Allocution de Jack Ralite pour une conférence du collège de France (5 octobre 2009)

En introduction aux "Civilisation de l’Éden", conférence de Michel Tardieu

mardi 6 octobre 2009

Une présentation de la conférence de Michel Tardieu (Professeur au Collège de France, Chaire d’histoire des syncrétismes de la fin de l’Antiquité) qui permet à Jack Ralite de rappeler les principes et la genèse des "lundis du Collège de France".

Chacune et chacun d’entre vous,

Le 26 septembre, en mairie, près de 50 jeunes réunis à l’initiative de l’Office Municipal de la Jeunesse (OMJA). La municipalité est présente, le Théâtre de la Commune aussi. Avec Claudine Joseph je suis invité pour parler des lundis du Collège de France.

Je le fais à partir de notre expérience : le bonheur de rencontrer depuis 3 ans les savoirs constitués et se constituant, grâce à la création en 1540 par François 1er inspiré par Guillaume Budé, du Collège de France.

L’initiative était stratégique. C’était la Renaissance refusée par le corporatisme figé et figeant de l’Université de Paris, renfermée sur le passé.

L’intérêt fut vif. Les regards d’un auditoire ne trompent pas. Si on avait photographié l’assistance, il y avait de l’international dans le groupe présent. Le programme du Collège cette année a donc tout l’air d’un « prêt à rencontrer » puisque Carlo Ossola a choisi « Les Grandes Civilisations », horizontalement, géographiquement, mais surtout verticalement, historiquement. Parcours de l’espace, écoulement du temps.

C’est un travail inouï dont le Collège de France nous offre le sel, chacune, chacun pouvant combler ses ignorances par le plaisir de découvrir et sa volonté de comprendre. Les lundis du Collège de France sont comme des « étincelles » dirait Jean-Pierre Vernant, mettant le feu à un buisson beaucoup plus vaste.

L’option d’autrui, une des grandes qualités de l’être, n’est pas seulement l’option du voisin, mais l’option des ancêtres. L’enfermement n’est pas seulement se cantonner dans sa particularité mais s’enfermer dans une seule dimension de l’histoire. Jean-Luc Nancy a montré dans un article mémorable au temps de l’atroce guerre à la Bosnie qu’il n’y avait ni identité pure, ni mélange pur, mais une mêlée. Le poète Yves Bonnefoy invite à ne pas ignorer « l’énigme du dehors » et ajoute « doit renaître la relation humaine à partir d’un état de dispersion ».

Or, nous sommes contemporains d’une mutation du monde, d’un ébranlement de nos sociétés. Partout se fissurent ou éclatent les contrats sociaux en usage et la grande question du mode de cohésion des sociétés dans leur diversité est à l’ordre du jour. Nous sommes d’est et d’ouest, du sud et du nord, au cœur d’une transition que nous habitons et qui nous habite. On peut abattre, et c’est heureux, les murs, encore que certains persistent honteusement, mais longtemps, demeurent des murs de pensées, des « crampes mentales » disait l’immense Luigi Nonno.

Nous sommes du présent et nous savons que le présent est divisé, le passé aussi. Nous préférons à la victoire de l’un sur l’autre, qui refoule le passé, d’en faire un souvenir bon ou mauvais à partir de quoi on peut construire.

Nous ne considérons pas un passé statufié rendu amnésique par sa célébration permanente, mais des éclats du passé qui mêlés à la modernité, elle aussi non statufiée, peuvent relancer les dés de la vie.

La pensée et l’imaginaire ne doivent pas rester à quai mais gagner la haute mer où le vent est favorable à l’aventure humaine Nous voulons autre chose que la médiocrité comme destin, nous voulons nous compromettre avec la personne humaine. Le moment historique est grave, inhumain pour une immense minorité de l’humanité. Nous ne voulons pas subir mais agir avec, comme l’a dit si magnifiquement Passolini, « une vitalité désespérée ».

Le Collège de France est décidément une aubaine puisque dans ce questionnement espérant et constructif on peut faire la chaîne et être pleinement « solitaire solidaire ».

Les jeunes d’Aubervilliers sont pluriels. Ils vont fréquenter le 10ème Festival « Villes des Musiques du Monde » qui parti d’Aubervilliers concerne 15 villes et d’innombrables partenaires tels la Turquie et l’Ukraine. C’est une Rencontre dont les intentions sont une « nuit sans frontière », un « ailleurs chez », sur des « chemins de traverse » en se gardant -vigilance constante à avoir- de tout communautarisme. C’est une Rencontre de la musiques dont Aragon disait : « La musique où nous puisons la connaissance autrement inatteignable et qui n’est au mot réductible. La musique par quoi sont dépassés tous les rapports habituels que nous avons avec le Monde. La musique par où vue nous est donnée sur l’invisible, accès à ce qui n’a point d’accès….. ».

Pour « Les Grandes Civilisations », c’est au niveau de la représentation, de l’imaginaire, de la symbolisation, ce langage aragonien que nous allons utiliser.

Ecoutez voir.

Jean Pierre Vernant.

« Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c’est quitter l’espace intime et familier où l’on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étranger (…) Polarité donc de l’espace humain fait d’un dedans et d’un dehors. Ce dedans rassurant, clôturé, stable, ce dehors inquiétant, ouvert, mobile, les grecs anciens les ont exprimés sous la forme d’un couple de divinités uni et opposé, Hestia et Hermès (…) Autant Hestia est sédentaire, refermée sur les humains et les richesses qu’elle abrite, autant Hermès est nomade, vagabond, toujours à courir le Monde (…) Divinités qui s’opposent (…) mais qui sont (…) indissociables (…) chaque individu humain doit assumer sa part d’Hestia et sa part d’Hermès. Pour être soi il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit, par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont ».

Toujours Jean-Pierre Vernant.

« Qu’est-ce qu’il avait quand il n’y avait pas encore quelque chose, quand il n’y avait rien ? A cette question les grecs ont répondu par des récits et des mythes ».
Toujours Vernant.

Parlant de l’actualité de la tragédie grecque, « Il est des périodes de l’histoire qui font plus fortement que d’autres, écho à cette conscience tragique que l’Athènes du 5ème siècle a exprimé sur la scène de son théâtre. Tel est bien le cas aujourd’hui. Ce que l’on appelé la fin des idéologies, le surgissement des formes extrêmes de la barbarie dans les pays de vieilles civilisations, l’inquiétude devant les dangers qu’entraînent les progrès du développement technique ouvrent la voie à un retour du sentiment tragique de l’existence. Quand il quitte le théâtre après avoir vu une tragédie antique, c’est sur eux mêmes sur la solidité de leur système de valeurs, sur le sens de leur vie que s’interrogent les spectateurs ».

Claude Lévi-Strauss.

« La place du mythe sur l’échelle des modes d’expression linguistique est à l’opposé de la poésie quoi qu’on ait pu dire pour les rapprocher. La poésie est une forme de langage extrêmement difficile de traduire dans une langue étrangère et toute traduction entraîne de multiples déformations. Au contraire la valeur du mythe comme mythe persiste en dépit de la pire traduction. Quelle que soit notre ignorance de la langue et de la culture de la population où on l’a recueilli un mythe est perçu comme mythe par tout lecteur dans le monde entier. La substance du mythe ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe mais dans l’histoire qui y est racontée. Le mythe est langage ; mais un langage qui travaille à un niveau très élevé ».

Carlo Ossola.

« Pouvons-nous traverser l’histoire, penser qu’elle peut renseigner, enseigner, fournir une leçon ? (…) Notre grenier de la mémoire est tellement plein que nous n’arrivons plus à conserver ni le passé, ni le présent. Nous avons besoin de symboles (qui réunissent le dispersé), de mythes dont la continuité traverse l’histoire et « fasse présent » visible (…) A l’aube d’un siècle nouveau et d’un millénaire qui s’annoncent assoiffés de Futur, de langage artificiel, de lieux virtuels…je me suis senti caressé par le regard des générations successives (…) L’homme contemporain a moins de territoires à découvrir que d’histoires à assumer (…). Benjamin se demande où -dans l’histoire de l’homme- il n’y aurait aucune trace de violence et il ne sait trouver d’autre que la « conversation » l’accord non violent de l’écoute et de l’échange de la parole (…) « converser » veut dire « converger vers et avec » et a donc pour horizon un lieu commun ».

C’est avec ce bagage intellectuel et sensible que nous allons écouter Michel Tardieu qui fit sa leçon inaugurale le 12 avril 1991 en devenant titulaire de la Chaire d’histoire des syncrétismes de la fin de l’Antiquité.

Comment l’homme se représente ses origines, d’où il vient, où il va, ce qu’il est, est le fil d’Ariane de son travail et des recherches qu’il assure avec la raison humaine dans un Monde de la croyance concernant le Proche-Orient et le bassin méditerranéen entourant la Grèce.

Avide de savoir, j’ai consulté les annuaires du Collège de France. Presque chaque année Michel Tardieu est présent par un cours, un séminaire et des publications et activités diverses. En 2003-2004, ces dernières étaient 26, 35 en 2004-2005 et 33 en 2007-2008. Ces chiffres disent une curiosité et un travail intense autour de la solidarité des âges, des vivants et des morts, d’autant que s’il y a des croyances disparues, souvent elles ont laissé des traces, je songe à la pratique magique des noms barbares.

Mais aussi de non barbares comme MANI, poète et visionnaire, prophète et législateur, auteur de légendes de la guerre de Troie.

Comme CANO, conteur illettré parlant quatre langues et dont les discours ont deux caractéristiques, l’inadéquation des réponses aux questions posées et le transfert massif de la société au monde des animaux et des géants.

Comme MARCION, intellectuel de culture grec qui chercha à construire un christianisme pur, simple et homogène, c’est-à-dire non syncrétique. C’était un vrai Juste qui symbolisait la formation de la Bible chrétienne (Ancien Testament et Nouveau Testament).

Comme PRETRE JEAN, souverain d’un empire imaginaire longtemps situé en Extrême-Orient. Figure messianique d’un modèle de société unifiée se présentant comme étant continuellement l’école du roi qui fit le péché d’orgueil, il était sensé vivre dans un palais, en fait un tombeau éclairé d’une lampe nourrie de baume. Il fusionnait souveraineté sacerdotale et gouvernement politique.

Un mot du syncrétisme que je vous emprunte Monsieur Tardieu. « Le mot est grec et apparaît pour la première fois chez Plutarque dans son Traité sur l’amour fraternel où il sert à décrire les mœurs politiques des habitants de la Crète. En proie à de continuelles dissensions et de fréquentes guerres fratricides, les Crétois se réconcilient à l’approche d’une invasion et opèrent leur union face à des adversaires venus du dehors. Voilà dit-il ce qu’ils appelaient le syncrétisme. Le sens du mot a été conservé par les lexicographes byzantins qui tirèrent du substantif un verbe « syncrétiser » signifiant se comporter comme les Crétois, agir à la Crétoise.

Je laisse le professeur développer son travail, ses recherches, ses idées.

Mais permettez-moi avant d’allumer un projecteur sur l’actualité à laquelle il m’entraîne. Vendredi, j’ai participé à une table ronde sur Google. La Bibliothèque Nationale de France veut faire numériser ses fonds y compris les plus anciens par Google, ce géant qui fait 50 % du marché publicitaire sur le Net (21 milliards de dollars), plusieurs trillions de pages, la page d’accueil d’une majorité d’internautes. D’aucuns estiment qu’il n’y a rien à craindre. Or il s’agit du « livre de la famille humaine » et le Directeur de l’Institut National de l’Audiovisuel parle de « pactes faustiens » avec Google. Google appuie l’augmentation de ses revenus sur des contenus qu’il ne paie pas, ni aux ayants droits, ni au domaine public alors qu’il échappe à la fiscalité en se domiciliant en Irlande. C’est un mépris pour le bien public, pour le droit d’auteur délesté de son droit moral, pour les œuvres réduites au statut de marchandises, pour les lecteurs guidés autoritairement dans leurs choix. Quand on songe au travail humain qui étudie ces créations, pensées, imaginaires, symboliques et que cela serait marchandisé, l’esprit des affaires l’emporte décidément sur les affaires de l’esprit. Comment ne pas dire non aux règles autoritaires du chiffre, de l’argent, et oui à la liberté humaine de déchiffrer le Monde.

La culture par essence ne peut être ni privatisée ni marchandisée ni nationalisée, toutes ces hypothèses sont des négations de la culture. L’on tente de la réduire à un échange sordide : j’ai produit, tu achètes. Mais la culture se décline sur le mode : nous nous rencontrons, nous échangeons sur la création de quelques uns, de l’histoire, nous mettons en mouvement nos sensibilités, nos imaginations, nos intelligences, nos disponibilités. Car la culture n’est rien d’autre que le nous extensible à l’infini des humains, c’est cela qui se trouve en danger et requiert notre mobilisation.

Ma confiance vient de lectures qui ne sont pas de l’environnement immédiat, fut-il immense, du Collège de France.

Ce sont quelques lignes d’une des plus grands écrivains allemands, Christa Wolf. Dans « Médée », je cite : « Descendrons-nous chez les anciens, nous rattrapent-ils ? qu’importe, il suffit de tendre la main sans cérémonie, ils nous rejoignent hôtes étrangers pareils à nous. Nous possédons la clef qui ouvre toutes les époques, parfois nous l’utilisons sans vergogne, jetons un regard pressé par l’entrebâillement, avides de jugement rapide, mais il devrait être également possible de nous approcher pas à pas avec pudeur face au tabou, résolus à extorquer non sans peine aux morts leurs secrets. L’aveu de notre détresse c’est par là que nous devrions commencer ».

Ce sont aussi quelques lignes de l’écrivain autrichien, Christoph Ransmayr, auteur de « La Montagne Volante ». Il scande les étapes d’une quête de l’inconnu, le mirage des plus hautes aspirations de l’être humain. Je cite : « Peut-être que ce besoin/est effectivement insatiable/qui nous pousse à rechercher l’inconnu/(…)/à rechercher cette page blanche immaculée/dans laquelle nous pourrons inscrire/une image de nos rêves éveillés ».

Cette confiance vient aussi d’un terme dont il faut se désencombrer, L’IMPUISSANCE, dont Georges Balandier dit que pour ce faire, il faut « retrouver la volonté d’interroger l’époque et non pas seulement d’assurer une gestion secteur par secteur d’efficacité déclinante, ne pas voir toute chose négativement sous l’aspect du mauvais désordre, admettre avec inconfort que le mouvement est générateur de devenir de nouvelles formes d’ordres vulnérables comme les précédentes, accepter que la production de la société n’ait pas d’achèvement, élargir l’espace dont la logique techno-gestionnaire n’est pas la souveraine exclusive. Tout cela est un territoire de l’homme, son « vrai lieu ». C’est le plus urgent et le plus redoutable des défis », il place dans l’obligation en apparence paradoxale de civiliser les « nouveaux » nouveaux mondes issus de l’œuvre civilisatrice ». La leçon inaugurale de Carlo Ossola, le 7 janvier 2000 au Collège de France, lui donna l’idée d’éditer un magnifique ouvrage, « L’avenir de nos origines », qui se recueille autour de deux héros : Ulysse ou la dignité de la recherche, Enée ou l’engagement de la responsabilité. Et « cela veut dire n’être pas seul ».

1 Message

  • En introduction aux "Civilisation de l’Éden", conférence de Michel Tardieu Le 12 octobre 2009 à 14:27, par Les oeuvres de la bibliothèque nationale numérisées par Google !

    Dans un tout ordre d’idée, Jack Ralite est intervenu dans l’Huma du samedi 10 octobre sur la numérisation des fonds de la bibliothèque nationale par google. C’est dans l’Humanité des débats où cette question est traitée par le regard croisé de Jean Noël Jeanneney, ancien directeur de la BNF, le député de droite rapporteur du projet et Jack Ralite.

    Alors que la "production" littéraire est amenée à être largement diffusée via le net au cours des années qui viennent, il est primordial de s’intéresser à ceux qui maîtriseront et orienteront "l’offre littéraire". Quelle est la responsabilité de l’Etat ? En quoi la question de la littérature mérite-t-elle d’être traitée autrement que par la loi du marché ? Ce regard croisé a le mérite de clarifier les enjeux.

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