Comment solder la dette des Etats ? Un avocat d’affaires propose une piste inédite...

mardi 15 novembre 2011

Le monde de l’économie du 25 octobre 2011, donne la parole à un avocat d’affaires, Jean-Philippe Robé [1], inscrit aux barreaux de Paris et de New York. Il préconise dans son interview de créer par traité les conditions pour que ne soient honorées que les dettes que détiennent les créanciers réellement identifiés. Il appartiendrait aux intermédiaires financiers, aux banques, d’identifier les personnes physiques "bénéficiaires ultimes" du remboursement. Cela obligerait les particuliers qui ont investi dans les paradis fiscaux à se déclarer et donc rendre des comptes sur l’origine de leurs fonds... On voit bien, sur les 10 000 milliards de dollars détenus par le biais des écrans juridiques, le gisement financier et l’outil d’assainissement des circuits de l’argent que ce mécanisme instituerait.

Lisez plutôt ; parce qu’un avocat d’affaires, sans doute éloigné de nos sensibilités politiques, suggère une mesure de cette nature, nous conforte dans notre réflexion sur la maîtrise et le contrôle citoyen des circuits de l’argent.

Lucien Marest

Vous établissez un lien entre la crise de la dette et les paradis fiscaux. Pourquoi ?

– On estime qu’actuellement plus de 10.000 milliards de dollars sont détenus dans ces
« pays à fiscalité privilégiée » via 400 banques, les deux tiers des 2.000 fonds spéculatifs (hedge
funds) et deux millions de sociétés écrans installées – de façon très virtuelle – dans ces Etats. Et ce
stock augmenterait à un rythme actuel de 1.200 milliards de dollars par an. Ce sont autant de
capitaux qui, pour l’essentiel, échappent à la fiscalité des Etats classiques qui ont des besoins
budgétaires réels à satisfaire. La crise de la dette n’est pas qu’une crise de la dépense publique ;
c’est aussi une crise de la recette et les stratégies prédatrices des paradis fiscaux, en érodant la
base fiscale des États classiques, créent un problème fondamental.

Mais comment le traiter, sachant qu’on se heurte au principe fondateur du droit
international, la souveraineté des États ?

– En effet, si un État ne veut pas taxer les capitaux détenus chez lui, s’il veut assurer le
secret absolu des transactions et des investisseurs, tel est son droit. On ne peut imposer à un
paradis fiscal... de ne pas l’être, si ce n’est en modifiant les conventions fiscales internationales,
ce qui est un exercice très difficile par les désavantages comparatifs que cela peut entrainer. Mais
la crise de la dette nous donne l’opportunité de contourner ce problème.

Par quel moyen ?

– Le traitement d’un problème de solvabilité tel qu’il se pose aujourd’hui est d’une
simplicité brutale : tous les créanciers ne seront pas remboursés de la totalité de leurs créances.
La question qui se pose est de déterminer qui va supporter la charge du non-remboursement, et
dans quelle proportion. Les discussions portent aujourd’hui sur l’identification de la nationalité
des contribuables à qui on va imposer un transfert de ressources au profit des créanciers.
Il y a pourtant une alternative simple dans son principe : décider par traité que ne seront
payées dans leur intégralité que les créances dont les bénéficiaires finaux, personnes physiques,
seront identifiés. Dans le cas où le créancier est une personne morale, une société, un trust, une
fondation, etc., il lui reviendrait d’identifier les personnes physiques bénéficiaires ultimes du
remboursement de la créance ; ou de donner les informations permettant de remonter la chaîne
des détentions des titres de créances ou de capital jusqu’à arriver aux personnes physiques. Seuls
certains types de personnes morales strictement définis selon des critères de transparence, celles
qui obéissent aux règles du KYC (« know your customer ») par exemple, pourraient échapper à
cette obligation de déclaration.
Et c’est là que l’on retrouve nos fameux paradis fiscaux. Sur les 10.000 milliards de
dollars détenus via les écrans juridiques qu’ils offrent, une partie au moins l’est en titres de
créances émis par les Etats ou les banques. En mettant une condition de déclaration du
bénéficiaire final du paiement, on ne touche pas à leur souveraineté ; on ne touche pas aux droits
de créance. Seulement, les individus bénéficiaires indirects de droits de créance auront le choix :
soit ne pas se faire connaître, et ils ne toucheront rien ; soit se faire connaître et, éventuellement,
devoir rendre des comptes...
Nul doute qu’un certain nombre d’entre eux préféreront le premier choix ; mais qui
viendra les plaindre ? Ce faisant, on aura réglé au moins en partie le problème d’un stock de
dettes excessif ; on aura en partie purgé l’économie mondiale des circuits de recyclage des fonds
accumulés grâce à la fraude, aux trafics ou aux crimes. On aura commencé à nettoyer les écuries
d’Augias de la finance grise.

Mais les techniques juridiques utilisées sont tellement opaques que certaines structures
n’ont elles-mêmes pas de moyen de connaître leurs bénéficiaires.

– Rien ne les empêche d’inviter, par exemple par voie de presse, leurs bénéficiaires à se
faire connaître. A défaut de quoi, la structure détenant des créances ne pourra pas les recouvrer.
Et ainsi de suite le long de la chaîne de détention des créances qui va des émetteurs de titres aux
personnes physiques bénéficiaires. Si on décide d’un transfert de ressources des contribuables
aux créanciers, qu’au moins ce transfert ne bénéficie pas à ceux des créanciers qui ont un titre de
créance obtenu grâce à la fraude ou au crime !

Notes

[1Propos repris sur "le blog de Jean-Philippe Robé"

3 Messages

  • tous les créanciers ne seront pas remboursés de la totalité de leurs créances. La question qui se pose est de déterminer qui va supporter la charge du non-remboursement

    C’est dans l’interview... Et ça nous ramène au mec qui est sur la photo de l’apéro du Front de Gauche... Il n’avait pas remboursé ses créanciers (les titulaires d’emprunts russes ndlr). Et l’avocat d’affaire propose la même chose ?

    Bah, c’est peut-être plus juste que de renflouer les banques avec l’argent de nos impôts...

  • Comment solder la dette des Etats ? Un avocat d’affaires propose une piste inédite... Le 3 mars 2012 à 12:58, par Le site du PCF nous donne une publicité inattendue

    Avocat et ami de l’auteur du texte, je ne m’attendais pas à retrouver son texte sur un site du parti communiste. Comme quoi, malgré nos différences d’opinion, (je vote UMP par réflexe de classe comme disent les marxistes), on en arrive à dire que le système est mal en point si on n’est pas capable d’y réinjecter de l’argent propre.

    Mon confrère propose d’y éliminer l’argent sale, ce qui a le mérite de répondre à un minimum d’éthique et de morale et de faire souffler les plus gros débiteurs qui sont aussi ceux qui paient le plus d’intérêts sur leurs dettes.

    Cela ne me gène pas que le Front de Gauche porte cette proposition, bien au contraire. Mais je souhaite qu’elle soit plus largement portée.

  • Mon confrère propose d’y éliminer l’argent sale... imprudent et révolutionnaire ! Si l’on veut bien considérer que l’essentiel de l’argent de ce système est "créé" par l’extorsion au détriment des travailleurs ;))