Allocution de Jack Ralite pour une conférence du collège de France (4 mai)

« Atome et lumière »

samedi 9 mai 2009

Ce lundi 4 mai, le théâtre de la Commune d’Aubervilliers accueillait Serge Haroche pour une conférence de physique quantique. Nous publions ici l’introduction de Jack Ralite. Au détour d’une biographie très élogieuse du conférencier, Jack Ralite défend une vision non utilitariste de la recherche scientifique et n’hésite pas à convoquer ... la Princesse de Clève pour sa démonstration !

Quand j’ai voulu connaître Monsieur Serge Haroche et son travail pour vous le présenter, ce lundi 4 mai, où il va nous parler d’ « Atome et Lumière » j’ai été pris de vertige devant ce qu’il appelle « l’étrangeté quantique », d’autant que découvrant sa leçon inaugurale au Collège de France, prononcée le jeudi 13 décembre 2001, ses premiers mots empruntés au physicien Richard Feynman sont : « Personne ne comprend vraiment la physique quantique ». Et quelques pages après, il rappelle une remarque d’Einstein : « Dans le monde quantique Dieu joue aux dés ». Et encore plus avant, j’ai lu : « La théorie quantique est nécessaire, elle n’est pas suffisante ».

Je devenais presque inquiet. Comment dire sur cet homme si franc dont la langue, le langage, appelle au courage de la réflexion, à l’esprit de découverte, oui comment dire le pourquoi, le comment de son parcours à l’évidence fabuleux et heureux.

Mais, je suis tombé sur cette expression de lui : « C’est un formidable travail de détective », un détective suivant quelques intuitions géniales suggérées par des observations indirectes du monde microscopique.

Alors j’ai pris mon bâton de pèlerin dans les venelles de la vie, du travail et du langage du professeur Haroche, prévenu que ce serait difficile mais fabuleux.

Après tout, c’est vieux comme le monde. Dans « La Princesse de Clèves », Madame de Chartres nous en livrait déjà la pédagogie : « Ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles quelques affreux qu’ils vous paraissent d’abord ; ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d’une galanterie ». S’il y a une guichetière dans la salle, c’est à elle que je pense d’abord, à elle et à ses semblables.

Donc me voilà parti dans l’annuaire des cours et travaux du Collège de France (résumé 2007-2008). Il s’y trouve une forte référence à Serge Haroche qui, cette saison de pensée-là, a déplissé le travail de recherche publique que voici :

7 leçons au Collège de France, jumelées avec 7 séminaires. Hors les murs à Chicago, 4 leçons et 1 séminaire. 26 conférences et séminaires à Mexico, Londres, Barcelone, en Allemagne, Finlande, Autriche, Suède, Israël. 9 publications individuelles ou collectives et son travail au Laboratoire Kastler-Brossel qu’il dirige, à l’Ecole Normale Supérieure avec Jean-Michel Raymond et Michel Brune où il développe l’étude des effets quantiques (intrication, complémentarité, décohérence) et de leur application dans les systèmes constitués d’atomes en interaction avec des protons.

Avec cette énumération hautement qualitative, j’ai voulu être précis, détaillé, pour indiquer le travail d’un chercheur, sa quantité, sa densité, « sa loi de penser l’impensé » comme disait Foucault. Ce travail mérite grande considération. On est loin de ce qui a osé être dit en haut lieu au moment du nouvel an à savoir que les chercheurs allaient dans les lieux de recherche, parce qu’ils étaient…..chauffés.

Le travail de Serge Haroche illustre la règle commune de la recherche au Collège de France : viser au développement de la science. C’est dire notre plaisir aujourd’hui de le recevoir simple et simplement.

Né en 1944 à Casablanca, Serge Haroche est devenu l’un des grands experts au niveau international de la physique atomique et de l’optique quantique. Il a été chercheur au CNRS, maître de conférence à l’Ecole Polytechnique, professeur à l’Université Paris 6, professeur à l’Université Yale aux Etats-Unis, il a reçu de très nombreux et prestigieux prix scientifiques (12 exactement) en France et à l’Etranger. Il est aussi membre de l’Académie des Sciences.

C’est un beau trajet personnel partant de son illumination dûe au cours de physique générale de Richard Fenman, de la lecture de livres littéralement dévorés dans les années 60 le faisant passer du 19ème au 21ème siècle, avec un entourage de parents et de couple le comprenant, l’encourageant, l’accompagnant. Il n’oublie jamais, de citer son passage à Stamford avec l’un des inventeurs du laser, Art Schawlow, plein d’enthousiasme et d’humour. Pour réussir dans la recherche, disait ce dernier, « il ne faut pas tout savoir sur tout, il suffit de savoir une chose que les autres ignorent ».

Il ne sacralise pas ses inventions et ses trouvailles. J’aime l’écouter tâter l’ombre et l’avenir : « Nul ne saurait dire si la théorie quantique sous sa forme actuelle est là pour toujours, ou si elle sera remplacée par une autre construction, englobant ses concepts dans un formalisme plus général et plus puissant. Ce qui est sûr c’est qu’il est toujours présomptueux de sous-estimer les capacités de la Nature à nous surprendre. L’incompatibilité présente de la théorie quantique avec la gravitation est peut-être l’un des nuages qui va nous contraindre à remettre l’édifice en cause. Ou peut-être la surprise viendra-t-elle de la cosmologie avec la masse manquante de l’Univers. Il existe sans doute même à l’échelle humaine encore beaucoup de phénomènes insoupçonnés d’organisation du complexe attendant d’être découvert ».

Cela est comme un écho de la pensée de Malraux : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ». Cela, c’est la vie qui avance contre l’habituel des choses. Cela, c’est le « luxe de l’inaccoutumance » pour reprendre la magnifique expression de Saint-John Perse. Cela, ce sont aussi des retrouvailles avec la vie des citoyens, comme vous qui êtes venus. En effet, vous êtes familiers en pensées et même en actes du petit ordinateur portable, du laser, du GPS et de l’imagerie médicale. Savez-vous que personne ne les a jamais prévus ? Je ne sais même pas s’ils ont eu un Jules Verne. Serge Haroche nous en révèle la source : « Ce sont des succès de la théorie quantique, de sa puissance prédictive, de son altérité radicale, avec la physique qui l’a précédé ». Et ce n’est pas tout. Songez au principe fondamental de la physique quantique : « la superposition des états, c’est-à-dire la possibilité d’exister non seulement dans plusieurs états, mais à la fois dans tous ses états : une porte peut être ouverte et fermée, un chat peut être à la fois vivant et mort. On se prend à rêver de magique. Pourtant c’est le réel réel avec son inachèvement qu’il ne s’agit pas d’achever mais d’accomplir. L’inachèvement…..écoutez ces étonnantes phrases d’un écrivain japonais du 14ème siècle : « Seule une personne de compréhension réduite désire arranger les choses en séries complètes. C’est l’incomplétude qui est désirable…. Dans les palais d’autrefois, on laissait toujours un bâtiment inachevé obligatoirement….. ». Montaigne, lui, parlait de « jardin imparfait ».

Là je veux dire plus de votre pensée, Monsieur le Professeur. Parce que vous écoutez fortement aussi les questionnements dérangeants de vos étudiants.

J’ai nommé les applications de la théorie quantique, petit ordinateur portable, imagerie médicale, etc. Mais je n’oublie pas votre propos sur ces inventions fondées sur la compréhension de phénomènes microscopiques : « L’étude de ces phénomènes n’était au départ jamais motivée par des applications qui allaient en résulter au terme d’un cheminement souvent fortuit. Ce qui stimule la recherche est avant tout la curiosité gratuite, le besoin de comprendre la nature intime des choses. Les applications ne viennent qu’ensuite, et souvent là où on ne les attend pas. Lorsqu’en 1960 le premier laser est apparu nul ne savait à quoi il servirait, on l’appelait alors -en ne plaisantant qu’à moitié- « une solution à la recherche d’un problème ». Ni le laser ni l’ordinateur portable ni l’IRM n’auraient jamais pu naître d’une programmation utilitariste ».

Comment ne pas écouter éperdument ces mots qui « bourdonnent d’essentiel » dirait René Char.

En un moment où tout est tenté d’être ramené à l’utilité, Serge Haroche se trouve ainsi parmi les voyants, les courageux, ceux qui nomment bien les choses et en ont le goût, qui pour vous est un garde-fou et non une camisole de force.

Julien Gracq se questionnait : « A quel moment (le goût) cesse-t-il de jouer son rôle qui fait que le verre ne peut se faire passer pour du cristal, pour devenir ce circuit touristique de tout repos qui ne réserve aucune surprise et ne débouche sur aucun paysage nouveau ».

Vous refusez en fait la sécession grandissante de l’homme avec lui-même, l’homme désancré, tout cela militant pour ne pas obéir qu’à une programmation utilitariste de la recherche.

Un poète a dit la même chose que vous, Philippe Jaccottet : « Platon voulait bannir les poètes de l’Etat. D’autres Etats les engagent à leur service ce qui revient au même. Un Etat véritablement sage devrait, mais c’est beaucoup demander, leur réserver une place, mais que cette place fut celle du gêneur perpétuel, de celui qui va répétant sans cesse des choses surprenantes, insaisissables, douteuses et pourtant éclatantes (…) Oui, le poète n’est nécessaire que s’il demeure profondément inutile (…) ».

Georges Bataille dans son ouvrage « La part maudite » dit : « Chaque fois que le sens d’un débat dépend de la valeur fondamentale du mot utile, il est possible d’affirmer que le débat est nécessairement faussé et que la question fondamentale est éludée ».

Quelle rencontre fabuleuse entre science et art. Là se niche notamment la liberté. J’aime que vous les mêliez, comme le font Mireille Delmas-Marty dans le domaine du droit ou Pierre Boulez dans celui de la musique.

Je me souviens de la Conférence des Lauréats du Prix Nobel, à l’initiative de François Mitterrand et Elie Wiesel, à Paris en juillet 1988, encore dans l’autre siècle. Son intitulé était « Promesses et Menaces à l’Aube du 21ème siècle ». Claude Simon venait d’écrire « L’invitation » et déclara : « L’artiste apporte quelque chose d’un peu neuf dans ce monde qui se transforme, permettant d’établir des harmonies ; l’influence dans la littérature est certes plus lente que la science, plus souterraine, mais pas moins grande. Rousseau est inconcevable sans d’Alembert, comme d’Alembert sans Newton ».

Ilya Prigogine, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et Prix Nobel de Chimie en 1977, développa : « Les sciences ne reflètent pas l’identité statique d’une raison à laquelle il faudrait se soumettre ou résister ; elle participe à la création du sens, au même titre que l’ensemble des pratiques humaines. Elles ne peuvent nous dire à elles-seules ce qu’est l’homme, la nature ou la société. Elles explorent une réalité complexe qui associe de manière inextricable ce que nous opposons sous le registre de l’être et du devoir être ».

On le comprendra, je pétitionne pour la liberté de création en science comme en art, contre l’ennui de la certitude somnolente, et je pétitionne pour que chacun, chacune y trouve place dans une société qui se satisfait encore trop d’une fracture isolant les « soutiers » que d’aucuns veulent d’ailleurs transformer en « boxeurs manchots ». Or, « le brouillard quantique » a besoin d’une société qui sache au-delà de quelques uns, même si ces quelques uns sont devenus beaucoup plus nombreux. C’est un vieux cri d’alarme, une parole extraordinaire lancés par un hindou :

« Qui fait confiance au non-savoir

Entre dans la ténèbre aveugle,

Et dans ténèbre plus épaisse

Celui-là qui fait confiance au savoir. »

Le brouillard quantique n’est pas ineffaçable, d’autres clartés viendront excitées par le mouvement, le passage et l’ardeur.

La physique quantique, véritable « bascule de l’esprit », a sans doute été la plus grande ouverture de la pensée moderne. Elle a mis en vertige jusque la pensée elle-même. « La science est une symphonie inachevée. Elle a besoin d’un souffle d’air dans son hautbois qui appartient à un orchestre infini comme un réseau peuplé de mini-musiciens innombrables, de violons infiniment petits attendant un archet ». Je concentre là des réflexions de Michel Cassé, astrophysicien, auteur de « Nostalgie de la Lumière ».

Monsieur Serge Haroche, je veux vous remercier profondément pour votre présence, pour la conversation que vous allez nous permettre avec l’invisible. Après tout l’atome était insécable et invisible et est devenu visible et divisible. Oui, nous allons écouter la musique composée par votre archet, subtil et caressant votre hautbois. On espère du merveilleux.

On espère, comme Gentils Enfants d’Aubervilliers, d’hier et d’aujourd’hui, qui allons demain soir nous souvenir de Jacques Prévert, entrer un peu plus dans l’humanité.