Discours de Jack Ralite aux conférences de Collège de France

« Santé et Développement durable »

vendredi 12 juin 2009

Discours de Jack Ralite en préambule à la conférence "Santé et Développement durable" par Philippe Kourilsky dans le cadre des conférences du Collège de France à Aubervilliers.

Chacune, Chacun d’entre vous,

Comment ne pas dire d’abord quelques mots chaleureux pour Serge Haroche qui vient de recevoir la Médaille d’or 2009 du CNRS, la plus haute distinction scientifique française. Il était notre conférencier du 4 mai et nous avons compris qu’il ne regardait pas la réalité avec les mêmes yeux que nous. Pour lui, une chose n’est pas blanche ou noire. Elle peut être simultanément les deux. Rappelez-vous son récit des paradoxes et notre plaisir de découvrir un homme de science et d’humanité qui dit : « La Recherche ne se justifie pas par ses retombées économiques, comme le système d’attribution des crédits pousse à le faire », ajoutant que la recherche fondamentale est « une marque de culture et de civilisation aussi noble que l’Art ».

Félicitations à Serge Haroche et au Collège de France qui l’a accueilli, Monsieur l’Administrateur, les Professeurs, dont Philippe Kourilsky qui va aujourd’hui nous prendre la main pour une autre aventure : « le principe de précaution » élaboré à la fin des années 1960 en Allemagne, consacré en 1992 lors de la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement, et inscrit dans la Constitution française en 2005.

Philippe Kourilsky est professeur au Collège de France depuis 1998. Il occupe la Chaire d’Immunologie moléculaire créée à cette date.

« Le système immunitaire de l’Homme comprend des centaines de milliards de cellules (…). Or, les cellules sont attaquées par l’intrusion des agents pathogènes (virus, bactéries, champignons…) : « ce macabre duo entre les organismes vivants et les pathogènes qui les infectent est vieux comme le monde et ne peut avoir de fin », expliquait Philippe Kourilsky dans sa Leçon inaugurale, le 2 octobre 1998. Il disait bien d’autres choses, notamment sur l’immunité innée et l’immunité adaptative, celle-ci ayant la capacité de répondre à toute forme nouvelle de pathogènes. Il y parlait aussi des bonds scientifiques qui marquèrent cette discipline. Sont évoqués aussi dans cette Leçon, les ravages de la peste d’Athènes au 5ème siècle, les 300 millions de personnes tuées par la variole avant son éradication par la vaccination, et actuellement les victimes du Sida avec 10 millions de morts en moins de 20 ans, sans pouvoir en prévoir la fin. « La pression exercée par les agents infectieux provoque chaque année 17 millions de morts, le tiers des décès qui se produisent sur la planète dont une majorité d’enfants »… « Il est vrai que les désastres sanitaires touchent surtout les régions pauvres du monde. Et comment en arrive-t-on à accepter que plus d’un million d’enfants meurent chaque année de maladies comme la rougeole pour lesquelles des vaccins existent et ne valent que quelques centimes ? ». Tout cela occupe de plus en plus le débat public, ainsi la polémique sur le vaccin contre l’hépatite B révélant de nouvelles attitudes comme l’émergence et la popularité du principe de précaution. Mais comme dit Philippe Kourilsky « le principe de précaution, tout porteur qu’il est d’une intention généreuse, est quasi vide de contenu tant que la notion de risque n’est pas mieux précisée. Le mouvement actuel qui cherche à prendre en compte non seulement les risques avérés mais les risques potentiels, les risques de risques, croise nécessairement la question des avancées technologiques, de l’innovation en général et de l’utilité de la science dans son ensemble ».

Je condense là, avec ses mots, des parties essentielles de sa Leçon inaugurale qui pose quelques questions de fond à la société : la place de la science à un moment où, je le cite, « une véritable tranchée a fini par se creuser entre la science et le reste de la culture ». « Une proportion beaucoup trop importante de la population dite cultivée se trouve aujourd’hui totalement dépourvue de culture scientifique ». « Et si l’on n’y prend garde ce schisme culturel pourrait, à la longue, s’avérer délétère. » « L’ignorance engendre souvent la peur et parfois le rejet ». C’est l’une des grandes questions contemporaines qui concerne les scientifiques et le peuple, les rapports du savoir et du pouvoir (Mireille Delmas-Marty du Collège de France en traite aussi dans son ouvrage « La refondation des pouvoirs), la prééminence de la technologie. Nous vivons la technologisation de la société. Avant la science s’appliquait à travers des technologies, maintenant les technologies prétendent piloter la science, notamment à travers les « experts », dont la pratique, trop souvent, m’évoque Diderot : « Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l’ordre : ordonner c’est toujours se rendre maître des autres en les gênant ». C’est une inaptitude à maîtriser la technicisation accélérée, la numérisation, l’immatérialisation du monde. C’est une violence faisant de la technologie un fatalisme. N’oublions pas Staline disant : « La technique décide de tout ». Mais n’oublions surtout pas Leroi-Gourhan : « On n’a jamais rencontré un outil créé de toutes pièces, pour un usage à trouver, sur des matières à découvrir ».

Tout cela nous impose de trousser l’expression « le principe de précaution ». Philippe Kourilsky s’y est employé, notamment, dans deux livres « Le principe de précaution » et « La science en partage ». « Le principe de précaution » a été remis au Premier ministre Lionel Jospin, le 29 novembre 1999. Il a aussi rédigé un rapport : « Optimiser l’action de la France pour l’amélioration de la santé mondiale - le cas de la surveillance et de la recherche sur les maladies infectieuses » en 2006. Allumons quelques projecteurs sur ces documents qui ont une certaine austérité, mais surtout une tonicité très entraînante, une volonté rare de partage, un esprit de responsabilité vertical, un vrai humanisme, un regard sans frilosité ni crampes mentales, un respect des acteurs de terrain dans leur dignité.

Dans le livre « Le principe de précaution » qui aboutit à 10 commandements, je retiens deux extraits :
Le premier : « Comme l’a écrit à juste titre un auteur, les juristes utilisent immodérément et sans précision aucune, le terme « principe ». Aussi l’emploie-t-on indifféremment pour désigner des normes non juridiques ou des règles juridiques obligatoires ».

Le deuxième : « On peut s’interroger sur la place faite actuellement dans les litiges internationaux aux préoccupations de santé, de sécurité et de défense de l’environnement, lorsqu’elles contrarient directement les intérêts économiques et commerciaux des grandes puissances ainsi que sur les moyens d’améliorer cette situation ».

Le premier extrait marque le phénomène de juridicisation du principe de précaution et à travers lui de la santé. C’est le risque d’une politique de moratoire. Chacun connaît les deux proverbes populaires « On n’est jamais trop prudent » et « Qui ne risque rien n’a rien », le premier étant devenu la loi depuis la constitutionnalisation du principe de précaution. Le juge devient non seulement un guide mais un arbitre dans le domaine de la science qui ne lui est pas familière. Il identifie le risque au danger et jamais plus à l’occasion favorable ! Le principe de précaution est en train de se banaliser au point de se confondre avec la simple prudence qui ne permet pas de saisir un aspect essentiel, à savoir un risque non avéré, parce qu’il y a incertitude. Ne confondons pas la précaution avec la prévention qui concerne un risque assuré, donc assurable.

Gare au glissement de la précaution à la suspicion, la République y perdrait !

Le deuxième extrait fait référence au poids des affaires. L’esprit des lois actuelles est « la concurrence libre et non faussée ». L’OMC est alors prégnante et l’emporte trop souvent sur les intérêts de la Terre et de ses habitants. C’est comme les lobbies, à Bruxelles, où il y a 22 000 fonctionnaires et 18 000 lobbyistes en permanence, lesquels suggèrent, inspirent, insufflent, pour tout dire écrivent souvent les directives, c’est-à-dire 80% des lois de chaque pays.

Le deuxième rapport « Optimiser l’action de la France pour l’amélioration de la santé mondiale », remis à MM. Douste-Blazy, Bertrand et Goulard, se conclut par 24 préconisations synthétisées dans 10 recommandations habitées par un esprit constructif. J’y ai noté qu’autrefois l’action de la France avait été le plus souvent « empreinte d’une grande générosité dont témoigne, par exemple, la démarche pasteurienne » et que « ce désintéressement reflétait l’absence de préalable marchand ». Mais il est ajouté qu’aujourd’hui, « globalement le diagnostic est plutôt sévère ». « Il existe un décalage flagrant entre le discours politique justement tenu au plus haut niveau de l’Etat, où la santé figure en tête des priorités, et les moyens mis en œuvre dans la réalité ».

Il y a donc actuellement un précautionnisme marqué par l’illusion du risque zéro et s’appuyant sur l’invasion de l’évaluation, cet arpentage de la maîtrise du monde, surtout quantitatif et oubliant presque toujours d’associer l’évalué. Tout se pense et se fait par référence à l’homme « normal », à l’homme bâti autour de normes et vidé de ses possibles. « La maladie de l’homme normal est une maladie d’homme immobile ». Le philosophe, médecin, Georges Canguilhem dit : « A l’appellation d’homme normal, j’oppose les mille et une créations de la vie ordinaire ». Il dit encore « si l’on peut parler d’homme normal, c’est parce qu’il existe des hommes normatifs, des hommes pour qui il est normal de faire craquer les normes et d’en instituer de nouvelles ». Cet homme « skieur au fond d’un puits » cherche désespérément des remèdes humains aux pratiques inhumaines de grands et de gros de ce monde. Il ne veut pas d’une vie diminuée.

Ces réflexions que me suggèrent des textes de Philippe Kourilsky, mes lectures et mon vécu populaire dans une ville de banlieue aux 107 nationalités, débouchent sur trois objectifs qui ne nient pas la précaution mais ses dérives très préoccupantes. Ces trois objectifs sont éthiques (il faut développer la responsabilité), politiques (il faut favoriser la dispute, choisir et agir selon), esthétiques (il faut rencontrer l’inaccoutumance et l’inachevé).

Je ne veux pas aborder ma conclusion sans épeler plus la biographie de Philippe Kourilsky. Il a été au CNRS, à l’Institut Pasteur qu’il a dirigé de 2000 à 2005, à l’INSERM. Il a aussi exploré le secteur privé en travaillant avec Merieux, Rhône-Poulenc et surtout « Véolia Environnement ». Il est président de la plateforme scientifique « Singapore Immunology Network » qui coordonne des recherches fondamentales, transversales et cliniques. Il a pris l’initiative « FACTS » en 2008, à partir de l’idée que la capitalisation des savoirs et des savoir-faire acquis au cours des actions sur le terrain était insuffisante alors qu’elle constitue dans leur ensemble un domaine qui en est au stade préscientifique et que la communauté des acteurs de terrain gagnerait à adopter nombre de règles prévalant au sein de la communauté scientifique. Ce travail concerne les pays en développement et des territoires défavorisés des pays développés. Il a proposé enfin la création d’une chaire annuelle sur « Savoirs contre pauvreté » dont Esther Duflo a prononcé la Leçon inaugurale le 8 janvier 2009. Cette chaire va faire toucher de l’esprit et du cœur la question de ces êtres à qui on a fait croire qu’ils étaient en trop dans la société, les privant du risque de vivre, seul moyen pourtant d’avoir le risque de guérir.
Philippe Kourilsky est un grand travailleur de la pensée et de la création. Dans les cours et travaux du Collège de France 2007-2008, il a enseigné « Les systèmes immunitaires dans l’évolution des espèces », organisé le séminaire de sa Chaire sous forme d’un colloque « L’Arche de Noé immunologique ». Il a aussi participé à 12 conférences et colloques publics, à 4 enseignements à l’étranger et à 8 publications.

Je ne saurais trop remercier Philippe Kourilsky, qui appartient à une famille que j’ai plusieurs fois rencontrée quand j’étais Ministre de la santé. Trois hommes, dont lui, trois femmes, dont Françoise Kourilsky qui est là et qui fréquenta les débuts du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers dans les années 1960 avant d’aller à New York diriger le Théâtre Ubu. Quatre dont trois hommes sont médecins (néphrologue, endocrinologue, immunologue, vice-président du Conseil supérieur de la Recherche et de la Technique quand Jean-Pierre Chevènement était Ministre de la Recherche) et sa dernière sœur travaille à l’Observatoire de la pauvreté. Leurs parents, médecins eux aussi, mais également résistants ont une belle descendance ! que prolongent 12 enfants et 9 petits enfants.

Encore deux mots, l’un s’adressant à l’Administrateur du Collège, Pierre Corvol dont la présence régulière aux « Lundis d’Aubervilliers » nous touche beaucoup. Allant récemment à Aix en Provence, un professeur de l’Université d’Avignon, que je connais bien, se trouvait dans le même train. Nous avons parlé théâtre, mais aussi de nos Lundis qu’il ignorait. Il exprima alors un désir, qu’il va vous transmettre. Il a lu plusieurs des Leçons inaugurales et les a trouvées si fortes et si belles qu’une idée-désir lui est venue : faire lire publiquement ces Leçons inaugurales par de grands comédiens. J’entends déjà Denis Podalydès, Dominique Blanc, Isabelle Huppert, Michel Bouquet transmettre ces pensées belles et profondes ouvertes vers l’avenir.

Chacune et chacun d’entre vous,

Connaissez-vous la pièce de Brecht : « Le cercle de craie caucasien » ? Condensons son argument : la princesse Natella Abaschvili met au monde un bébé qu’elle abandonne. Une paysanne Groucha Vanadzé le recueille et l’élève. Les années passant, la princesse veut reprendre son enfant et intervient auprès du juge Azdak. Le procès se déroule et le juge, pour départager les deux femmes, tout en marquant sa sympathie pour Groucha, dessine un cercle sur le sol, met l’enfant au centre et dit aux deux femmes : « Celle qui le tirera vers elle, aura l’enfant ». Les deux femmes tirent, pas trop Groucha, très fort Natella qui l’emporte. Le juge décide de renouveler l’exercice. Les deux femmes tirent à nouveau l’enfant et comme la première fois, Groucha ne fait pas ce qu’il faut. Le juge l’admoneste et dit son incompréhension. Elle répond : « Je l’ai élevé jusqu’ici, je ne vais pas lui faire mal ». Le juge lui attribue l’enfant. C’est le principe de précaution, bien compris, mais c’est si rare, appliqué à une fable théâtrale, une grande métaphore que Brecht explicite : « Chaque chose appartient à qui la rend meilleure ». Souvenez-vous en. C’est bon et beau, le théâtre. Quant à moi, je vais regagner ma chaise pour vous écouter, Philippe Kourilsky. Et parce que j’ai toujours soif de connaissances, j’ai, par précaution, pris du papier et un crayon, mais je n’arrive pas à m’éloigner de la pensée de Rousseau dans « l’Emile » : « Lecteurs ne craignez pas de moi des précautions indignes d’un ami de la vérité », ni dans un même mouvement de celle d’Hans Jonas, philosophe américain : « Agis de telle façon que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentique, humaine sur terre ». Je m’aperçois que je pétitionne avec à l’esprit la solidarité repensée du point de vue de la vulnérabilité, pour une responsabilité publique, sociale et environnementale sur Terre qui garantirait des biens publics comme la santé, la nature, l’éducation, la culture, si précieux pour l’humain et son intimité. Ce serait décent, ce serait digne.

Lundi 8 juin 2009 au Lycée Le Corbusier d’Aubervilliers