"Et soudain surgit le sénateur Jack Ralite…"

dimanche 23 octobre 2011

En attendant les échos de la soirée du 22 octobre honorant les 52 années de
mandat électif de Jack Ralite, nous ne résistons pas au plaisir de vous
proposer un papier de télérama du
4 février 2009 relatif à l’intervention du sénateur. Elle illustre bien
une facette du personnage, qu’avait évoquée Yves Clot lors de son hommage
samedi soir.

Hier, au Sénat, au moment où débutait la discussion de la loi sur
l’audiovisuel public, on s’attendait à réentendre les mêmes arguments et
contre-arguments qu’en décembre à l’Assemblée. En plus lent, train de
sénateurs oblige. On n’a pas été déçus. Jusqu’à la surprise : Jack Ralite,
ancien ministre communiste, y est allé de sa diatribe, citant pêle-mêle et
dans le désordre Flaubert, Lévi-Strauss, Man Ray et Jean Vilar (plus
attendu). C’était juste brillant. Allez, on ne résiste pas : play it again,
Jack !

Comme un goût de déjà vu. De déjà entendu. Dans le débat qui s’est ouvert
hier après-midi au Sénat sur le projet de loi sur l’audiovisuel, on croyait
revoir le film de la discussion à l’Assemblée nationale en décembre. Droite
contre gauche avec les mêmes arguments ressassés jusqu’à plus soif. Au
milieu des centristes, très critiques, toujours en embuscade. Et puis, il y
eut l’intervention du sénateur communiste Jack Ralite. Ailleurs. Au-dessus.
Comme toujours. Extraits.

« Les lois Sarkozy ont un défaut fondamental : c’est de traiter
l’audiovisuel et les médias comme un monde fini alors que ce monde, comme la
vie, est ouvert à l’infini. Flaubert écrivait le 18 mai 1857 : “Aucun grand
génie n’a conclu et aucun grand livre ne conclut parce que l’humanité
elle-même est toujours en marche et ne conclut pas. Homère ne conclut pas,
ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même.” L’Histoire de la
télévision n’est jamais écrite ! Prenons au sérieux l’inachèvement ! Les
lois Sarkozy se présentent comme un tout, un accomplissement définitif ;
leur auteur n’aime que les actes de puissance, les actes finaux et ne rêve
que de retour à l’ordre. Il veut une télévision pédagogique, culturelle, une
télé-école s’adressant à des citoyens considérés comme des élèves, ce qui
signifierait que la véritable école est la télévision. Il veut une télé sans
rivage, mais non sans mirage, parce que commerciale : la “télé-Caddy”. Il
n’y aurait plus que deux lieux porteurs de socialité : l’écran et
l’hypermarché. Comme l’écrit le chercheur Pierre Musso, “c’est couper la
représentation du monde en deux, en opposant l’Etat grand éducateur au
marché libre et divertissant. Tel est le message subliminal, la dichotomie
que ce projet de loi voudrait inscrire dans l’imaginaire populaire des
téléspectateurs : tantôt vous êtes des citoyens que l’Etat éduque et
surveille, tantôt vous êtes des consommateurs dont le marché se plaît à
satisfaire les désirs”. Refusons cette logique. Entendons plutôt cette
vieille mais fulgurante maxime : “On noue les bœufs par les cornes et les
hommes par le langage.”

Quant à la politique de création, il faut la libérer de l’esprit des
affaires, qui l’emporte aujourd’hui sur les affaires de l’esprit. Un beau
monde aujourd’hui tire l’art vers le bas en le marchandisant à outrance, en
le transformant en marques et en produits, ce que Claude Lévi-Strauss
exprimait dans Tristes Tropiques par cette phrase terrible : “L’humanité s’installe
dans la monoculture, elle s’apprête à produire la civilisation en masse
comme la betterave.” Mais Nicolas Sarkozy préfère répondre à la demande,
comme il l’écrivait à sa ministre le 1er août 2007. La réponse à la demande,
c’est la logique du marketing. A cela s’oppose l’exigence de Vilar : “Offrir
aux gens ce qu’ils ne savent pas encore qu’ils désirent.” Comme disait Man
Ray, “la différence entre les hommes politiques et les artistes, c’est que
les artistes n’ont pas besoin de majorité”. Le divertissement, le rire, le
plaisir, l’intelligence, la science non plus n’ont pas besoin de majorité !
Une télévision généraliste ne doit pas raboter les savoirs et les créations
sauvages ! »

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