Article tiré de la revue "Regards"

Jack Ralite : « La dissidence artistique ne s’affichait pas »

dimanche 29 novembre 2009

Cet article participe du débat ouvert sur notre site concernant la chute du mur de Berlin, il y a 20 ans. À lire également : Chute du mur de Berlin : "il n’y a pas de quoi se réjouir" de Caroline Andréani et À propos de la chute du mur de Berlin, de Lucien Marest.

La RDA menait une politique culturelle travaillée par une dissidence artistique. Récit d’une relation forte, paradoxale et chaotique, entre un grand homme de culture, membre du PCF, et l’Allemagne de l’Est.

Quelles relations culturelles entreteniez-vous avec la RDA ?

Jack Ralite. On voyait beaucoup d’écrivains est-allemands quand ils venaient en France. Une librairie de langue allemande dirigée par Nicole Bary, boulevard du Montparnasse, invitait Christa Wolf, Stefan Heym, Christoph Hein, Daniela Dahn… Il venait aussi du monde à la Maison culturelle de la RDA située sur le boulevard Saint-Germain. Par ailleurs, j’étais maire d’Aubervilliers et nous étions jumelés depuis 1961 avec Rudolstadt, une petite ville d’Allemagne de l’Est près de Weimar. Tous les ans, j’allais passer huit jours là-bas en délégation – j’aime l’Allemagne et je l’ai toujours aimée, même pendant la guerre. Nous avons rompu le jumelage en 1969, après le Printemps de Prague. C’était le 20e anniversaire de la RDA, 500 habitants d’Aubervilliers avaient fait le voyage, en revanche, pas un seul de Rudolstadt n’était venu. Cela leur était interdit ! Il n’est d’ailleurs jamais venu en France aucun Allemand de la ville avec laquelle nous étions jumelés… Contrairement à d’habitude, on n’avait pas prévu de me placer sur la scène, parmi les personnalités, car nous n’avions pas approuvé ce qui s’était passé à Prague. Et au lieu de discuter de l’anniversaire de la RDA, ils ont essentiellement parlé des événements de Prague – pour les justifier. J’avais aussi été bouleversé de voir un boulanger ou un paysan faire la queue avec un magnifique pain et un broc de lait, pour faire allégeance au colonel de l’Armée rouge. Il recevait le peuple allemand comme un seigneur au Moyen Age recevait ses serfs. Cela, je ne l’ai pas supporté. Il y a des éléments qu’on commence par ne pas comprendre, et ensuite qu’on n’admet pas. C’est après Prague que les choses se sont déchirées.

A ce moment-là, la RDA représentait quoi pour vous ?

J.R. Elle représentait quelque chose ! D’autant que la RDA succédait au fascisme. J’avais visité beaucoup d’écoles et, bien sûr, on était choqué de voir les gosses faire le salut devant le drapeau le matin. Mais du point de vue culturel, le pays faisait beaucoup : il suffisait de regarder les prix défiant toute concurrence de l’opéra, du théâtre et des livres. Bien sûr, il y avait des problèmes. On connaît l’histoire du chanteur Wolf Biermann ou le contrôle que subissait l’écrivain Christa Wolf, ex-membre du Comité central du Parti communiste qu’elle a quitté. Elle raconte notamment qu’une voiture de la Stasi stationnait en permanence devant chez elle. Quand je suis retourné en RDA au milieu des années 1980, dans le cadre d’une délégation du Parti sur les questions culturelles, j’ai été reçu par un responsable national complètement phagocyté qui brouillait toutes les radios. Nous nous sommes fichus de lui : « Si vous voulez vraiment que les gens n’entendent pas, il faut faire sauter les pilotes de la télévision de l’Allemagne de l’Ouest. Soyez logique avec vous-mêmes ! » Quand les écrivains et les artistes se réunissaient en France, ils ne racontaient pas tous leurs ennuis. La Stasi n’était pas loin… La dissidence artistique ne s’affichait pas. Lors de la manifestation du 4 novembre 1989, à Berlin, c’était Christa Wolf, Christoph Hein, Stefan Heym, Heiner Müller et d’autres qui parlaient à la tribune. En revanche, un écrivain et poète comme Stefan Hermlin, ami d’Erich Honecker, a écrit pendant des années que « le libre développement de tous est la condition du libre développement de chacun », pensant citer la phrase du Manifeste : « Le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » C’était l’inverse ! « Je le faisais inconsciemment », m’a-t-il dit...

Et quand le Mur est tombé, qu’avez-vous ressenti ?

J.R. Un choc. J’étais content, même si je n’avais pas mené de batailles contre le Mur. Dans mon discours au comité central de décembre 1989, j’expliquais que « les pays socialistes sont une véritable Révolution qui nous interpelle en profondeur » – alors là, vraiment, je suis optimiste ! Et je continuais : « J’ai beaucoup parlé avec des camarades du SED […], en vérité le Parti tenait tout, il était le lieu de la méfiance, de l’infatuation des carrières, les militants avaient peur d’assumer leurs opinions. L’une d’entre elles m’a remis un texte dont j’extrais ces remarques : “Ma raison était en sommeil, d’ailleurs mon corps était plus éveillé que ma raison. Je refoulais mes doutes que je voulais croire, le parti jouait un rôle dirigeant par décret et par administration, il y avait une trop forte concentration du pouvoir. Des mots avaient quitté en douce notre langage courant, bonté, dignité, humilité, gentillesse. Il y avait une agressivité des rapports humains”. » Je me permettais d’être un peu reporter, plutôt que de me lancer dans des analyses : « Dimanche 3. La matinée, nous cherchons le mur. Un hôpital. J’interroge le gardien. Nous traversons le long hôpital et voilà le mur troué. Un cortège d’hommes et de femmes, des couples jeunes avec enfants. Ils vont à l’Ouest voir, éventuellement acheter, je dis éventuellement car pour les produits de nécessité la RDA avait et a des prix subventionnés très bas, retrouver ainsi familles séparées, goûter une liberté enfin possible. » Avec Daniel Mesguich, nous prenions des morceaux du Mur quand nous avons vu deux femmes qui discutaient. Nous nous sommes approchés. Le Mur passait au milieu d’une grande cité. Elles parlaient de leur logement. Celle de l’Est et celle de l’Ouest se sont dit leur loyer, dans les yeux de la fille de l’Est, j’ai vu un effroi. C’était un mélange… Ça, je ne l’ai pas raconté au Comité central, mais je citais l’architecte Friedl qui me racontait que « les idées staliniennes dominaient la culture. “Tout le monde avait les mêmes idées”, disait Christa Wolf, donc pas de discussion ». Nous aussi, nous avions des défauts comme ça ! Lors des Etats généraux de novembre 1991, j’ai prononcé un discours dans lequel je disais : « On peut abattre, et c’est heureux, les murs, mais longtemps après demeurent des murs de pensée, qui constituent de véritables kystes mentaux. »

Propos recueillis par Marion Rousset