Texte publié dans Médiapart, le 18 janvier 2012, cosigné par Jack Ralite

Un sommet sans travail ?

vendredi 20 janvier 2012

Travailler, ou jongler « entre qualité, quantité, sécurité et tyrannie des délais » ? « Pour réindustrialiser, il faut remettre le travail au centre, même dans les services », affirment Martial Bourquin, Yves Clot, Thomas Coutrot, Annie David, Karima Delli et Jack Ralite, alors que Nicolas Sarkozy réunit un « sommet social » muet sur cette question.

Explosion du chômage et de la précarité, baisse du pouvoir d’achat, surendettement galopant des ménages, désindustrialisation aveugle : le piège du « travailler plus pour gagner plus » s’est refermé. Le dos au mur, Nicolas Sarkozy convoque un sommet « social ». France « dégradée » mais menu classique : salaires, emploi et réindustrialisation. Exit le travail.

Avec Nicolas Sarkozy, le modèle néolibéral a refoulé le travail et ses valeurs. Il est vrai qu’une France sans usines n’a pas besoin de femmes ou d’hommes attachés au travail. La fierté du métier et le goût du travail soigné ont été regardés comme des archaïsmes. La promotion de la « culture du résultat », d’abord financier, a encouragé le mépris du travail réel. Une évaluation aveugle sur la création collective a promu un triste individualisme de masse. Le discours de la Qualité a recouvert de formules un travail « ni fait ni à faire ». Engagements et capacités ont été gâchés dans des réorganisations qui dissipent l’énergie en désorganisant les efforts. La concurrence de tous contre tous, l’intensification et la standardisation débouchent sur un travail dans lequel on ne se reconnaît plus, abîmant la santé des salariés et l’efficacité des entreprises.

Ces tendances ne sont pas propres à l’industrie et se retrouvent dans les services et pas seulement dans les services publics, pourtant aux premières loges. De l’hôpital à l’école, des transports à la justice, l’énergie vitale s’épuise à colmater les brèches. On chiffre là où il faut aussi déchiffrer. Ceux qui sont en première ligne jonglent dans des conflits de critères entre qualité, quantité, sécurité et tyrannie des délais. Ils sont devenus des acrobates du travail. En remontant la ligne hiérarchique, les acrobaties sont pourtant de moins en moins autorisées et la religion du chiffre vire à la paralysie.

Pour réindustrialiser, il faut remettre le travail au centre, même dans les services. Mais pas un travail appauvri. Les usines de demain ne peuvent pas être celles d’hier, ni même celles d’avant-hier. Leur production est œuvre d’un réseau où geste, parole et idée doivent s’épauler, où plusieurs collectifs se recoupent en chaque travailleur, où le consommateur et le citoyen doivent pouvoir agir sur le produit. L’usine est à l’étroit dans l’usine. Le travailleur est à l’étroit dans le salariat. Chacun est de plus en plus comptable d’un travail de qualité qui n’empoisonne pas la vie ; un travail dont l’empreinte sur la Nature ne l’avilisse plus. Le travail est devenu un problème. Mais c’est aussi paradoxalement une solution d’urgence.

C’est vital, possible et nécessaire. C’est vital car le travail peut devenir un recours contre la multiplication des scandales sanitaires, alimentaires et environnementaux. Chaque semaine, un produit sur le marché soulève une inquiétude pour la santé publique. Alimentation, médicaments, emballage, énergie. Tout y passe. De la viande contaminée aux légumes suspects, des plastiques alimentaires traités au bisphénol A jusqu’à la stérilisation des biberons à l’oxyde d’éthylène, de l’explosion de la plate-forme pétrolière BP au gel de silicone dégradé dans les prothèses mammaires, le travail dégradé prolifère. Travailleurs et consommateurs ont besoin d’un nouveau professionnalisme « délibéré » entre eux. C’est là la force de rappel pour en finir avec les « risques psychosociaux », protéger la santé publique et oser une transformation écologique.

C’est possible et nécessaire. Autour des produits et des services, les travailleurs, avec les consommateurs, doivent refaire autorité sur leur travail pour disputer à l’autorité de la finance le monopole de la performance. Dans le système de relations professionnelles « à la française », le paritarisme est souvent refroidi dans des jeux de rôle. Il est temps de revoir la gouvernance de l’entreprise pour que salariés et employeurs expérimentent ensemble ce nouvel objet de conflit, de dialogue et de négociation qu’est la qualité du travail. Les conflits classiques de la relation salariale pourraient s’y enrichir et les représentants des salariés entrer dans la boucle de décision. La loi peut y aider, mais elle ne remplace pas l’initiative. Le travail est la grande question politique du moment. Le sommet qui vient doit en prendre acte.

Martial Bourquin, sénateur (PS), vice-président de la Commission de l’économie, du développement durable et de l’aménagement du territoire
Yves Clot, professeur de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers
Thomas Coutrot, économiste, membre du conseil scientifique d’Attac
Annie David, sénatrice, présidente de la Commission des affaires sociales
Karima Delli, députée européenne (EELV)
Jack Ralite, ancien ministre de la santé et de l’emploi