Obsèques de Bernard SIZAIRE vendredi 18 janvier 2013 au funérarium du Père Lachaise - hommage de Jack Ralite

lundi 21 janvier 2013

Chacune et chacun d’entre vous,
C’est ainsi.
Voici quelque temps déjà que nous savions Bernard assiégé par cette terrible maladie dont on a pu dire qu’elle était comme des larmes ravalées.

Mais avec l’épaulement des médecins et de ses proches, famille et amis, à l’écoute profonde du « langage de son corps », il tenait bon. Sa vie devenait pleine d’échardes qui concernaient tout son être, mais elle était pourtant la vie et il refusa à la maladie de contrarier son quotidien.

Cependant les maux accumulés sont parvenus à manger la vie de Bernard et nous vivons un grand vide et parmi ceux qui l’ont connu, aimé, qui ont travaillé avec lui, l’émotion est intense.

L’au-revoir d’aujourd’hui s’adresse fraternellement à Bernard Sizaire, que la plupart d’entre nous ont connu au cours des 25 ans de mandat municipal qu’il a toujours assurés sur une liste d’union de la gauche, qu’il a marqué par deux passions, l’enfance et l’international, domaines dans lesquels il a développé deux grandes qualités, l’écoute et le sens de l’autre pour construire.

Sa morale ? Michaux dit : « Une chose indispensable avoir de la place, sans place pas de bienveillance, pas de tolérance…pas de, pas de ». Bernard était bienveillant et tolérant.

On me permettra, l’ayant rencontré voici 39 ans, de dire un peu quelques raisons de cœur de mon affection, devenue grande peine. Je le fais avec l’amicale complicité évidente qui nous liait.

Oui, en ce jour triste où rien n’est plus que récit, je veux dire quelques aspects de la belle destinée personnelle, la taille véritable de Bernard Sizaire, ce militant acharné à offrir une image de l’avenir, ce maire-adjoint sautant du concept le plus abstrait à l’artisanat le plus concret, cet amoureux écoutant avec son cœur entièrement, ce citoyen à l’heure exacte de la conscience.

Et si l’émotion trouble ma voix, c’est qu’ayant conversé avec lui il y a 3 semaines au téléphone, où il se sentait encore vivre, son grand départ fait que mon deuil est mêlé de rage.

A ce moment je voudrais remercier les personnalités qui ont fait le voyage proche ou plus lointain vers cet Aubervilliers qu’il aimait, pour rendre hommage à Bernard Sizaire et qui à leur manière lui rendent avec sincérité son “ option d’autrui ”, toujours respectueuse, jamais démagogique, HUMAINE.

Je veux aussi du regard serrer la main aux habitants d’Aubervilliers qui avec Bernard se jetaient dans le présent mais aussi semaient bien plus que la part continuelle de l’ordinaire.

Oui après avoir ainsi dit ma gratitude de vous voir tous là, concitoyens, collègues, complices, alliés, compagnons, anciens élèves, voisins, amis, camarades, confidents, je veux me souvenir avec vous de Bernard Sizaire, de ses rencontres habitées par une tendresse fidèle, la rigueur critique, si besoin face aux amis, la fringale de la vie. Je le ferai à travers mon vécu.

Jamais je n’oublierai son engagement passionné et doux pour l’enfance.

Qui ne pense à cet instant aux Carnavals d’Aubervilliers, aux Fêtes du retour des colonies de vacances, aux magnifiques Expositions dedans et dehors du centre Solomon que dirigeait Laurent Réa !

Vous vous souvenez, c’est sûr, de l’exposition sur le cheval, avec la venue de la Garde Républicaine là où va être inauguré le nouveau Conservatoire de musique, des expositions sur les marionnettes, le train, l’automobile en coopération avec Renault, la Révolution Française en 1989 qui révéla Artifiction, l’exposition sur les jouets.

Elles étaient belles, complètes, pédagogiques, décortiqueuses, intelligentes de leur objet, et cela bien au-delà de la commune.

Prenons les jouets. Madame Monika Byrkar du Musée du Louvre n’en revenait pas.

Qui pourrait ne pas se souvenir de l’inauguration de la Fontaine inspirée par l’architecte espagnol Gaudy réalisée dans la quotidienneté des enfants, avec les enfants, par les enfants.

Ces manifestations enfantines tendaient la main à la naissance et au développement du Théâtre de la Commune que Bernard fréquentait. C’est même avec ce théâtre où venait de naitre le Studio, premier cinéma public de la région parisienne, que cette émulation naquit et se développa autour du cinéma pour enfants, des milliers d’enfants.

Mais le travail pour l’enfance de Bernard Sizaire qui associait tant d’acteurs, experts et experts du quotidien, ne s’arrêtait pas là. Il avait un sens aigu de la mutualisation.

Trois exemples.

A Arradon, la colonie coutait cher à la Caisse des Ecoles et son maintien devenait problématique. Bernard Sizaire, avec la collaboration de Jacques Viguier, inventa la parade. En favorisant la création, en dehors des vacances, de logements pour étudiants dans la colonie. Le résultat ? La ressource née de cette nouvelle fonction alla jusqu’à représenter 50 % du budget de la Caisse des Ecoles.

Il en est de même pour Asnières-sur-Oise. Là c’était la CCAS qui nous louait son centre de loisirs et se posait la question de son maintien. Bernard en proposa l’acquisition par la Caisse des Ecoles, la CCAS en gardant la jouissance pendant des temps définis en commun.

Dans les deux cas, il y avait beaucoup d’invention. On sauvait des équipements dont on mutualisait l’utilisation, en allégeant la gestion financière.

Le troisième cas : tous les emplois du secteur enfance étaient précaires. Bernard Sizaire initia un dialogue social qui a abouti à une Convention Collective tournant le dos à la précarisation. C’était une gestion sociale dont les intéressés étaient partie prenante.

Je ne peux évoquer cela sans la réflexion d’un ami bosniaque, Prédrag Matvejevic, qui déclara dans le cadre des Conférences du Collège de France à Aubervilliers : « Nous avons tous un héritage et nous devons le défendre, mais dans un même mouvement nous devons nous en défendre, autrement nous aurions « des retards d’avenir », nous serions inaccomplis ».

Ces trois expériences mises en débat, puis en vie par Bernard Sizaire, après un vote du conseil municipal sont de vraies « lucioles » d’Aubervilliers.

Jamais je n’oublierai sa passion de l’International qu’il voulait faire partager aux enfants.

Selon la belle expression de Rosa Luxemburg : « Dès la petite école il y a nécessité d’apprendre aux bambins à taper de leurs dix doigts sur le clavier du piano du Monde ». Il ne voulait pas de bouc-émissaire, de différence indifférente aux autres différences, il voulait l’hospitalité, l’option d’autrui, des pensées passerelles. Il le voulait d’autant plus qu’ayant fait la guerre d’Algérie il avait un grand souci de la paix et était hanté par le travail fédérateur que cela impliquait.

Je le vois aux assises « L’Europe contre le racisme » en 1998, où tant d’étrangers vinrent témoigner tout comme de jeunes lycéens d’Aubervilliers dont il avait assuré la présence.

Bernard Sizaire organisait aussi des voyages à l’étranger de délégations de jeunes de différents pays. « Vivre ensemble, ailleurs » disait-il. A Iéna par exemple, il emmena des Palestiniens, des Italiens, des Français rencontrer des Allemands.

Il a multiplié les expériences pluralistes, il était pour la « mêlée ». Il citait le poète portugais Torga : « L’universel c’est le local sans les murs ».

Voilà le bagage culturel que Bernard Sizaire transmettait opiniâtrement aux enfants. Il est vrai qu’il avait une grande culture notamment musicale et muséale. Assister à un concert, visiter un musée avec lui, c’était un régal. Les œuvres entendues ou regardées étaient accessibles par ses commentaires et les enfants n’étaient pas seuls à en bénéficier.

Telles sont les traces vivantes que Bernard Sizaire laisse en héritage dans la rude et tendre Aubervilliers où il s’était fait des relations cordiales et de vrais amis qui partageant une sorte d’artisanat amoureux de la vie, où chacun s’augmentait de l’autre, où l’autre était touché au cœur par chacun, où tous et chacun savaient mélanger cette dignité des rapports humains avec des moments réjouissants comme à « Terroirs et Millésimes ». Son amitié avec l’abbé Lecoeur avait tout cela en partage.

Allons, il faut bien terminer ce propos d’adieu qui s’est attaché à l’œuvre de Bernard. Il l’a bâtie fidélité à soi, et à ceux et celles qu’il a aimés, à celles et ceux qui l’ont aimé, à qui je dis en leur présentant mes condoléances affectueuses, qu’ils ont eu bien de la chance de le connaître. Cet homme modeste et résolu qui refusa l’inertie des choses, se lança le défi de se dépasser sans cesse, affronta les obstacles toujours, avec leurs noyaux durs, « L’apprentissage du propre » et « l’épreuve de l’étranger », pour parler comme Hölderlin. J’ai eu un vrai bouquet de plaisirs et d’actions avec Bernard, si désireux de rassembler, comme moi, depuis toujours notamment à gauche.

Avec le repère humain de ce bel enseignant, exemplaire et chaleureux, de Joliot Curie, puis de Gabriel Péri, nous continuerons par fidélité en pensant à neuf à notre tour.

A sa famille, je dis notre vive affection et notre présence fidèle.