Hocine Belaïd et « la manifestation Ridgway » du 28 mai 1952 (1ère partie)

samedi 30 mai 2009

Le 28 mai 1952, en fin d’après-midi, plusieurs coups de feu tirés par des policiers claquent place de Stalingrad. Hocine Belaïd, un ouvrier communal d’Aubervilliers, père de quatre enfants - bientôt cinq - s’écroule, mortellement touché. Non loin de lui, Charles Guénard, qui fut déporté durant la guerre, ancien conseiller municipal d’Aubervilliers, est grièvement blessé au genou [1]. Pour les quelques deux mille manifestants, partis avec André Karman du carrefour des Quatre-Chemins, le heurt avec le barrage de police dressé rue de Flandre est d’une grande violence. Bref retour sur la manifestation du 28 mai 1952 et l’assassinat d’Hocine Belaïd [2].

Le 6 mars 1952, Antoine Pinay, qui fit partie du Conseil national de Vichy, est investi Premier ministre. Les classes dirigeantes saluent dans l’événement, l’ouverture d’une perspective inespérée au « conservatisme libéral ». La guerre d’Indochine se poursuit, absorbant l’essentiel des dépenses militaires qui contribuent à déséquilibrer un budget mal en point. En Tunisie Habib Bourguiba est arrêté et des émeutes s’en suivent. Les troupes françaises ratissent les zones insurgées : du 28 janvier au 1er février plus de deux cents civils indigènes sont tués. Le 25 mars les ministres du Bey sont arrêtés et déportés. Le Maroc donne lui aussi des signes de fébrilité.

Au niveau international, tous les problèmes de la guerre froide restent en suspens. En Europe, Berlin et l’Allemagne demeurent de dangereuses zones de tension. Le perfectionnement des arsenaux atomiques américain et soviétique se poursuit. L’Alliance atlantique améliore son dispositif et prévoit un plan global d’armement comportant la formation de cinquante divisions en Europe occidentale avant la fin de l’année. La RFA est comprise dans l’effort demandé et la question d’une Communauté européenne de défense revient à l’ordre du jour.

Une confrontation mondiale peut-elle éclater ? Plusieurs dirigeants des pays de l’Est le craignent. Le 10 mars, Staline tente de faire bouger les lignes en proposant aux trois puissances occidentales de conclure un traité de paix avec l’Allemagne et le rétablissement de l’unité allemande accompagné du retrait des forces d’occupation dans l’année qui suivra l’accord. Cette proposition n’aura pas de suite.
En tout cas, il est clair que le bras de fer auquel on assiste en Europe peut tout aussi bien déboucher sur une grave crise internationale que sur des négociations prometteuses. Mais la guerre de Corée fait peser une ombre supplémentaire sur un paysage international très tendu.

La guerre de Corée

Commencée le 25 juin 1950, la guerre de Corée met aux prises la Corée du Nord (soutenue par la Chine et l’URSS) et la Corée du Sud (soutenue par le camp occidental, principalement les Etats-Unis [3].

En juillet 1951, des pourparlers se sont engagés signalant que l’on renonce, de part et d’autre, à toute solution militaire. Les combats se poursuivent néanmoins. Le front s’est immobilisé et l’aviation est chargée de marquer des points.

En février 1952, la Corée du nord accuse l’aviation américaine d’avoir, à deux reprises, largué des bombes porteuses des germes de la peste, du choléra, du charbon… La Chine confirme. Des épidémies de typhus sont signalées en Corée du nord. Plusieurs enquêtes internationales sont enclenchées pour vérifier le bien fondé des accusations. Elles aboutiront à des résultats qui diviseront la communauté scientifique.

Près de soixante ans après la lumière reste à faire sur cet épisode, mais il convient d’observer qu’à l’époque, les Etat-Unis s’opposaient à la ratification du protocole de Genève de 1925 sur les armes chimiques et biologiques et, qu’au début de l’année 1952, la presse d’outre-atlantique avait largement évoqué la réalisation d’armes secrètes et l’élaboration d’un plan mystérieux permettant de régler au plus vite la guerre de Corée.

Au printemps 1952, le général Matthew Bunker Ridgway focalise sur son nom la colère et la peur alimentées par la campagne menée sur le thème de la guerre bactériologique. Ancien commandant en chef des troupes américaines en Corée, Ridgway (qui arbore une grenade en sautoir) a reçu, le 28 avril, la direction des forces armées de l’OTAN. Le 7 mai, on annonce qu’il doit entreprendre une tournée en Europe. Sa venue à Paris est programmée pour le 27.

Le Général Matthew Bunker Ridgway

Le contexte de la manifestation du 28 mai

A peine connue, la nomination du général Ridgway à la tête des forces armées de l’OTAN, le Parti communiste et la CGT se mobilisent. Les cortèges du 1er mai crient leur horreur de la guerre bactériologique et huent le général qui l’incarne. Le 7 mai, la Fédération de la Seine du PCF déclare : « Le peuple de Paris ne tolèrera pas un criminel de guerre dans la capitale ». De son côté le Conseil national du Mouvement de la paix décide d’organiser deux semaines de protestation contre les armes biologiques et quatorze rassemblements régionaux. Le 12, le Conseil fédéral des syndicats CGT de la métallurgie appelle à s’inspirer de l’exemple des travailleurs japonais « qui ont participé massivement à la manifestation contre le général de la peste et du choléra » [4].

Meeting Renault contre venue de Ridgway le 15 mai 1952

Le 17 mai, la résolution adoptée au terme des « journées de Paris pour sauver la paix » retient la date du 23 pour une première démonstration, considérée comme une étape vers « une grande manifestation d’ensemble, puissante et invincible ».

Faut-il trouver à cette orientation de lutte des raisons internationales, autrement dit une impulsion soviétique, ou bien des origines nationales ? Michel Pigenet, dans son ouvrage, écarte l’idée d’une orchestration venue de l’extérieur [5] et montre la forte articulation de l’orientation donnée à des causes intérieures connues dans l’histoire du PCF comme procédant de « la ligne de mai ». Autrement dit d’une orientation donnée au travers d’un article de François Billoux, membre du Bureau politique, proposant de fixer au Parti l’objectif de hâter « le renversement de la politique française ». Bien qu’éphémère, cette orientation a incontestablement existé et toute la lumière est loin, aujourd’hui encore, d’être faite sur cette période très compliquée de l’histoire du PCF.

Dans ce contexte la manifestation du 28 mai prend la signification d’une sorte de répétition générale qui se situe en très forte correspondance avec l’état d’esprit des militants.

Il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure de la violence sociale des années de guerre froide. Succédant aux très durs affrontements qui se sont déroulés au cours des grèves des mineurs de 1947 et 1948, la confrontation physique constitue le quotidien des militants. La radicalité des actions contre la guerre d’Indochine, conduites notamment par les dockers, donne lieu à des répressions multiples. Henri Martin est en prison depuis le mois de mars 1950 et les actions pour sa libération prennent, souvent, des formes spectaculaires. Les grèves rouges de la guerre froide sont légion [6]. La confrontation avec la police est monnaie courante. Depuis des années, les manifestations (excepté celles du 14 juillet et du 1er mai) sont interdites. Passer outre c’est s’exposer à d’impitoyables matraquages, à des arrestations, à des sanctions professionnelles, à des mesures d’expulsion pour les étrangers. Le 24 janvier 1951, la police a arrêté, aux bords de l’hôtel Astoria (où séjournait le général Eisenhower) 3 267 personnes, et bloqué aux portes de Paris les cars emplis de manifestants en provenance de banlieue. Le 12 février 1952, la police a procédé à l’arrestation préventive de dizaines de suspects et les a gardé une journée entière dans la cour de l’ancien hôpital Beaujon. Ce ne sont là que quelques exemples.

Dans leur action quotidienne des centaines de militants sont inquiétés voire condamnés pour avoir collé des affiches [7] ou peint des inscriptions. Les représentations théâtrales ou projections de cinéma « communistes » sont interdites. Le préfet Jean Baylot est le maître d’œuvre de cette répression au demeurant accompagnée de multiples provocations fomentées par des organismes d’extrême droite qui trouvent des relais dans la grande presse, notamment, au Figaro.

Confrontés à la violence et aux intimidations policières, les militants ripostent. Une statistique d’origine policière établit à plus de 3 000 le nombre des gardiens blessés au cours d’opérations de maintien de l’ordre de mai 1951 à mars 1952. Cette situation explique pour une part essentielle les formes que va prendre la manifestation du 28 mai.

André Narritsens

La suite est disponible ici : http://pcfaubervilliers.fr/spip.php?article246

Notes

[1En 1952, Charles Guénard est membre du Comité de la section du PCF de Dugny. En mars 1953, au cours d’une opération de son genou, il meurt à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. C’est la deuxième victime de la manifestation du 28 mai 1952.

[2La manifestation du 28 mai 1952 (son contexte, son déroulement et ses conséquences) a été méticuleusement étudiée par Michel Pigenet (Au cœur de l’activisme communiste des années de guerre froide. « La manifestation Ridgway », L’Harmattan, collection « Chemins de la Mémoire », 1992, 176 p.).

[3Le 27 juin 1950, le Conseil de sécurité de l’ONU, profite de l’absence de l’URSS (qui refuse de siéger pour protester contre le refus d’admettre la Chine au Conseil de sécurité) pour faire adopter une résolution condamnant « l’agression de la Corée du Nord ». Le 7 juillet, une nouvelle résolution confie aux américains le commandement d’une force onusienne.

[4A Tokyo, le 1er mai de violents affrontements se sont produits non loin du quartier général de Ridgway.

[5En juin, lors de la venue de Ridgway en Italie, le PCI n’organisera pas de manifestations et Palmiro Togliatti, le secrétaire général du Parti, ne ménagera pas ses critiques à l’égard de la manifestation du 28 mai.

[6Sur les conflictualités sociales de la période de la guerre froide, on peut, notamment se reporter à : Robert Mencherini, Guerre froide, grèves rouges, Syllepse,1992, 307 p ; Roger Linet, Renault 1947-1958, les années chaudes de la guerre froide, VO/Editions-Le Temps des Cerises, 1997, 407 p.

[7L’Humanité estime, pour le seul premier semestre 1952, à 80 le nombre de militants poursuivis pour avoir collé une ou deux pages du journal.

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