Il fut le premier avec pour aide de l’État un prêt de 30 projecteurs et 2 tables à repasser. Il a été l’œuvre croisée d’un jeune metteur en scène de trente et un ans, Gabriel Garran, de 88 jeunes filles et jeunes gens d’un groupe théâtral Firmin-Gémier, du nom du fondateur du TNP, natif d’Aubervilliers, du maire André Karman, fraiseur P3 à l’usine de roulements à billes Malicet, et du maire adjoint suivant le dossier, lui aussi de trente et un ans. À Aubervilliers, ville symbolique du mal-logement ouvrier, on chantait les Gentils Enfants d’Aubervilliers de Prévert et Monsieur Tout Blanc de Ferré. Les sportifs avaient un gymnase Guy-Môquet neuf qu’ils prêtèrent pendant quatre ans pour un festival de théâtre. Entreprises et écoles étaient impliquées.

L’historien Louis Chevalier écrivait en 1967 à propos d’Aubervilliers : «  L’histoire incite à retrouver ici malgré toutes les nouveautés une société populaire authentique. C’est le peuple fondamental.  » Ce théâtre a marqué la ville. Il a été un élément de dignité et de fierté même chez ceux qui n’y venaient pas.

Le processus de changement de direction en cours rompt cette règle d’or du TCA. Didier Bezace a refondé très haut l’œuvre ambitieuse de Garran et porté ce théâtre au-delà de ses possibilités techniques et financières. C’est un précieux héritage-recours.

Ceux qui préparent sa succession doivent être responsables et ne pas être obnubilés par la table rase. Or il y a une pratique d’abaissement du TCA, de délégitimation du travail créateur de Bezace qui concerne tous les CDN. Au plan considération, la liste des candidats a connu de petits arrangements fragilisant l’institution. Cette liste n’a pas d’horizon, des artistes ayant été sollicités pour faire nombre, d’autres conseillés de ne pas choisir Aubervilliers, à d’autres encore sur la liste, il a été suggéré de se retirer. L’un d’eux avait reçu l’engagement d’être sur la liste, d’où sortira la nouvelle direction. Il ne s’y est pas retrouvé. La ministre a dû le rajouter, ce qui fait désordre, même si c’est justice. Au plan direction, on ne s’improvise pas, même avec une expérience jeune compagnie, animateur d’un collectif de travail complexe. Au plan financier, le conseil général lui retire 20 000 euros de subvention. C’est préoccupant.

Mais il y a plus. Le 6 octobre 2008, le ministère de la Culture revendiquait la MC93 pour la Comédie-Française. La profession entoura Patrick Sommier, directeur de la MC93, et dit un non éthique. Mais les fusionneurs de théâtres pour économies reviennent à la charge.

L’idée a des partisans bien et haut placés. On en discute à la Drac, chez les candidats invités à en parler. Il y a une fixation sur les théâtres d’Aubervilliers et de Saint-
Denis qui créent beaucoup et jouent presque toujours salles pleines. Un théâtre de trop ? Une circonstance peut aider cette politique des comptes contre les contes. Le directeur du théâtre de Saint-Denis est candidat au CDN de Lille. S’il l’emporte là-bas après avoir si bien redressé et réaménagé le théâtre Gérard-Philipe, celui-ci cherchera, aussi, un directeur. Ce plan n’est pas ficelé, mais dans les lieux de décision, il y a un rêve mauvais.

Le ministère de la Culture a pris des coups très durs. Il n’a plus le goût de 
la fierté culturelle. Son administration est mal à l’aise, voire cassée. Quant aux «  élites  », les théâtres publics qui faisaient leur honneur, ont perdu à leurs yeux un sacré morceau de légitimité. Cela a commencé par l’urgence, disaient-elles, des économies, et continue par la fragilisation programmée des structures, surtout CDN, la tendance à se laisser gagner par les idées ultralibérales et la croyance 
à «  la fin de l’histoire  ».

Il y a de quoi enrager quand on parle d’économies sur les services publics alors qu’il y a… 80 milliards de fraude fiscale. Osons toucher les délinquants financiers.

On nous serine « rien ne va ici, tout va en Allemagne ». Pourquoi ne pas s’inspirer du bel article du directeur de la Schaubühne, Thomas Ostermeier, (le Monde diplomatique, avril 2013 ) : « Le théâtre, ce pourrait être un sanctuaire habité par une force régénérante. La mission et le défi du théâtre se résument à ce moment rare où une action virtuelle convoque toute la réalité du monde.  »

Prenons ces belles pensées. La cause n’est pas perdue. Les Théâtres de la Commune et Gérard-Philipe se reconnaissent dans 
les mots d’une autre allemande, Rosa Luxemburg : «  Ich war, ich bin, ich werde sein  », 
«  J’étais, je suis, je serai.  »

Nous voulons humblement donner un avenir aux origines et à l’histoire du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

Jack Ralite

4 Messages

  • Le groupe Radical de Gauche au conseil municipal vous le dit :
    ...
    Pendant que la municipalité travaille et continue la transformation du visage de notre commune – partout des chantiers et des projets qui verront le jour dans les mois à venir –, d’autres affûtent leurs armes et préparent vaillamment ces échéances. Et pas toujours de façon honnête :
    - Pendant que nous luttons par tous les moyens légaux, appuyés par la conjonction des actions des parents et du personnel du Conservatoire afin de redonner à ce levier de la culture les moyens de sa mission, les turpitudes et les intrigues de certains, qui sèment la confusion en se présentant comme « les défenseurs testamentaires de la culture à Aubervilliers » continuent à s’agiter dans le bocage !
    - Alors que la commission paritaire, composée du représentant de la ministre de la Culture, du Conseil général et de la municipalité, s’est réunie et a retenu les 4 derniers candidats à la direction du Théâtre de la Commune, nous apprenons que le « microcosme cultureux » a déployé une énergie colossale afin d’imposer, contre la volonté de la commission, « leur » 5e candidat, non retenu par celle-ci et qui serait, d’après ces « tuteurs testamentaires », le gardien de l’orthodoxie du théâtre avant-gardiste, méprisant jusqu’à la nausée les 4 jeunes candidats (2 hommes et 2 femmes) dont le talent et l’audace sont connus et reconnus !
    Cela dit :
    Dans quelques semaines, le Conservatoire retrouvera sa sérénité (et ses finances), et la fumée blanche sortira du toit du Théâtre de la Commune pour annoncer la nouvelle direction qui sera choisie pour son projet et l’audace de prendre la suite du travail remarquable effectué depuis 15 ans par Didier Bezace, avec l’espoir qu’elle apportera une autre respiration pour un théâtre en phase avec son territoire et sa transformation.
    ...

    Source : AuberMensuel de Mai 2013 page 28 (Extrait de la Tribune du Parti Radical de Gauche

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