Au théâtre de la Commune

Gary-Garran-Jouvet... et les intermittents !

dimanche 9 mai 2010

Jeudi 5 mai avait lieu la première de Gary-Jouvet mise en scène par Gabriel Garran sur fond de grève des personnels techniques. Fallait-il jouer ou pas ? La question a fait débat au sein de l’équipe du théâtre. Finalement, la représentation a eu lieu avec un éclairage pleins feux et sans bande son, montrant au passage, l’apport précieux des techniciens quand ils ne sont pas là. Et le débat qui devait avoir lieu sur la pièce a finalement porté, à travers le mouvement des intermittents, à la place de plus en plus ténue consacrée au théâtre dans les politiques publiques.

Débat décalé, pouvait-on penser ! Et pourtant, la confrontation entre un Romain Gary qui rêvait de produire sa pièce et un Louis Jouvet le poussant dans ses retranchements en le conduisant à retravailler ses personnages, ses intrigues, pour les adapter à la scène, illustre l’exigence de travail autour de la création. Ni Jouvet, ni Gary ne font de concession sur le fond, mais chacun témoigne vis à vis de l’autre un respect réel pour ce qu’il est et ce qu’il fait : Jouvet ne remet pas en cause la pensée des personnages de Gary, notamment Tulip, un idéaliste allumé, dépressif, sorti des camps en 1945. Gary réfléchit, travaille, s’interroge, interroge Jouvet pendant les six ans qu’a duré leur correspondance, pour porter cette parole au théâtre.

La pièce ne sera pas montée. Elle ne l’a pas été parce que ni Gary, ni Jouvet n’ont pas réussi à faire converger leurs exigences. Et la mort de Jouvet en 1951 met fin à la relation. Cette pièce aurait-elle été montée dans le contexte actuel ? Nul doute que les logiques comptables des tutelles auraient provoqué un débat de chiffres là où Gary et Jouvet imposaient le débat d’idées.

C’est peut-être pour cela que soixante ans après, Gabriel Garran repose la question de savoir qui des deux, Garry ou Jouvet "avait raison ", sans y répondre. Il apparaît en médiateur entre les deux hommes et amène le public à se poser d’autres questions. Fallait-il que Gabriel Garran porte sa réflexion au théâtre ? Fallait-il qu’elle soit jouée ce 5 mai 2010, le jour même où de nombreux théâtres laissaient leur rideau baissé. Parce que précisément, la réduction des moyens alloués à la culture conduisent nécessairement à une création en peau de chagrin. Les théâtres sont appelés à s’inscrire dans une logique de production standardisée et appauvrie, réductrice pour l’esprit parce que livrée à la seule demande immédiate du consommateur.

Le gouffre entre les exigences intellectuelles de Gary et Jouvet et la logique qui conditionne les financements culturels n’a jamais été aussi profond depuis 1945. Peu avant sa mort, Jouvet avait été chargé de mettre en oeuvre de la décentralisation théâtrale. Gabriel Garran, à Aubervilliers avec l’indéfectible détermination de Jack Ralite, en animant le groupe Firmin Gémier puis en créant le théâtre de la Commune, est le produit de cette ambition qu’il continue à porter. Le passage de sa pièce dans la maison qu’il a créée donne l’occasion à son successeur aujourd’hui, Didier Bezace, de rappeler la relation complexe qu’il faut constamment entretenir avec le public et pas seulement en répondant à ses pulsions immédiates. On ne peut s’empêcher de penser que par leur dialogue, Gary et Jouvet portent avec justesse l’exigence d’une relation au public fondée sur une transmission qui interpelle, fasse réfléchir, interroger et réagir.

Eric Plée

Gary-Jouvet, théâtre de la commune, du 5 au 29 mai 2010

1 Message

  • Gary-Garran-Jouvet... et les intermittents ! Le 11 mai 2010 à 08:38, par Gary-Jouvet au théâtre

    A ce sujet, on peut recommander la lecture de la critique de l’Huma du 10 mai 2010 sur Gary-Jouvet. Elle est consultable sur le site du journal. On peut même recommander aux lecteurs du blog d’aller voir la pièce !