Sénat - 2 Décembre 2010 - Budget de la Culture

Un budget en trompe l’œil

Intervention du Sénateur Jack Ralite

dimanche 5 décembre 2010

La culture a une petite présence dans le débat budgétaire du Sénat. 1
h 25 pour l’imaginaire, la pensée, la création est une impolitesse.
J’ai participé le 18 novembre à Saint-Etienne au 50e anniversaire de
la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture
et le 21 novembre, à Aubervilliers, au 20e anniversaire de « Pour
éveiller les regards », rencontre concernant l’enfance et le cinéma.
Dans les deux cas, beaucoup d’inquiétudes, exemples à l’appui, sur
les financements nationaux et locaux de la culture, ces derniers agressés
par la Réforme des collectivités territoriales.

Vous le savez, Monsieur le ministre. D’où l’importance que vous avez
attachée, le 29 septembre, à la présentation de votre budget de la
culture 2011 et son augmentation de 1%. J’ai lu et relu ce budget et
n’arrive pas à valider cette hausse.

D’abord, il a connu une métamorphose. La mission « Médias et
industries culturelles » accueille désormais les crédits « livres et
industries culturelles » précédemment affectés à la mission « 
Culture », qui n’a plus le même périmètre. A périmètre constant,
le 1% est ramené à 0,67%.

Ensuite, le budget contient les charges de pension des personnels qui
connaissent un bond important, +7,06% en un an. Au passage, votre dossier
de presse ne fait plus la différence habituelle entre le budget culture
avec et hors personnel. Si l’on neutralise cette augmentation, il faut
retrancher 11,75 millions à vos chiffres. Les 0,67% deviennent 0,29%.

Et comment ne pas tenir compte de l’inflation, estimée à 1,6% ? On ne
peut parler, quel que soit le chiffre retenu, votre 1%, ou 0,67%, voire
0,29%, de moyens en hausse pour la culture !

Il y a plus fort. Pour le Centre des monuments nationaux, page 55 du Bleu
budgétaire 2011, on lit : « Le CMN bénéficiera d’une ressource
supplémentaire tirée du produit de la taxe sur les jeux en ligne et
plafonnée à 10 millions d’euros par an. » Mais il faut lire le Bleu
budgétaire 2010, page 60, pour comprendre que ce n’est pas du plus : en
2010, la subvention d’investissement du CMN était de 24,5 millions en
crédits de paiement. Dans le Bleu budgétaire 2011, page 55, il y a
seulement 15 millions de crédits de paiement. Il manque 9,5 millions,
annulant les 10 millions supplémentaires ! Ainsi, pour ne pas y voir que
du bleu, il nous a fallu deux bleus… avouez que vous nous avez un peu
pris pour des bleus.

En octobre, lors d’une audition au Sénat, votre directeur de cabinet
disait : « Le CMN est promis à un bel avenir »…

Il n’y a pas que lui. Ce projet de budget prévoit, RGPP exige, 93
nouvelles suppressions d’emplois pour le ministère de la Culture sur le
seul budget de l’Etat. Les établissements sous tutelle de la culture
constituant, à peu de choses près, l’autre moitié des emplois du
ministère, il faut s’attendre, RGPP oblige, au doublement de
suppressions de postes, environ 200.

En outre, s’applique à de gros opérateurs la diminution de 5% des
crédits de fonctionnement voulue par le Gouvernement, charge à eux de
compenser par des ressources propres ou privées. Ce n’est pas
l’autorisation du ministère de limiter cette mesure à 7
établissements, comme Le Louvre et le Centre Pompidou, qui nous console.

Enfin, vous savez les difficultés financières et budgétaires de
l’Archéologie préventive et de l’INRAP. Les personnels permanents et
précaires les subissent. Le Gouvernement va-t-il réduire les effectifs au
détriment des missions de l’Archéologie préventive ?

Le Rapport Jouyet-Lévy, amalgamant l’homme et le capital, est devenu
sans le dire la feuille de route gouvernementale. Voilà le problème du
carburant de la culture. Mais il serait incompréhensible d’ignorer le
contenu de la politique culturelle, en tout cas l’aspect que vous mettez
en avant : « La culture pour chacun. » Vous avez dit en clôture du Forum
d’Avignon (5 et 6 novembre) : « La réflexion sur la culture pour chacun
n’est pas une substitution d’une politique de l’offre et de la
création par une politique de la demande et de la diffusion. » C’est
en contradiction avec la lettre de mission de Monsieur Sarkozy du 1er
août 2007 à la ministre de la Culture, recommandant de « veiller à ce
que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant
aux attentes du public ». Qui assure cette offre épousant la demande ?

Essentiellement les industries culturelles, dominantes au Forum
d’Avignon, « véritable Davos de la culture ». Les artistes sont plus
nuancés. Aragon : « J’imagine mal un écrivain qui écrirait pour ne
pas être lu. » Stefan Hermlin, écrivain de République démocratique
allemande, racontait que dans Le Manifeste communiste, il avait toute sa
vie substitué inconsciemment à l’expression « Le libre développement
de chacun est la condition du libre développement de tous » son contraire
 : « Le libre développement de tous est la condition du libre
développement de chacun. » Jean Vilar, en juin 1970, évoquant des
murmures dans la société : « Débrouille-toi, compagnon. On t’a
appris à lire, à écrire et même à calculer. Tu as désormais un
métier. Pars, compagnon. Va, chemineau, chemine. A toi de jouer »,
concluait : « Non, il ne se débrouillera pas. » « La culture pour
chacun » réclame des conditions :

1°) Un respect et la liberté des artistes.

2°) Des moyens garantis sur la durée.

3°) Une éducation artistique à l’école. Où en est-on ?

4°) Des conditions de travail ne rendant plus malade le travail comme
aujourd’hui, où il mutile les travailleurs, du précaire au cadre, au
point de leur interdire un partage dans le temps dit libre avec les
créations artistiques.

Le 8 décembre, la fille d’Albert Camus présentera un livre, Albert
Camus, solitaire et solidaire. Ces mots approchent finement « La culture
pour chacun. » Mais n’oubliez pas que vous n’aurez pas d’alliés
dans les industries culturelles, qui pratiquent le fatalisme technologique
torsadé avec le fatalisme du marché, le tout béni par « l’argent,
l’agio, la banque, la bourse, le coffre-fort » qui cherchent avant tout
le client.

Si les Rencontres de l’Adami à Cabourg les 25 et 26 novembre furent un
régal de « disputes » pluralistes, notamment sur l’Europe et la
création, pas d’uniformité, les contradictions vécues à plein, sans
clivage matriçant le débat, il reste qu’une question a hanté
l’auditoire : pourquoi se multiplient les accords bilatéraux pilotés
par le commerce quand une partie du sujet est la culture ? Que fait le
Commissaire français Michel Barnier ? Le commerce « fait rage, il touche
à tout (…), ne pouvant créer, il décrète (…) ce qui sonne, ce qui
brille », dirait Victor Hugo.

On vit en France un semblable envahissement du commerce, qui vous a fait
réagir. Hachette Livre signe un accord partiel avec Google, dont Le Monde
écrit qu’il a créé « stupeurs et tremblements », tant il y a crainte
que le travail conjoint et si discret des éditeurs et du ministère (où
sont les auteurs ?) s’en trouve ébréché. Et pourtant, c’est
l’incontournable numérisation et son « petit grand » emprunt, si
silencieux, dont il s’agit. Mais saluons la signature hier d’une
convention de partenariat sur la numérisation entre le Sénat et la
Bibliothèque nationale de France.

Je finirai en évoquant des manifestations artistiques sur Jean-Louis
Barrault, Aragon et Elsa Triolet, Michel Guy, et Mondrian. Vous y étiez,
Monsieur le ministre, moi aussi. J’y ai vibré, vous aussi, m’a-t-il
semblé. Sont-elles certaines, et d’autres aussi, de pouvoir continuer
leur déchiffrage vers le haut avec le budget 2011 et ses suivants,
planifiés par un chiffrage vers le bas ?

D’autant que le président de la République pratique l’intimidation
en culture :
- depuis 2009, il s’est transformé en directeur de la télévision
publique, avec le triste résultat d’aujourd’hui, sa fragilité
extrême.
- il y a quelques mois, il a endossé l’habit d’historien pour imposer
un Musée de l’Histoire de France au détriment des Archives nationales,
créant la contestation de la majorité des historiens.
- il y a un mois, il s’est imposé conservateur de musée pour utiliser
297 manuscrits coréens comme favorisant un traité d’affaires. J’ai
envie de pousser un cri de dignité en faveur des professionnels de la
culture : « Laissez-les travailler ! »

Je pense à l’un d’eux, Alain Crombecque, inoubliable disparu qui
traquait l’immobile. Par son travail silencieux, il permettait à ses
destinataires-interlocuteurs de se trouver parfois « une tête au-dessus
d’eux-mêmes ».