Allocution de Jack Ralite

Réalité et problèmes de l’orient arabe contemporain

Conférence d’Henry Lorens aux lundis du Collège de France d’Aubervilliers

mardi 11 mai 2010

Chacune, Chacun d’entre vous,
Dans le « Petit Larousse Illustré », si vous cherchez à la lettre « T » le mot Téflon, vous lisez ceci : « Matière plastique fluorée, résistante à la chaleur et à la corrosion ».

Le mot est approché aussi autrement : « Dans la vie courante, le Téflon est largement utilisé comme revêtement antiadhésif dans les ustensiles de cuisine ». « Ses propriétés inhabituelles lui confèrent une valeur inestimable pour un grand nombre d’applications ».

Dans le numéro de mai 2010 de la revue « Histoire » (n°353), je lis à propos du Professeur Henry Laurens que nous recevons avec tant de plaisir aujourd’hui :

« Je suis Téflon », glisse-t-il avec un sourire de loup. En effet, il semble pouvoir résister à tout. « C’est-à-dire que je peux prouver, je parle toujours avec une note en bas de page. Quand je dis que le Hezbollah est une organisation terroriste qui tue plus de militaires que de civils, et que Tsahal est une organisation démocratique qui tue plus de civils que de militaires, j’avance les chiffres. Je décris plus que je condamne, sans épargner personne, je n’ai pas une vision unilatérale. J’essaie de faire comme chez Abel Gance un écran qui se divise en plusieurs parties pour montrer ce qui se passe simultanément ».

Et la revue « Histoire » de continuer : « Ce raisonnement résume à lui seul Henry Laurens. Il explique aussi le mélange de crainte et de respect qui entoure ce spécialiste de l’Orient et des études arabes. En Israël, il a beaucoup de contradicteurs, mais tous reconnaissent qu’il connaît les dossiers ». La déléguée de l’Autorité Palestinienne auprès de l’Union Européenne de son côté lui a dit : « Tu ne dis pas toujours des gentillesses sur les palestiniens, mais au moins chez toi ils existent ». Je suis très ami avec Leïla Shahid et ce que je trouve dans « Histoire » elle me l’avait dit voici une dizaine de jours, quand échangeant avec elle, j’évoquais la venue d’Henry Laurens à Aubervilliers. Elle ajouta même, pensant aux trois ouvrages-monuments sur la Palestine qu’écrivit Henry Laurens -il en reste deux à venir- : « C’est le plus grand historien de la Palestine, de toutes les écoles historiques y compris les historiens arabes ».

Henry Laurens est un historien érudit, audacieux, qui se force à la généralité, à la synthèse, un historien de rigueur et d’honnêteté qui se veut à charge et à décharge bien qu’il ne soit pas juge. Il aime à dire qu’il traite de processus et non de responsabilité, il me fait penser à Michaux dans « Poteaux d’angle » : « La pensée avant d’être œuvre est trajet » et aussi « Faute de soleil sache mûrir dans la glace ».

Monsieur le Professeur, nous sommes heureux et c’est un honneur pour nous que vous soyez ici au Théâtre de la Commune où, avec le lycée Le Corbusier, le Collège de France en est à sa quatrième année de visites sources de savoirs. Soyez-en très cordialement remercié.

Mais vous me permettrez de tracer à grands traits les venelles que vous avez parcourues pour devenir l’historien d’aujourd’hui, véritable fil d’Ariane incontournable, indispensable pour pénétrer les grandes questions du Proche Orient, « lieu de nos passions contemporaines » (…) « selon (lesquelles) les orientaux en général et les occidentaux en particulier seraient prisonniers d’une culture et d’un système politique particulièrement préjudiciable au progrès » disiez-vous dans votre leçon inaugurale au Collège de France le jeudi 11 mars 2004.

Vous êtes né en 1954 -c’était le début de la guerre d’Algérie -dans une famille languedocienne, côté père et côté mère, d’une bourgeoisie aisée et installée et qui dû, touchée par les malheurs du 20ème siècle, émigrer à Paris. Dans votre livre en forme de conversations intitulé « Orient », édité par le CNRS, vous nous apprenez que vous avez connu des difficultés dans votre chemin d’écolier et redoublé la 6ème, puis prenant confiance, à partir de 10 ans, vous êtes devenu lecteur, dévorant essentiellement des livres d’histoire comme la célèbre collection d’Henri Berr « l’Evolution de l’Humanité ». Vous lisiez parfois plus de cent pages dans la journée. En 1968, à 14 ans, c’est le lycée Carnot parmi une jeunesse extrêmement politisée, où vous êtes plutôt « interrogateur » que « militant », sans bouder Pink Flyod et Led Zeppelin. Vous allez en Angleterre, en Tchécoslovaquie, aux USA, votre jeunesse est heureuse dites-vous et vous acquérez une culture classique grâce à une culture du travail. Puis c’est la Khâgne à Louis Le Grand, lycée « froid », le chauffage ne fonctionnant que de 8 heures à 10 heures le matin dans les classes. Vous vous souvenez de l’arrestation d’Allende au Chili et de son sort tragique, le 11 septembre 1973, puis après deux échecs, le second étant presque une réussite à Normale Supérieure, vous commencez à vous intéresser à l’Islam, des origines à 850. Voyage en Grèce, licence à la Sorbonne, fréquentation du département d’islamologie, découverte et étude de « l’Encyclopédie Orientale » d’Herbelot de Molinville qui vous fait fréquenter la bibliothèque du Collège de France, maîtrise en juin 1977 et l’été de la même année votre premier voyage au Proche Orient où vous décrochez un poste au Koweït.

Permettez-moi des enjambées. Je picore quelques phrases ou quelques faits : « Pour apprendre il faut toujours enseigner ». Vous travaillez dans « des lieux de rencontres » comme Nora le fit dans « des lieux de mémoire ». « L’université force à la généralité à la synthèse ». Vous fréquentez plusieurs années des cours aux Langues’O. Vous lisez Jacques Berque, l’un de vos prédécesseurs au Collège de France, dont je n’oublierai jamais l’édition en janvier 1993 d’un ouvrage modeste en pagination (218 pages) mais ambitieux en contenu, combattant l’étrange désarroi qui habitait déjà l’époque et infirmant qu’au-delà des frayeurs et des incertitudes « il reste un avenir ».

De septembre 2001 à août 2003, vous vivez deux ans au Liban où vous rencontrez votre femme et découvrez « une société de nœuds contractés et serrés ».

Vous rentrez en France prendre vos nouvelles fonctions à la rentrée 2003 au Collège de France dont vous dites qu’il : « rend intelligent du fait que l’on doit répondre à une demande forte du public. On ne peut se permettre d’être routinier ou répétitif même si je suis conduit à préparer deux ou trois textes assez soignés par an que j’utilise à plusieurs reprises. Le contact avec le public permet d’affiner le travail avant d’arriver à la version définitive ». « Comme le dit avec humour l’un de mes collègues, les 48 professeurs titulaires ont des disciplines suffisamment différentes pour ne pas être en compétition et l’excellence de chacun se transmet aux autres (…) Nous avons des traditions ou plutôt la conscience d’être dépositaires d’un extraordinaire patrimoine (…) S’il est une institution qui a su donner à l’humanisme sa place d’honneur, c’est bien le Collège de France (…) Nous mettons en ligne nos cours qui sont aussi diffusés tôt le matin sur France Culture (…) Le téléchargement sur le site du Collège a représenté 4 millions d’heures en 2008 (…) L’audimat d’un cours pourrait aller jusqu’à 100 000 personnes (…) Nous sommes semble-t-il le premier site européen pour la diffusion du savoir (…) ».

C’est tout cela qui constitue « l’atelier de l’historien » que vous êtes et je songe à Marc Bloch écrivant en 1942 : « J’avais lu bien des fois, j’avais souvent raconté des récits de guerres et de batailles. Connaissais-je vraiment, au sens plein du verbe connaître, connaissais-je par le dedans avant d’en avoir éprouvé moi-même l’atroce nausée ce que sont pour une armée l’encerclement pour un peuple la défaite ».

Profonde et belle conception de l’histoire qui existe tant chez vous et que l’été 2007 dans la « Revue d’Etudes Palestiniennes », malheureusement aujourd’hui disparue, vous faites si magnifiquement vivre, j’ai presque envie de dire, colossalement vivre, dans l’interview que fait de vous Farouk Mardam-Bey à l’occasion du 3ème Tome de votre livre « La Question de Palestine. L’accomplissement des Prophéties » qui venait de paraître aux éditions Fayard. J’en recommande la lecture à qui est préoccupé de l’histoire et de la question de là-bas, « la question de Palestine », « l’interaction de l’ensemble des acteurs qui sont pris dans ce conflit ». Henry Laurens poursuit « pourquoi pour un petit territoire de 22 000 m2 on va traiter sur les pelouses de la Maison Blanche, dans les sommets internationaux, dans les concertations européennes, alors que des dossiers ayant généré beaucoup plus de victimes dans des espaces géographiques beaucoup plus grands ne suscitent pas un tel intérêt ? Le Salvador, le Timor, le Darfour, qui ont causé beaucoup plus de victimes humaines mais qui n’ont pas eu le même retentissement international. Déjà cette question de la nature de l’intérêt porté sur la question de Palestine pose problème. Et c’est là que l’articulation avec l’expédition de l’Égypte était tout à fait révélatrice. D’ailleurs il y a quelques années, la « Revue d’Etudes Palestiniennes » a publié un article que j’avais écrit sur le projet d’Etat juif attribué à Bonaparte qui montrait bien les dimensions de la question. Ce qui m’est apparu à ce moment là et qui reste évidemment la clé explicative centrale, c’est que derrière les mots Palestine, Etat d’Israël se retrouve un mot fondamental qui est le non dit du conflit celui de « Terre Sainte », et que celle-ci s’inscrit dans le conflit non seulement sur le plan local mais sur le plan mondial. Ce qui m’a conduit à sous-titrer le premier volume « L’Invention de la Terre Sainte ».

Jacques Berque cheminait aussi vers cette pensée : « S’évader de l’étroit vers le large : ce large est d’abord entre nous hommes de la rive nord et de la rive sud, le grand large de cette mer qui constitua trop longtemps une lice disputée mais où se croisent les éclairs des trois religions du livre et de deux grandes civilisations avec ce qu’elles ont pu engendrer de variétés et de nuances, d’anticipations et de sauvegardes. Faire d’un tel espace qui nous arrive aussi du temps notre nouveau champ sémantique ne serait-ce qu’un rêve ? et pourquoi pas le rêve ? ». Et il concluait, (c’était le 2 juin 1981) : « J’appelle à des Andalousies toujours recommencées dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance ».

Vous même, monsieur le professeur, n’avez-vous pas conclu votre leçon inaugurale au Collège de France par ces mots : « A un moment où les extrémismes de tous bords semblent donner raison à ceux qui reprennent le refrain bien ancien du conflit des civilisations, il apparaît plus que jamais aux gens de répondre à de telles dérives par les exigences du dialogue et de la compréhension mutuelle. Parce que ce qui était jadis extériorisé est devenu en partie intériorité réciproque, une réflexion rigoureuse et honnête s’impose comme exigence intellectuelle, voire comme devoir civique ». N’est-ce pas ce que vous pratiquez et allez encore faire le 28 mai prochain, à 20h30, à l’Ecole Normale Supérieur rue d’Ulm à Paris, où vous dialoguerez avec Gilbert Achcar, auteur du livre « Les Arabes et la Shoah ».

Hier soir, j’étais boulevard Berthier (2ème salle de l’Odéon) à une soirée du « Printemps Arabe » présidée par Farouk Mardam-Bey et consacrée à Mahmoud Darwich, l’un des plus éblouissants poètes arabes dont l’esprit d’exigence rejoint le vôtre. Oui dans des registres entièrement différents, ce grand disparu que nous avons reçu à Aubervilliers, avait en commun avec vous un attachement indéfectible à la liberté de penser, c’est-à-dire au lieu qui en chacun de nous est la matrice du sens qui n’est pas le consensus et sa propension à la contagion. L’un et l’autre êtes des êtres de courage qui avez la passion de bien nommer les choses. Les mal nommer, Camus disait « c’est ajouter au malheur du monde ».

Parmi vos derniers travaux, monsieur le professeur, il y a « L’Empire et ses ennemis, la question impériale dans l’histoire » (Edition du Seuil). C’est un regard neuf, une pensée neuve, un courage. Vous paraît « que la clef définitive et fondamentale pour un futur apaisé relative aux intériorités partagées, c’est qu’il y a dans chaque français une part d’Arabe et d’Islam, de la même manière qu’il y a dans chaque Musulman une part d’Europe. Les discours sur l’authenticité culturelle sont des discours dirigés contre les autres, mais ils sont en réalité dirigés contre eux-mêmes ». Un courage : « par essence, l’Empire est hétérogène » ; « le parcours historique nous montre qu’en réalité la définition léniniste correspond à un stade antérieur du capitalisme » ; « l’aspect nationaliste, l’exaltation de la Nation et de la domination étaient plus à la base de l’impérialisme entre 1880 et 1914 que l’aspect économique ». Courage : « J explique que l’une des raisons fondamentales de l’absence de fascisme en France et en Grande-Bretagne, c’est l’empire colonial. Quand le fascisme et le nazisme s’alimentent à un sentiment de frustration, les français, les anglais du point de vue des colonies avaient plutôt un sentiment de satiété. Cela peut paraître provocateur car on a tendance à penser que l’expérience coloniale est une des composantes du fascisme et du nazisme ». Courage : « La question de Palestine pose évidemment la question de l’impérialisme puisque le discours arabe en particulier définit Israël comme une base de l’impérialisme reprenant le discours israélien lui-même qui parle de « bastion de l’Occident ». Pendant des décennies l’expression « l’impérialisme et le sionisme » a été une formule figée presque vide de sens dans la variante locale de la langue de bois ».

J’avoue que j’aimerais, ne serait-ce le temps, continuer de citer de ces phrases roboratives d’Henry Laurens qui pratique le « luxe de l’inaccoutumance, seule l’inertie est menaçante ». Cette expression est de Saint-John Perse et cela nous ramène à Mahmoud Darwich qui aspire à enraciner sa vérité dans l’humain et l’universel. Ecoutez son courage. Je lis le titre de l’un de ses derniers poèmes : « Si nous le voulons » :

« Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres.

Nous serons un peuple lorsque nous ne dirons pas une prière d’actions de grâce à la patrie sacrée chaque fois que le pauvre aura trouvé de quoi dîner.

Nous serons un peuple lorsque nous insulterons le sultan et le chambellan du sultan, sans être jugés.

Nous serons un peuple lorsque le poète pourra faire une description érotique du ventre de la danseuse.

Nous serons un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu…, que l’individu s’attachera aux petits détails.

Nous serons un peuple lorsque la police des mœurs protègera la prostituée et la femme adultère contre les bastonnades dans les rues.

Nous serons un peuple lorsque le Palestinien ne se souviendra de son drapeau que sur les stades, dans les concours de beauté et lors des commémorations de la Nakba. Seulement.

Nous serons un peuple lorsque le chanteur sera autorisé à psalmodier un verset de la sourate du rahmân dans un mariage mixte.

Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur. »

J’ai évoqué plus avant l’Andalousie avec Jacques Berque. Dans un poème d’Aragon, « le Fou d’Elsa », un poème de 425 pages, je me souviens de 8 lignes/vers :

« Personne ne sait plus parler à la foule et quel but lui donner que lui dire de demain (…) Les gens d’ici se retrouvent dans le quotidien de leurs haines, des petites histoires de tous les jours, ils sont aveuglés de larmes, si bien que le fiel amèrement leur remonte, et les rivalités mesquines se font jour, la colère est à chaque pas détournée, à chaque pas, sortant de chez lui le grenadin se heurte au grenadin qui lui fit tort de quelque chose, il n’y a plus de temps à vider d’autres querelles que celles qui se présentent au coin de la rue (…) Personne ici n’écoute ce chant trop tard surgit que personne d’ailleurs ici ne chante ».

Et plus loin :

« C’est le dernier jour de trouver en toi ta force et ton feu
C’est le dernier jour de se donner la main »

Aujourd’hui nous accueillons un historien, un érudit, Henry Laurens, dont j’espère vous avoir fait toucher du doigt l’explorateur inouï qu’il est et le désir qu’il donne d’être de sa cordée, une cordée respectueuse mais sans complaisance, Henry Laurens n’est jamais unilatéral, Henry Laurens est déchiffreur et j’aime qu’il continue à rêver d’ « un commun humanisme méditerranéen ». Courage d’Henry Laurens, courage de Mahmoud Darwich, courage franco-arabe, courage de chacune et chacun d’entre nous.

Jack Ralite
Lundi 10 mai 2010