Quel(s) outil(s) pour une transformation sociale radicale ? (3)

Partis réformistes/partis révolutionnaires

mercredi 10 août 2011

Cet article fait suite à :
- Naissance des partis "modernes"
- Partis bourgeois et partis ouvriers

Nous avons vu, en 1864, le « Manifeste des soixante » revendiquer la capacité à présenter des candidatures ouvrières aux élections afin que les travailleurs soient directement représentés dans les institutions. La voie semble donc s’ouvrir pour l’organisation d’une expression ouvrière mais le fait que celle-ci soit d’abord pensée comme se situant dans le champ de la démocratie bourgeoise est révélatrice d’une orientation profonde.

En tout état de cause l’émergence d’embryons organisés est brisée pour plus d’une décennie par la terrible répression contre la Commune de 1871. Le mouvement ouvrier se reconstitue peu à peu sous des formes syndicales toujours illégales mais désormais tolérées (les chambres syndicales). Des congrès ouvriers sont convoqués mais se cantonnent à l’examen de questions corporatives. Cependant à partir de 1877 des socialistes, et notamment Jules Guesde, entreprennent de diffuser une doctrine « collectiviste » inspirée d’un marxisme mal assimilé.

En 1879 un congrès ouvrier décide de créer une Fédération des travailleurs socialistes de France (FTSF) qui est la première forme d’un parti ouvrier mais qui regroupe à ses origines des courants très hétéroclites allant des anarchistes aux radicaux. Karl Marx va aider Jules Guesde, chargé de l’écriture du programme, à rédiger les « considérants » de celui-ci. La tonalité collectiviste du programme suscite, un an plus tard, le départ des radicaux, et les visées électorales proclamées celui des anarchistes.

La FTSF va connaître une nouvelle scission dite « possibiliste » [1] en 1882 et se transformer en parti ouvrier (PO, puis POF, Parti ouvrier français). De leur côté, les blanquistes, de retour d’exil après l’amnistie des proscrits de la Commune, constituent en 1881, autour d’Edouard Vaillant, un rassemblement, le comité révolutionnaire central.

Huit ans plus tard la parti « possibiliste » éclate et Jean Allemane constitue un parti socialiste révolutionnaire (POSR).

Ces divers groupements ont de curieux fonctionnements : le PO ne tient qu’un seul congrès au cours de ses six premières années d’existence et le CRC aucun. Des journaux sont publiés de manière irrégulière et la vitalité s’exprime surtout à des niveaux locaux ou au cours de polémiques entre leaders. Cette situation va se modifier au cours des années 1890. Les allemanistes par exemple décident d’exercer un contrôle des élus ce qui n’était pas le cas jusqu’alors et affirment leur préférence pour la lutte sur le terrain économique intégrant l’orientation de grève générale.

Notons pour compléter le paysage que l’influence électorale de ces partis est faible (1,5% des voix en 1899) la barre des 5% n’étant atteinte qu’en 1893 et que les effectifs organisés sont très réduits : les adhérents au POF ne sont qu’un peu plus de 10 000 en 1893.

Il convient, à ce point de ce court exposé, de s’arrêter sur une question très française : la relation des partis au syndicalisme (et vice-versa). Le mouvement syndical, qui se développe sous une forme confédérée à partir de 1895 avec la création de la CGT, manifeste une extériorité complète à l’égard des sectes socialistes. Il se prononce pour la grève générale expropriatrice comme outil de transformation sociale et se méfie de l’action parlementaire.

Au cours de sa période de formation la jeune CGT doit combattre les conceptions défendues par les guesdistes qui entendent subordonner le syndicalisme au parti comme le pratique la social-démocratie allemande [2]. La CGT, qui ne syndique que des ouvriers s’affirme Parti du travail, autrement dit comme le parti de la classe ouvrière. Elle considère les sectes socialistes comme d’essence réformiste et ces préventions s’expriment avec une force accrue au lendemain de l’unification en 1905 des sectes socialistes dans la section française de l’Internationale ouvrière.
Cette séparation du champ politique et du champ syndical va se trouver transformée au lendemain de la Première guerre mondiale au cours de laquelle les logiques d’Union sacrée l’ont emporté au sein du mouvement ouvrier français, avec l’apparition du Parti communiste qui s’affirme comme parti révolutionnaire.

A.N.

La suite ici : Quel parti révolutionnaire ?

Notes

[1Ainsi désigne- t-on le courant dirigé par Paul Brousse qui met l’accent sur les réformes réalisables (possibles) dans le cadre du pouvoir municipal.

[2En 1886, une Fédération nationale des syndicats a été créée qui est soumise au Parti de Jules Guesde.