Aubervilliers, 30 décembre 1940 : derniers mots ?

jeudi 30 décembre 2010

En octobre 2009, nous avons publié, en deux parties, dans la rubrique « Histoire/chiffes », une première étude sur la répression d’une activité de résistance intervenue en décembre 1940 à Aubervilliers.

L’origine de cette rédaction provenait d’une discussion qui s’était ouverte en août-septembre précédent à l’occasion de l’inauguration du Mail Yvonne Odon et de l’apposition d’une plaque commémorant, 7 rue Ferragus, l’impression qui y aurait eu lieu du n° 1 d’une publication ronéotée émanant d’une organisation résistante non communiste, identifiée à la Libération sous l’appellation « réseau du musée de l’Homme ».

La discussion engagée en août 2009 était née des propos très approximatifs, tenus le 25 août à l’occasion de l’inauguration du Mail et de la plaque commémorative, qui n’entraient guère en résonnance avec ce que l’on connaissait des circonstances de l’édition du bulletin ronéoté portant le nom de Résistance. Le libellé de la plaque commémorative avait également irrité en raison de l’extrait de l’éditorial du n°1 du bulletin qui y est cité et qui contredit l’esprit général du texte [1]. Ajoutons que l’affirmation selon laquelle le premier tirage du journal aurait eu lieu à Aubervilliers s’écartait de ce qui était connu de la genèse de la publication.

Ce faisceau d’approximations nous a poussé à engager quelques recherches qui ont permis de produire à deux reprises (avril, puis novembre 2010) des éléments complémentaires à notre rédaction primitive et de la corriger sur des points importants.

Ajoutons que la publication en 2010 de la thèse de Julien Blanc sur les débuts de la Résistance non communiste [2] a contribué d’une manière décisive à éclairer le contexte dans lequel s’est située l’affaire d’Aubervilliers, en soulignant la grande complexité de la genèse et des activités de ce qui allait, l’heure des homologations des mouvements et réseaux de résistance venue, être appelé par Germaine Tillion, un peu au débotté, le « réseau du Musée de l’homme-Hauet-Vildé » [3].

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Germaine Tillion


Le texte qui suit résulte du croisement de ces divers éléments. Nous l’avons rédigé par souci de clarté et aussi à l’occasion du soixante-dixième anniversaire des événements du 30 décembre 1940.

Jacques James/André Narritsens/Bernard Orantin

A l’automne 1940 la résistance non communiste, commence à s’exprimer au travers de l’action de petits groupes éclatés, formés au gré de circonstances diverses, d’affinités professionnelles, de liens amicaux… « Le réseau du Musée de l’Homme » participe de ce mouvement.

Il n’existe guère, dans l’émergence de cet ensemble, de chef d’orchestre ou de coordonnateur bien qu’apparaissent des leaders à la durée d’activité souvent très limitée en raison de la répression. Les fondements de l’entrée en résistance de ces groupes sont divers, mais essentiellement motivés par le refus de la défaite et le rejet de l’occupation allemande. Quant à Vichy, les choses sont plus complexes, car Pétain fait alors recette et n’est guère mis en cause.

S’agissant du conglomérat « réseau du Musée de l’’Homme », Julien Blanc montre bien l’hétérogénéité politique de ceux que l’on classera sous cette enseigne, observant au passage que « la balance, à l’opposé des idées reçues, penche assez nettement vers la droite », et relève par exemple que le n° 1 de Résistance, dont il va être question ci-après n’est pas exempt d’ambiguïtés ainsi qu’en témoigne ce que dit implicitement l’éditorial à propos de la troisième République : « Inconnus les uns des autres hier, et dont aucun n’a jamais participé aux querelles des partis d’autrefois, aux assemblées ni aux gouvernements, indépendants, Français seulement, […] nous n’avons qu’une ambition, qu’une passion, qu’une volonté : faire renaître une France pure et libre. »

Cette thématique, banale au lendemain du désastre de mai 1940, est nourrie de l’esprit de Vichy.

Ceci dit, le groupe constitué à partir du Musée de l’Homme semble s’être mis en place à la fin de l’été ou au début de l’automne 1940 à l’initiative de Boris Vildé, d’Anatole Lewitsky et d’Yvonne Odon qui vont rapidement recruter par réseau de connaissances.

Le groupe s’articule bientôt à d’autres, tel ceux de Paul Hauet et de Maurice de la Rochère tous deux anciens militaires coloniaux, chacun poursuivant une action indépendante ou complémentaire. Il en est ainsi du groupe dit « des avocats », qui a pour base matérielle le Palais de Justice et qui a trouvé à se joindre au groupe du Musée dès lors que René Creston, qui y est sociologue, recrute l’avocat Albert Jubineau.

Nous n’avons pas l’intention d’écrire l’histoire de la formation du « réseau » ni de décrire les différents compartiments de son activité dès lors que l’on peut se référer à l’ouvrage de Julien Blanc. Nous nous en tiendrons seulement aux circonstances d’édition du n° 1 de Résistance qui impliquent Aubervilliers ainsi qu’aux conséquences répressives que l’affaire entraîna.

En tout cas les textes du premier numéro de Résistance sont rédigés dans l’appartement de l’écrivain-journaliste Louis Martin-Chauffier puis chez les éditeurs Albert et Robert Emile-Paul. Résistance est dactylographié par Agnès Humbert puis, imprimé, un peu avant la mi-décembre, d’abord sur la ronéo du musée de l’Homme, puis chez l’écrivain Jean-Paulhan. Ces premiers tirages artisanaux sont vite épuisés grâce à une diffusion par courrier et des retirages sont envisagés.

Ici commence l’affaire d’Aubervilliers.

Le groupe des « jeunes aviateurs »

Quelles circonstances ont-elles conduit à ce que des jeunes gens n’ayant aucun lien organique avec le « réseau du musée de l’Homme » ont été sollicités pour effectuer un retirage du n° 1 de Résistance ?

Ces circonstances sont tout à fait représentatives de l’état dans lequel se trouvent à cette époque aussi bien des groupes d’individus qui, refusant la défaite, souhaitent poursuivre le combat, que des organisations de résistance en émergence qui tâtonnent à développer leurs activités.

A Aubervilliers, plusieurs jeunes gens que passionne le pilotage d’avions (certains d’entre eux ont une formation de pilotes militaires) cherchent le moyen de passer en Angleterre pour poursuivre la lutte. Nous ignorons par quels chemins le contact est trouvé pour ce faire avec André Veil-Curiel qui se déclare capable d’aider à la réalisation de ce dessein. André Veil-Curiel est né le 1er juillet 1910 à Paris (16e). Avocat à la Cour, inscrit au barreau de Paris, il a rejoint Londres en juillet 1940 et fait partie des premiers parachutés en France avec pour mission de contacter les personnalités politiques et les organisations s’engageant dans la Résistance. Il a aussi pour tâche d’installer des filières d’évasion vers l’Angleterre. Revenu à Paris, il mène une existence légale et réside 27, rue de l’Université (7e).

Noël Créau, l’un des jeunes aviateurs d’Aubervilliers indique avoir, dès l’été 1940, eu contact avec lui : « En août- début septembre 1940, j’ai eu contact avec André Veil-Curiel [4], avocat, qui venait de Londres afin de mettre en place un réseau - renseignement-évasion-action - réseau qui fusionna rapidement avec celui du musée de l’Homme(sic). Il avait promis de nous aider (…) à rejoindre en Angleterre les Forces françaises libres. En attendant il nous avait demandé de l’aider : aller en Bretagne tenter de trouver des pêcheurs amis, participer au dépôt d’une gerbe le 11 novembre 1940 aux pieds de la statue de Clemenceau sur les Champs-Elysées… » [5].

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Noël Créau


On le voit, si le contact avec André Veil-Curiel s’établit en vue du passage en Angleterre, il ne se réduit pas à cette perspective et ouvre à des relations d’une autre nature notamment lorsque Veil-Curiel délègue, à l’avocat Léon-Maurice Nordmann [6] la poursuite des relations avec ce l’on appellera dans la suite du texte « le groupe des jeunes aviateurs ».

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Léon-Maurice Nordmann


Mais qui sont donc les membres du « groupe des jeunes aviateurs » ? Tous ont pour passion commune la pratique du pilotage d’avions. A l’exception de Noël Créau [7] qui fréquente l’aéro-club de la Presse du soir, les autres (Albert Comba [8], Gabriel Dupleix [9], Roger Fortier [10] et Roger Robi [11]) pratiquent le pilotage d’avions au sein de l’aéro-club d’Aubervilliers.

C’est donc naturellement qu’ils vont penser à utiliser les ressources matérielles du local de l’aéro-club, pour l’heure sans activité, afin de réaliser l’impression du retirage de Résistance dont Léon-Maurice Nordmann leur a parlé [12].

Prémices à l’impression de Résistance

Les premiers contacts avec Veil-Curiel avaient, nous l’avons indiqué, pour objet de rechercher une aide pour le passage en Angleterre. Malgré l’impossibilité pratique de réaliser l’opération dans des délais rapprochés les contacts non seulement ne sont pas rompus, mais une relation, dont il est difficile de reconstituer la chronologie, est établie avec Léon-Maurice Nordmann. Ainsi Albert Comba [13] indique, lors de son interrogatoire, n’avoir rencontré que le 22 ou 23 décembre dans un café près de la gare du Nord une personne qui s’est présentée sous le nom de « Léon ».

« Léon » est, dit Comba, un « ami de Dupleix » qui avec Roger Fortier l’accompagnait ce jour là. Une discussion politique générale semble s’être engagée et « Léon » a alors parlé « de tracts à faire en faveur de la politique ‘De Gaulliste’ ». Albert Comba indique lors de son interrogatoire « J’ai alors dit que je pourrai en faire. Je pensais à ce moment à la ronéo qui se trouvait au club d’aviation d’Aubervilliers dont je fais partie. Comme je ne disposais pas de papier spécial, Fortier m’a dit qu’il pourrait m’en procurer de même que l’encre nécessaire. C’est alors que le nommé « Léon » m’a remis un tract intitulé « Résistance » en me disant qu’il s’agissait de le reproduire purement et simplement ».

Albert Comba modifie ensuite cette version, donne la véritable identité de « Léon », indique qu’il a eu plusieurs rendez-vous avec lui (reconnaissant de ce fait le caractère inventé de la rencontre du 22 ou 23 décembre) et qu’il lui a indiqué qu’étant typographe, il savait « manier une ronéo ». Quelques tracts lui auraient alors été donnés qu’il a distribués. Comba ajoute « Il y a quelques jours je suis allé chez [Nordmann] avec Fortier et nous lui avons offert de fabriquer les tracts. Il nous a remis un exemplaire type ».

Les interrogatoires de Roger Fortier et de Gabriel Dupleix permettent de préciser quelque peu la chronologie des contacts avec Nordmann et du processus qui conduit à la mobilisation du « groupe des jeunes aviateurs » pour le retirage de Résistance. Dupleix indique ainsi qu’il a connu Nordmann par l’intermédiaire de Veil-Curiel lors d’une rencontre non datée dans un café du Palais-Royal, au cours de laquelle a été évoquée la question d’un passage en Angleterre. Roger Fortier indique pour sa part que, début décembre, en compagnie de Comba, il a rencontré « Léon » avec qui Dupleix avait rendez-vous, dans un café près de la Gare du Nord (« l’Express-Denain »). La possibilité d’un passage en Angleterre a été évoquée, et « Léon » « s’adressait plus particulièrement à nous car il savait que nous avions appris le pilotage ». « Léon » ayant indiqué qu’il n’y avait pas pour le moment moyen de passer en Angleterre, la question de la propagande en faveur de De Gaulle avait été discutée.

Un processus s’engage en tout cas à partir de ce moment, puisque quelques jours plus tard (sans doute au cours de la troisième semaine de décembre [14]) Dupleix, Fortier et Comba se rendent nuitamment au domicile de Nordmann qui leur remet quelques exemplaires de Résistance à distribuer. Proposition est alors faite à Nordmann de reproduire ces tracts, ce qu’il accepte.

Les circonstances de l’édition du retirage de Résistance

L’impression d’un bulletin, même modeste (deux recto-verso format A4) et de tirage limité (400 à 500 exemplaires) ne va pas de soi. Léon-Maurice Nordmann s’est en effet contenté, ainsi qu’on l’a dit, de remettre un exemplaire type de Résistance. Il faut donc se débrouiller avec les moyens du bord [15].

Fortier se procure du papier et de l’encre à l’usine de papiers Martin installée à La Courneuve où il travaille. Les stencils utilisés seront ceux disponibles à l’aéro-club. Reste le problème de la frappe. Gabriel Dupleix dispose d’une machine à écrire personnelle qui fera l’affaire.

Albert Comba rencontre le samedi 28 décembre au matin Dupleix lors d’un rendez-vous fixé par téléphone dans le quartier de la gare du Nord et lui remet les stencils pour qu’il les tape à son domicile. Albert Comba envoie Roger Robi récupérer les stencils dans l’après midi. En soirée le tirage est entrepris mais doit être interrompu, un stencil ayant été placé à l’envers.

Les stencils sont hors d’usage et il faut donc en retaper de nouveaux. Albert Comba se rend en conséquence chez Dupleix le dimanche matin pour les récupérer. Cinq cents exemplaires sont en définitive imprimés en soirée par Comba, Fortier et Robi et répartis dans des enveloppes. Les stencils sont brûlés et la ronéo sommairement camouflée sous des tôles.

Les tracts sont placés pour partie dans une valise appartenant à Fortier que Comba transporte chez lui. Robi emporte également neuf enveloppes qu’il a pour tâche de distribuer à des adresses indiquées.

Dénonciation

Au cours des jours précédents, les allées et venues des jeunes gens ne paraissent pas avoir été très discrètes. En tout cas une « information » parvient au commissariat d’Aubervilliers faisant état de mouvements suspects ainsi que de l’existence d’ « un bruit régulier analogue à celui fait par une machine d’imprimerie » [16]. C’est sur la base de cette « information » que le commissaire d’Aubervilliers Georges Betchen [17], déclare avoir décidé de perquisitionner, au matin du lundi 30 janvier, le local de l’aéro-club.

Mais qu’en est-il donc de cette version synthétique et plus particulièrement de cette « information » ? Les documents d’archives contenus dans le dossier d’épuration administrative du commissaire Betchen attestent que la dénonciation [18] du « groupe des jeunes aviateurs » a été le fait d’un dénommé Eugène Lefèvre qui habitait dans un logement donnant dans la cour du 13 rue de Pantin. Lefèvre est d’évidence un personnage trouble. Né le 14 novembre 1914 à Carsix dans l’Eure, il exerce la profession de transporteur, 8 rue Erard à Paris et pratique très certainement le marché noir. Il déclare à qui veut l’entendre, avoir ses entrées au commissariat d’Aubervilliers [19] qui le remercie pour ses services : en récompense de sa dénonciation le commissaire Betchen lui octroie des bons pour 80 litres d’essence et d’autres avantages par la suite (des facilités de circulation pour ses camions notamment).

En 1945, Albert Comba, reviendra sur les circonstances dans lesquelles Lefèvre fut informé de l’activité du groupe : « Le 29 décembre 1940, vers 21 heures, comme nous étions mes camarades et moi, en train de terminer l’impression de 500 tracts, un nommé Lefèvre, qui habitait dans la cour de l’immeuble, est venu nous trouver pour voir ce qui se passait dans notre atelier. Lefèvre nous ayant vu en fin de tirage, a insisté pour avoir des tracts. Comme mes camarades ne s’y opposaient pas, je lui ai remis deux tracts, confiant dans les décorations qu’il arborait, après lui avoir déclaré toutefois que s’il nous dénonçait, je ne l’oublierai jamais… » [20].

Albert Comba et ses camarades vont payer très cher ce qui est beaucoup plus qu’une imprudence.

Lefèvre, en effet, dès le lendemain matin à 8h 30 fanfaronne dans le café Le Globe, montrant les tracts à quelques consommateurs et … à un agent du commissariat en civil, Paul Martin qui attend son collègue Marcel Moreau (tous deux sont affectés à la brigade de surveillance de nuit). Les deux policiers lisent le tract mais Lefèvre refuse qu’ils le conservent et après avoir déclaré, s’adressant à Martin, « Non celui là est pour ton patron », il se dirige vers le commissariat.

Perquisitions, arrestations, interrogatoires

Informé par Lefèvre, le commissaire Betchen décide d’une perquisition immédiate. Accompagné des gardiens Moreau et Martin ainsi que du secrétaire du commissariat, Jean Le Men, il se transporte au 13 rue de Pantin et se rend chez Lefèvre qui ne se fait pas prier pour ouvrir la porte du local appartenant à l’aéroclub.

La perquisition réunit rapidement les éléments qui vont permettre l’arrestation des « jeunes aviateurs ». Les policiers découvrent la ronéo sommairement dissimulée sous des tôles et portant encore des traces toutes fraîches d’encre noire. Ils mettent aussi la main sur divers papiers qui leur permettent d’identifier Albert Comba et Roger Fortier comme vraisemblablement impliqués dans l’usage de la ronéo.

Se transportant immédiatement au domicile d’Albert Comba les policiers y découvrent la valise emportée la veille qui contient treize enveloppes de grand format renfermant chacune une vingtaine d’exemplaires de Résistance. Dans la valise sont également trouvés deux tubes d’encre, l’un vide, l’autre à moitié plein. Albert Comba est absent de son domicile et son frère indique aux policiers qu’il se trouve à son travail, à l’usine Garnier, place de la Gare à La Courneuve. Les policiers s’y rendent aussitôt et procèdent à son arrestation. Direction le commissariat pour l’interrogatoire.

Albert Comba reconnaît rapidement qu’il a participé à l’impression des tracts retrouvés à son domicile et donne les coordonnées de ceux qui ont réalisé le tirage de Résistance ainsi que l’identité de « Léon ». Telle est du moins la version aseptisée donnée par les procès-verbaux d’interrogatoire qui laissent entendre des aveux instantanés, ce qui ne fut pas le cas. Albert Comba est frappé [21] et s’il finit par céder à la violence il tente de prévenir le pire… en essayant de circonvenir un gardien du commissariat afin de faire disparaître la liste de vingt-trois noms rédigée par Léon-Maurice Nordmann qui se trouve dans son portefeuille demeuré à son domicile.

Il s’agit là d’une bien curieuse affaire, occultée dès que découverte, les comptes-rendus publiés mentionnant simplement qu’une liste de noms avait été découverte sur Albert Comba. Or ce ne fut pas le cas.

En fait, le commissaire Betchen a délibérément, ainsi qu’il le déclare dans un rapport rédigé le 3 janvier 1941 pour le Directeur général de la police municipale, effacé « une aventure » dans la procédure judiciaire ouverte.
Que s’est-il donc réellement passé ?

Le 30 décembre aux alentours de 15 heures, entre deux séances d’interrogatoire, Albert Comba, usant d’arguments patriotiques, réussit à persuader un gardien, Abel Audibert, de se rendre à son domicile pour récupérer un portefeuille dans lequel se trouve une liste de noms et de détruire celle-ci. Fortier convainc aussi ce même gardien de téléphoner à Léon Nordmann pour l’informer de la chute de l’équipe d’Aubervilliers [22].

Abel Audibert accepte d’agir et tient ses engagements. Il téléphone de chez un commerçant au domicile de Nordmann et se rend chez Comba où il récupère le portefeuille qu’il conserve… sans détruire la liste des adresses [23]. Mal lui en a pris. Le lendemain matin Albert Comba, persuadé qu’Audibert n’a pas conservé le portefeuille et que ce dernier se trouve à son domicile épuré de la liste des noms, dit aux policiers que son portefeuille peut être récupéré chez lui. Le gardien dépêché fait chou-blanc. Comba, pressé de questions [24] finit par lâcher qu’Audibert est en possession du portefeuille. Convoqué au « bureau des inspecteurs » Audibert s’entend dire qu’il ne sera pas inquiété pour ce qu’il a fait [25] s’il restitue le portefeuille. Audibert se rend alors chez lui et rapporte le portefeuille… qui contient la liste comprenant 23 noms et les adresses où les tracts doivent être livrés [26] ! Au verso de la liste se trouve d’autre part l’inscription suivante : « 13, rue de Pantin Aubervilliers – autobus 50 porte de la Villette, arrêt rue du Midi ». Le commissaire apprécie cette inscription comme une « indication [correspondant] aux moyens de parvenir à l’adresse dite, où ont été fabriqués les tracts ».

Au cours de l’après-midi, Fortier, Dupleix et Robi ont été interpellés [27]. Si rien de suspect n’est trouvé au domicile de Fortier, il n’en est pas de même chez Dupleix ou la police découvre deux tracts dont un exemplaire de Résistance ainsi qu’une machine à écrire de marque Olympia sur laquelle Dupleix reconnaît avoir frappé les stencils. La perquisition au domicile de Robi ne donne rien mais, lors de son arrestation, effectuée postérieurement, une valise est trouvée contenant quatre enveloppes identiques à celles découvertes chez Comba et renfermant des exemplaires de Résistance. Robi déclare qu’il devait distribuer neuf enveloppes mais qu’il n’a pu le faire qu’à cinq adresses (qu’il donne d’ailleurs à la police avec l’identité des destinataires).

Interrogés, Fortier, Dupleix et Robi, confrontés aux déclarations de Comba reconnaissent très rapidement les faits.

En fin d’après-midi, le commissaire d’Aubervilliers peut rédiger son rapport conclusif dans lequel il inculpe Comba, Fortier, Dupleix et Robi de « fabrication de tracts d’inspiration étrangère, de détention en vue de la distribution et de distribution de tracts » et les fait conduire « devant Monsieur le Procureur de la République, à qui nous transmettons notre information ».

Le 4 janvier 1941, le procureur de la République, Maurice Gabolde [28], transmet au Procureur général un rapport synthétique sur l’affaire indiquant que son « parquet a requis, le 31 décembre 1940, l’ouverture d’une information contre Nordmann, Robbe (sic), Fortier, Dupleix, Comba et autres, en chef d’infraction aux dispositions du décret du 24 juin 1939 réprimant la publication et la distribution de tracts d’inspiration étrangère et à celles du décret du 1er septembre 1939 réprimant la publication des informations susceptibles d’exercer une influence fâcheuse sur l’esprit des Armées et des populations.

Comba, Fortier, Dupleix et Robbe (resic) ont été placés sous mandat de dépôt et le magistrat instructeur, qui a lancé des mandats d’amener contre Me Nordmann et Me Veil-Curiel, a délivré à la Police judiciaire une commission rogatoire d’une portée générale à l’effet de continuer l’enquête et de procéder à toutes perquisitions qui s’avéreraient utiles ».

En post-scriptum, M. Gabolde ajoute : « J’ai l’honneur de vous rendre compte que je viens d’être informé par les autorités allemandes qu’elles entendaient se saisir de cette affaire. Le dossier de la procédure et les pièces saisies leur seront remis le six janvier prochain ».

En fait, dès le 31 décembre 1940, au lendemain donc des perquisitions et inculpations d’Aubervilliers, la police judicaire, sur ordre du juge d’instruction au Tribunal de première instance de la Seine Georges Pottier, a perquisitionné (d’ailleurs sans résultats) au domicile des personnes figurant sur la liste trouvée en possession d’Albert Comba. Des mandats d’amener ont été délivrés contre Léon-Maurice Nordmann et André Veil-Curiel absents depuis plusieurs jours de leur domicile.

L’inculpation des « jeunes aviateurs » d’Aubervilliers ouvre donc la voie à la chasse policière de résistants d’importance. Elle débouchera quelques jours plus tard sur l’arrestation par les allemands des avocats Léon-Maurice Nordmann, Albert Naud et René-Georges Etiernne et s’articulera avec le processus de démantèlement de la première génération du réseau du Musée de l’Homme. En ce sens l’affaire du retirage du n° 1 de Résistance par les « jeunes aviateurs d’Aubervilliers » se situe en antichambre d’un épisode tragique de la Résistance.

Pour ce qui les concerne, les « jeunes aviateurs d’Aubervilliers » paient un prix très élevé pour leur participation au retirage du n° 1 de Résistance. Après leur arrestation, Comba, Fortier, Robbi et Dupleix sont transférés au Dépôt puis dirigés vers la prison de la Santé. Le 6 janvier, les allemands se font remettre le dossier de l’affaire et incarcèrent les prévenus à Fresnes puis au Cherche-Midi [29]. Comba est ensuite interné au fort de Villeneuve-Saint-Georges. C’est une cour martiale allemande qui, le 4 mars 1941 [30] prononce les peines : Comba : huit mois de prison ; Dupleix, Fortier et Robbi : six mois.

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Le Cherche-Midi


Ces peines purgées, Albert Comba se cache avant de rejoindre un maquis, Dupleix parvient à passer en Angleterre et devient pilote de la RAF, Fortier meurt d’une tuberculose sans doute contractée durant son internement le 17 mars 1943, Robbi est tué le 26 août à Paris lors des combats de la Libération

NB : Afin de ne pas surcharger un texte déjà très dense, nous n’avons pas indiqué, pour chaque citation les sources. Signalons simplement que les documents cités proviennent des fonds archivistiques suivants suivants :
– Fonds de la Préfecture de police de Paris : BA 1928 (dossier « dissolution du PC, n°60) » ; propagande étrangère) ; cotes KB, commission d’épuration – commissariat d’Aubervilliers.
– Fonds BB 18 (3233) – Ministère de la Justice ; enregistrement général de la Division criminelle)

Notes

[1Le texte complet des deux premières phrases ouvrant l’éditorial du n° 1 de Résistance est le suivant : « Résister, c’est déjà garder son cœur et son cerveau. Mais c’est surtout agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnés et utiles ». L’extrait figurant sur la plaque est le suivant : « Résister, c’est déjà garder son cœur… ».

[2Au commencement de la résistance - Du côté du Musée de l’Homme, 1940-1941, Seuil, octobre 2010, 517 pages.

[3En 1946, Germaine Tillion dans le cadre de l’homologation administrative des groupes de Résistance, décide d’utiliser l’expression « réseau du musée de l’Homme-Hauet-Vildé ». A vrai dire ce « réseau » est plutôt un « mouvement ». En effet un réseau est créé d’en haut et du dehors pour mener à bien des opérations de guerre contre l’occupant. Composé de permanents appointés, il ne vise pas à un recrutement de masse et ne cherche pas à diffuser des opinions.

[4Lors de leur interrogatoire, Gabriel Dupleix et Albert Comba évoquent aussi des rencontres avec Veil-Curiel.

[5Dans son témoignage, déposé aux archives départementales de la Seine-Saint-Denis, Noël Créau ne précise pas les chemins qui conduisirent à ce contact, ni si les sollicitations d’André Veil-Curiel furent assurées.

[6Léon-Maurice Nordmann, né le 15 février 1906 à Paris (16e), est comme Veil-Curiel avocat à la Cour et comme lui inscrit au barreau de Paris. Domicilié 7 boulevard Arago à Paris (15e), il va jouer le rôle de donneur d’ordre dans l’opération de retirage du n° 1 de Résistance.

[7Né le 23 mars 1922 à Brasparts (Finistère) il est le seul membre du groupe à échapper à l’arrestation.

[8Né le 20 février 1921 à Turin (Italie), français par naturalisation, typographe, il demeure chez ses parents, 5 bis rue Emile Zola à La Courneuve.

[9Né le 8 juillet à Saint-Martial (Vienne), secrétaire commercial, il demeure chez ses parents 114 rue des Partants à Paris (20e).

[10Né le 23 janvier 1922, à Remilly-sur-Andelle (Eure), mécanicien, il demeure chez ses parents 119 avenue Jean-Jaurès chez à La Courneuve.

[11Né le 10 novembre 1922 à Aubervilliers, apprenti mécanicien, il demeure chez ses parents, 60 rue Schaeffer à Aubervilliers.

[12L’aéro-club d’Aubervilliers (comme tous les aéro-clubs d’ailleurs) a cessé toute activité et ne conserve des locaux que pour y entreposer du matériel. Le local où va être effectué le retirage de Résistance, est situé 13 rue de Pantin, l’actuelle rue du Docteur Pesqué. La numérotation d’origine ayant été conservée, le n° 13 correspond actuellement au siège de Foncia.

[13Interrogatoire d’Albert Comba, en date du 30 décembre 1940.

[14Le n° 1 de Résistance est daté du 15 décembre. Il a été sans doute imprimé au cours des jours précédent. La question d’un retirage se pose donc postérieurement au 15 décembre, ce qui fonde notre hypothèse sur la date du contact avec Léon-Maurice Nordmann.

[15Selon les déclarations de Roger Robbi, Léon-Maurice Nordmann se serait rendu au local de l’aéro-club le dimanche 22 décembre dans l’après-midi « pour voir ce que nous avions comme matériel pour tirer les tracts ».

[16Rapport du commissaire d’Aubervilliers sur la perquisition effectuée au domicile d’Albert Comba.

[17Georges Betchen s’est déjà illustré dans la chasse aux communistes. Il sera, à la Libération, condamné à vingt ans de travaux forcés.

[18Les dénonciations sont très nombreuses dans la période. Le brigadier Bianchery déclare au cours d’une audition de la commission d’épuration que le commissariat a reçu 1 500 lettres de dénonciation au cours des années 1940-1941.

[19A la Libération, le commissaire Betchen déclarera l’avoir connu sans plus alors qu’il l’a sans doute utilisé comme indicateur.

[20Albert Comba tiendra parole : le 28 août 1944 accompagné de deux FFI il procède à l’arrestation de Lefèvre et le conduit au commissariat d’Aubervilliers. Incarcéré à Fresnes, Lefèvre sera condamné à 7 ans de travaux forcés ainsi qu’à la dégradation civique et à la confiscation de ses biens.

[21Jean Le Men, secrétaire du commissariat ayant participé, à ce titre, à ce titre aux interrogatoires déclare lors d’une audition de la commission d’épuration le 28 septembre 1944 : « Fin août 1944, j’appris que Monsieur Combat (sic) se trouvait à Aubervilliers et qu’il se plaignait d’avoir été maltraité au cours de son interrogatoire par « le chien du Commissaire ». Je suis allé spontanément le voir pour me disculper à son égard et effectivement il n’a pas reconnu en moi la personne qui l’avait frappé. »

[22Le frère de Léon Nordmann, Roger, confirme le coup de téléphone (Rapport en date du 11 avril 1945 rendant compte de l’audition de Roger Nordmann dans le cadre de l’action engagée contre Betchen devant la cour de justice).

[23Ou du moins en n’en détruisant qu’une ayant selon la déposition d’Albert Comba en septembre 1944 comporté dix noms donc ceux des avocats Le Trocquert et Naud.

[24Les interrogatoires sont menés par les agents Robert, Puyfourcat et Despres. Les pressions paraissent avoir été exercées par Puyfourcat. Auditionné par la commission d’épuration le 27 janvier 1945 Albert Comba déclare avoir reçu… deux gifles.

[25Le 25 janvier 1945, lors de son audition par la commission d’épuration Abel Audibert déclare que l’inspecteur Robert lui a indiqué en lui intimant l’ordre d’aller chercher le portefeuille de Comba « tu ne figureras pas dans notre rapport ; nous mentionnerons que la liste des gaullistes a été trouvée sur Comba ».

[26S’agissant d’Audibert, le commissaire Betchen déclare qu’il n’a pas procédé à son arrestation pour lui « épargner la honte d’une arrestation pour complicité » et dresse de l’intéressé un portrait peu flatteur. Après avoir rappelé un internement antérieur pour aliénation mentale et évoqué un penchant notoire pour la boisson, il déclare : « Il a agi par inconscience, son cerveau affaibli a accepté sans discussion les arguments sonores et creux du sieur Comba : devoir de français… défendre la France… patriotisme… lutte contre l’envahisseur…, sans en apprécier la vanité et surtout les conséquences dangereuses pour les populations sans défense. Il a commis une faute impardonnable je n’ai pas manqué de lui faire observer que si j’ignorais la punition à lui destinée, je savais parfaitement le sort réservé en guerre - car nous sommes en guerre - à un soldat qui pactiserait avec son adversaire et favoriserait ses desseins ». Audibert est informé par Betchen de sa suspension de fonctions sans limites début mars 1941.

[27Les circonstances dans lesquelles se déroulent les interpellations ne sont pas connues, les rapports en rendant compte ne figurant pas dans les archives.

[28Maurice Gabolde est nommé Procureur général à Paris le 1er janvier 1941. Il participe à la rédaction de la loi du 14 août 1941 (à effet rétroactif) qui crée les sections spéciales dans chaque cour d’appel qui peuvent prononcer sans possibilité de recours des peines capitales contre les communistes et les anarchistes. Du 26 mars 1943 au 17 août 1944 il est Garde des Sceaux dans le gouvernement Laval. Il s’enfuit en Espagne en 1945. Il est condamné à mort par contumace par la Haute cour de justice, le 13 mars 1946.

[29Dépossédées du suivi du dossier les autorités judiciaires françaises ne jouent à partir du 6 janvier plus aucun rôle déclarant seulement souhaiter être informées des suites de la procédure ouverte.

[30Le père de Roger Fortier dit le 24 février 1941.

6 Messages

  • Merci pour ce beau travail d’histoire Le 31 décembre 2010 à 08:12, par Jacques

    Je viens de lire ce qui est modestement appelé une synthèse.

    Je remercie les copains qui se sont attelés à cette longue traque de la vérité historique.

    Le site de la section du PC d’Aubervilliers qui a accueilli les rédactions successives a permis de mesurer combien la recherche de la vérité était compliquée.

    Ce qui vient d’être produit souligne a contrario que l’on ne peut bricoler en histoire comme l’a fait M. Salvator.

    Je souhaite que l’on poursuive dans d’autres domaines de l’histoire locale cette démarche de vérité.

  • Merci au maire, malgré lui Le 8 janvier 2011 à 15:35, par Alex

    Ne doit-on pas en définitive se féliciter des approximations historiques de J. Salvator ? S’il n’avait pas bidouillé ce qui s’est passé à sa sauce, personne n’aurait été chercher la vérité. Il a donc, malgré lui, incité à la recherche.

    C’est peut-être la venue souhaitée du campus Condorcet qui l’a poussé à agir ainsi. Une sorte de partenariat avec l’université vient peut être de débuter.

  • A côté de la plaque Le 8 janvier 2011 à 15:38, par Christine

    OK avec Alex sur la contribution involontaire du Maire. Mais on pourrait au moins demander que l’on mette la plaque commémorative au bon endroit.

    Ca serait vraiment le minimum.

  • derniers mots en cinq sept... Le 8 janvier 2011 à 22:03, par Vivacité

    Il aura fallu juste 3 minutes à Christine pour réagir au commentaire d’Alex : chapeau !

  • Réactivité Le 9 janvier 2011 à 09:32, par Ale

    Et combien de temps faudra t-il au maire pour qu’il corrige ses bévues ?

    • Réactivité Le 17 juin 2014 à 22:35, par Kinette

      Je viens de prendre connaissance de cette histoire sur ce journal de la Résistance, que je ne connaissais pas et je vous remercie pour cette synthese trés claire.
      Je suis en train, moi-même, de rechercher des informations sur l’arrestation de ma grand-mère par le commissaire d’Aubervilliers le 21031941 suite à une dénonciation le 270241 par un gardien de la paix d’aubervilliers (André Garde). Ils l’ont déchus de ses droits maternels en juin et mon père fut adopté par la nation.
      Bref c’est un gros dossier, je ne peux pas tout raconter, mais c’est à cause de cette arrestation et d’un cumul d’erreurs administratives que mon père ne pu être élevé dans sa famille (parental également), condamné à une dégradation civique et déchu des liens familiaux.

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