"la Fête à Jack" (22 octobre 2011)

« Souvenirs de l’avenir »

Allocution de Jack Ralite

dimanche 30 octobre 2011

Chacune, chacun d’entre vous,

Merci de votre présence qui me touche beaucoup et fait resurgir en moi tant de « souvenirs de l’avenir » dirait Aragon. Vos mots et silences entendus, si affectueux, s’accrochent comme des notes de musique sur la portée de ma vie. Je me sens en complicité, en entente presque spontanée avec vous. Il y a dans cette salle comme une alliance mystérieuse avec un moment ou un autre de ma vie avec le sens que j’ai essayé, avec plus ou moins de bonheur, de lui donner et qui par moment retiendra mal des « perles de larmes ». Vous avez enclenché comme le déroulé d’un petit film dont la vision attentive, et l’écoute éperdue, me confirment que le fil rouge de ma vie est la fulgurance de Rimbaud « Je est un autre, à chaque être plusieurs vies me semblent dues ». Je n’évoquerai pas tout. Vous qui m’avez connu entre 31 et 83 ans, pendant les 52 ans où j’ai représenté -c’est un honneur- la rude et tendre population d’Aubervilliers, j’ai envie d’épeler l’alphabet de mes pratiques et pensées avant, surtout dans mon enfance qui me semblent avoir été déterminantes et peut-être vous éclairera l’adulte que je suis devenu.

Je suis né le 14 mai 1928 à Chalons sur Marne dans une famille d’artisan, taxi et ambulancier, avec quatre frères et sœurs, dont ma jumelle. Ma mère était coiffeuse et d’une grande exigence tendre, pour tout ce qui touchait à l’instruction et à la culture. Mon père était souvent silencieux et travaillait énormément. Grâce à eux je suis allé au cinéma, tous les dimanches, de 6 à 16 ans, en famille, le premier film étant « Les Misérables » avec Harry Baur et Charles Vanel. Nous avons dû quitter la salle (parce que je pleurais bruyamment), j’avais 40° de fièvre, m’insupportant de voir le personnage jouer par Carette écrasé par la roue d’une charrette. J’ai appris le violon 8 ans, et commencé à dévorer les livres à 14 ans. Celui qui m’inonda d’avenir sur tous les plans jusqu’à l’intime « Le Rouge et le Noir » de Stendhal. Je crois être encore amoureux de Madame de Rénal, prenant les mains de Julien Sorel. Et aussi « Adolphe » de Benjamin Constant, …..l’amour impossible. J’ai adoré un livre d’histoire « Les Caractères Originaux de l’Histoire Rurale Française » qui m’a attaché au moyen-âge. Je l’ai lu comme un roman plein de charme et de suggestions, qui a fait que la première institution française à porter le nom de Marc Bloch est une école d’Aubervilliers en 1967. Marc Bloch, cet immense historien résistant, dans ma vie, c’est aussi une idée profonde dans son ouvrage écrit à chaud en juillet 40, « L’Etrange Défaite » : « Quel pauvre cœur que celui qui ne serait pas autorisé à avoir plus d’une tendresse ». Aussi les discours de Robespierre que m’a fait découvrir mon professeur d’histoire. Je les lisais le soir, tout haut, et j’ai pour « ce guillotiné de naissance » comme l’appelait Julien Gracq qui l’appréciait hautement, une affection née à l’âge de 6 ans, quand au cours préparatoire, l’instituteur, qui avait fait un petit chemin historique autour de sa classe, m’a placé à côté du 18ème siècle, où il y avait une figurine de Robespierre, avec cette éclatante appréciation : « L’incorruptible ». Je me vois interrogeant le maître : « Monsieur, monsieur qu’est-ce que ça veut dire incorruptible ? ». C’est le premier mot politique que j’ai appris et qui me lie à la mémoire de cet homme d’une grande actualité pas seulement pour son incorruptibilité. Un dernier livre, fondateur, de mon esprit, « L’affaire Dreyfus » par Jacques Kayser. L’homme me glaçait un peu, sa rigidité, sur de vieilles photographies, mais quelle puissance humaine, quel courage, face au pouvoir de l’antisémitisme gangrénant l’armée. Depuis, j’ai lu l’échange de lettres avec sa femme Lucie Hadamard : un courrier d’amour qui lui permit de tenir face au « coup de foudre épouvantable dont mon cerveau est ébranlé » disait-il. Il resta 4 années à l’Ile du Diable que j’ai survolé en Guyane lors d’une visite ministérielle. Nous avons tourné en hélicoptère plusieurs minutes autour de ce camp de concentration pour une personne à la pointe la plus élevée de la conscience humaine. Cet homme a réussi à supprimer des impossibilités. Ces livres tiennent à ma maman.

D’autres choses tiennent à mon papa. En 1941, il livrait le lait chaque dimanche à l’hôpital psychiatrique de Chalons, avec moi et invariablement arrivant aux cuisines, derrière la vitre, une trentaine de visages féminins apparaissaient ressemblant à des bécassines. Quand nous repartions, à la sortie de la Chapelle de l’hôpital, on croisait des personnes habillées en personnages de l’histoire. Le mot « fou » n’était pas prononcé. Mais me pénétrait et ne m’a depuis pas quitté tant de problèmes tournant autour de ces êtres connaissant un déchirement de la conduite et créant cette peur qui repose sur l’illusion d’une vie sécurisée totalement. On crie au barbare, au déséquilibré, à l’arriéré, au fou, comme autrefois on criait au loup. Mais qui est le barbare, l’être étrange, qui a quitté la ligne, l’attitude commune, l’homme dont le discours hoquette et s’égare, dont la confiance traverse des gouffres ? L’homme qu’on ne regarde pas, à qui on ne sourit pas, qu’on laisse à l’écart de l’autre côté vers les rives de l’indéfinissable, dans un périmètre restreint ? Ainsi, se déconstruisent les liens sociaux. La guerre civile habite l’âme. C’est dénégateur d’humanité. Le bacille de la barbarie s’empare de trop d’entre nous.

En pensant aux livraisons de lait avec mon père, je me suis mis à respecter ces êtres à qui l’Etat propose la norme alors que la normalité c’est la victoire de l’état sur le devenir, de l’identité sur la différence. Il ne faut plus d’hommes, de femmes entrés dans des histoires closes et privées du « risque de vivre », seul moyen d’avoir le « risque de guérir » tout cela étant caché par l’abominable mensonge du risque zéro.

Le repas du soir à la maison était intangiblement à 19 heures et mon père revenait souvent d’une visite sur les terrains de la grande tuerie de 1914 avec des veuves espérant trouver une alliance, un bijou, un bouton même, souvenir éternisant leurs époux emportés par les balles, les baïonnettes, voire les couteaux. C’était un leitmotiv des repas où est née ma haine de la guerre. Devenu maire d’Aubervilliers j’ai toujours parlé le 11 novembre sur ce qui défigura tout le 20ème siècle. « Les croix de bois » ont submergé mon enfance

Un autre événement eut lieu en novembre 1942, à 13 ans, au lycée. Un matin le surveillant général entre dans la classe, appelle trois noms dont le mien et nous conduit au bureau du Principal. On entre, il est debout, solennel, et ses commissures des lèvres, indiquent une émotion intense. A ses côtés en effet un officier SS de la Gestapo, qui nous emmènent dans quatre tractions avant, un enfant par traction, encadré de quatre gestapistes. 26 enfants sont arrêtés, plus un surveillant, deux professeurs et le jeune abbé Graser du lycée qui en chaire avait dénoncé cette arrestation d’enfants. Les trois mois en cellule, seul ou à plusieurs, ont été interrompus par des interrogatoires giflants mais pas torturants. J’y ai rencontré un curé (je suis athée), deux communistes (les premiers de ma vie), un mutin de 1917 (une figure devenue fondatrice pour moi), un haut fonctionnaire qui mourut en déportation. Chaque jour il rentrait d’interrogatoire, plein de sang (aujourd’hui je pense qu’il était un résistant de type Jean Moulin), un soldat de l’armée rouge (fait prisonnier à Stalingrad il s’était évadé et était tombé d’inanition sous le train en gare de Chalons). Une nuit, étant dans la cellule voisine, il perça avec une barre de son lit le mur nous séparant et nous nous sommes parlé un instant en allemand. A postériori c’était comme si la chute de Berlin intervenait dans ce coin de prison. Entrant en 6ème en 1941, le professeur (nous étions 28) demandant quelle langue nous choisissions, 27 avaient choisi l’anglais, moi l’allemand. J’ai vu aussi à noël une délégation de « charitables » du Secours National. Ce mot m’a blessé pour toujours leur venue étant une comédie de solidarité. On avait balayé. On était sur le pas de la porte, la délégation est passée sans s’arrêter et a tourné la tête pour nous regarder après nous avoir dépassés. C’est là que le mot dignité a atteint mon cœur.

Quand je suis sorti de prison, mes parents m’ont envoyé chez une tante au Raincy huit jours. Elle m’a emmené 2 fois, devinez… au théâtre, à l’Athénée où Pierre Dux mettait en scène « Colinette » de Marcel Achard avec Micheline Presles, François Perrier et Bernard Blier, jeunes débutants, puis au Théâtre de la Madeleine où Sacha Guitry donnait « N’Ecoutez pas Mesdames ». C’est là que j’ai été conquis par le virus du théâtre.

Les 88 jours encellulé dans une microsociété d’une force inouïe, la seule personne que j’ai revue à la Libération et jusqu’à son décès, en septembre 2006, c’est l’Abbé. Il a marqué ma vie. Rentrant des camps, nous étions allés à quelques uns des 26 à la Gare de Chalons. Autorisé à nous voir avant de gagner l’hôpital, il trébucha et tomba sur moi. J’ai reçu sur mon visage la petite croix, mal foutue, qu’il portait au cou. « L’abbé elle est drôle votre croix », « Jack tu ne devrais pas dire cela, les nazis me l’’avaient arrachée, c’est un déporté ouvrier menuisier communiste de Vitry sur Seine qui m’a fait celle-ci, je la trouve très belle ». Ce jour-là, je suis devenu communiste. Il y a 5 mois, Luciana Castellina, une grande militante communiste italienne, me téléphona. Cette femme qui fonda « Il Manifesto », ancienne Présidente de la Commission Culturelle du Parlement Européen, âgée de 87 ans, continue à parcourir le Monde, me prévenait d’une causerie qu’elle faisait au centre culturel italien pour la sortie d’un livre non encore traduit reprenant son journal de jeune fille à la Libération. J’y allais. Joie des retrouvailles, doublée de celle de voir le même jour Berlusconi perdre Milan et d’autres villes. Elle parle. Evoquant les années 45, 46, 47, un gourmand d’anticommunisme l’apostrophe sur son engagement, elle, enfant de la grande bourgeoisie italienne, elle répond impitoyable : « A cette époque après le retour de la liberté, vers qui vouliez-vous aller si vous espériez un monde meilleur ? il n’y avait que les communistes, c’est ce que j’ai fait ».

Moi aussi. Avec un compagnon inoubliable, le plus grand ami que j’ai eu, André Karman, Lord Maire d’Aubervilliers disait Adamov. Fraiseur chez Malicet, résistant à 17 ans, déporté à 18 ans, gravé « mort » sur une pierre magnifiant sa jeune vie, revenu de Dachau, un des secrétaires de la Fédération de la Seine du Parti Communiste Français, secrétaire de la jeune Fédération Seine Nord-est, puis écarté. Elu maire en 1957, il insista avec sa gentillesse proverbiale pour que je sois l’un de ses compagnons au bureau municipal. Ayant accepté, j’ai vécu 25 ans de compagnonnage militant exigeant, libre et lumineux qu’interrompit son grand départ en 1984, démâté par l’accumulation des maux de Dachau. Cet homme et son œuvre sont ineffaçables à Aubervilliers.

Voilà mes racines, mes mêlées, mes turbulences, la construction de mon bonheur de l’époque, sans oublier mon passage à l’Humanité Dimanche, à la rubrique de télévision, que nous avons fondée avec Jean Rabaté, qui m’a fait découvrir les Buttes Chaumont, et ce qui s’y faisait de beau et de populaire dans tous les domaines de la création artistique. Merci à ceux qui faisaient ce travail, merci à André Carrel, rédacteur en chef de l’Humanité Dimanche, qui m’en a ouvert les portes.

Je veux être franc, malgré les vicissitudes, leur immense gravité, je suis comme Luciana Castellina, ça n’est pas épuisé. Habitant et vivant dans une commune de banlieue, autrefois communs de Paris, maintenant commodité, en attendant la fraternité, même si elle commence à vivre. Je dis que ça n’est pas un monde à part, même si cette image lui colle à la peau : banlieue béton, banlieue ghetto, quartier d’exil, enfants des rues et de toutes les souffrances, lieux de tous les dangers. Ce regard divise. Non la banlieue n’est pas une maladie sociale, c’est la société toute entière qui est malade. Ceux qui souffrent et galèrent ne sont pas des gens à part, ils peuvent être source d’innovation à la mesure des déchirements dont ils sont victimes quand on les considère comme en trop dans la société avec la déliaison du « lien social » qui s’ensuit, au milieu de la violence de la financiarisation, de la marchandisation et de l’évaluation.

Et pourtant. Je ne suis pas aveugle. Je pense comme Aragon dont le personnage central de la « Mise à mort » s’écrie : « Quel désordre mon dieu, quel désordre ! il n’y a pas que moi qui ai perdu mon image. Tout un siècle ne peut plus comparer son âme à ce qu’il voit, et nous nous comptons par millions qui sommes les enfants égarés de l’immense divorce ». Il faudrait un grand développement, ce n’est pas le lieu, pour déplisser ce réel évoqué et esquisser le nouveau déjà perceptible même en désordre qui n’est pas l’effacement d’hier mais sa critique.

Quelques repères pillés à des créateurs :

« Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » (Albert Camus)

« Laisser aller le cours des choses voilà la catastrophe » (Walter Benjamin)

« Méfies-toi de ceux qui se déclarent satisfaits car ils pactisent » (René Char)

« Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve » (Hölderlin)

« Le pluralisme serait un malheur si chacune de ses composantes n’avait pas d’hospitalité pour l’autre » (Massimo Cacciari)

« L’herbe même il faut la faucher afin qu’elle reste verte » (Heiner Müller)

« L’histoire est ce qu’on y fait, l’histoire est une chose qu’on agit et non pas qu’on subit » (Pierre Boulez)

« Nous avons tous un héritage et nous devons le défendre, mais dans un même mouvement nous devons aussi nous en défendre. Autrement nous aurions des retards d’avenir, nous serions inaccomplis »
(Predrag Matvejevic)

« L’inaccompli bourdonne d’essentiel » (René Char)

Pour faire, nous avons deux idées du psychologue soviétique Vygotski, en 1920 qui n’ont pas été entendues comme elles le méritaient : « L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées », « Les hommes et les femmes peuvent se retrouver une tête au-dessus d’eux-mêmes ». Georges Canguilhem, cet auteur de pensées dérangeantes et constructives a écrit : « La vie est habituellement en-deçà de ses possibilités, mais se montre au besoin supérieure à sa capacité escomptée ».

C’est cela qui chemine en ce moment et peut « décongeler » la situation et faire fructifier le « pouvoir d’agir » de chacune, chacun.

Là intervient la question fondamentale de l’approche du travail, des activités, et rien n’a été dit de plus fort sur cette question trop encore ignorée : « Au travail, contrairement aux apparences, on ne vit pas dans un contexte, on cherche à créer du contexte ». C’est d’Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM. 

Comme vous le pressentez, le devinez et le voyez : « Nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères éblouissants… » disait René Char. J’ajouterais avec une histoire.

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