Discours de Jack Ralite

Introduction à la conférence "Risques, prédictions et préventions en Sciences de la Terre"

mardi 7 avril 2009

Discours prononcé au Lycée le Corbusier, le lundi 23 mars, dans le cadre des conférences du Collège de France.

Chacune, chacun d’entre vous ;

« Risques, prédictions et préventions en Sciences de la Terre », tel est le thème que va développer pour nous le professeur Xavier Le Pichon, géodynamicien, l’un des pionniers – il avait 25 ans alors – de la tectonique des plaques dont il proposa le premier modèle en 1968.

Il était chercheur au Lamont Geological Observatory, l’un des trois principaux laboratoires qui élabora la nouvelle théorie, faisant passer l’approche de notre planète d’une conception où régnait un paradigme fixiste à une conception dont le paradigme était mobiliste. Cette dernière disait que la Terre n’était ni stable ni permanente, n’était pas le centre de l’Univers et se déformait continuellement. Plusieurs savants contribuèrent à ce bougé de la pensée.

La dérive des continents était constatée depuis le début du 20ème siècle et était attribuée aux continents eux-mêmes qui dérivaient sur les fonds océaniques tels des radeaux. La nouvelle façon de voir reposait sur un renouvellement géologiquement rapide des fonds océaniques qui devenaient ainsi les auteurs de la dérive. C’est alors que Xavier Le Pichon arrive. Avec d’autres jeunes chercheurs, pendant neuf mois, sur un trois-mâts goélette le « Vema », ils regardèrent « par-dessus bord » le Rift, la plus grande structure sous-marine sismiquement active de notre planète, et après des épisodes nombreux où s’affrontèrent des hypothèses, ils dirent que l’image des radeaux s’en trouvait transformée en celle d’un tapis roulant ébranlant les continents. C’est alors, vous le dites Monsieur Le Pichon dans votre magnifique intervention au Colloque du Collège de France des 18 et 19 octobre 2007 sur « l’Autorité », que les continents perdirent leur rôle de moteur dans leur dérive. Pourtant, les plus anciens, au plus haut niveau, tenaient bon. Ils avaient, dirait l’immense musicien italien Luigi Nono, des « crampes mentales ». Aussi l’un des mobilistes, grand parmi les grands, écrivit un « Essai en géopoésie ». A cette audacieuse pédagogie cherchant le consentement par la persuasion, répond Saint-John Perse recevant le prix Nobel : « si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même ».

Vint ensuite la présentation du « profil magique » de Walter Pitman qui travaillait dans le laboratoire le « Lamont ». Puis, les sauts de pensée de deux jeunes chercheurs de Princeton, Jason Morgan et de Cambridge, Jac Mackenzie. Mais je préfère citer votre parole. Elle est tellement significative du travail de chercheur, de la trouvaille, de l’écart à franchir pour un nouveau commencement : « J’abandonnais pour ma part tout ce que je faisais (…). Ce fût (…) une quête solitaire à laquelle je me consacrais pendant les six mois suivants. Je ne pensais, je ne rêvais que de plaques. La Terre était mon seul protagoniste : je voulais lui arracher ses secrets, je lui posais des questions dans mon langage par l’intermédiaire de mon ordinateur. La merveille était qu’elle acceptait de me répondre dans un langage cohérent. ». Ainsi, grâce aux venelles de la réflexion et de la pratique que vous aviez courageusement parcourues et franchies – « skieur au fond du puits », « la pensée avant d’être œuvre est trajet » dirait Michaux – c’était la mise au point d’un modèle global quantitatif du mouvement des plaques.
On est heureux de vous lire et je glâne encore dans votre tricotage intime d’avenir, dans votre alchimie quelques pépites : « l’adoption de la théorie se fît bien sans qu’elle n’ait été démontrée », « on l’utilisait parce que cela marchait ». On songe à celui qui tire le démarreur de sa voiture et qui entend le moteur qui tourne. Quel bonheur ! Je pense à Pasternak : « l’Art doit être l’extrême d’une époque et non sa résultante ». Tout comme la science !

On comprend la grande estime qui entoure votre déroulement de vie de chercheur : votre chemin d’études et de responsabilités c’est votre Licence en physique à l’Université de Caen en 1959, votre assistanat de recherche à l’Universié de Columbia en 1963, votre thèse de doctorat en 1966, votre direction du département de géologie du Centre d’Océanologie de Brest en 1969, votre professorat à l’Université Pierre et Marie Curie en 1978, votre direction du département de géologie à l’Ecole normale supérieur en 1984, votre accueil à l’Académie des Sciences en 1985, votre nomination à la Chaire de géodynamique au Collège de France en 1986, votre prix Balzan en 2002, votre décentralisation de vos recherches à Cerège, près d’Aix en Provence en 2003, où vous menez une activité qualitative permanente si intense. De juin 2007 à juin 2008, vous avez fait ou participé à 11 publications sur les 24 de l’équipe de géodynamique et assuré 9 conférences, meetings ou discours et 3 réunions ou séminaires, tout cela maintenant avec vigilance l’esprit précieux « sans retard d’avenir » du Collège de France. Cet esprit « a servi souvent à des enseignements nouveaux qui n’avaient pas encore reçu ailleurs droit de citer. Nulle part la recherche scientifique ne jouit d’une indépendance aussi large » dit l’administrateur du Collège, Monsieur Pierre Corvol.

Chacun voit bien que votre vie et votre travail sont consacrés à la « respiration de la Terre » pour reprendre votre expression. « L’Homme symbolise comme il respire » dit Pierre Legendre. Que c’est bon et beau de respirer ensemble et avec la Nature dont vous allez nous dire les responsabilités que cela implique pour les « Je » et les « Nous » de la société humaine à l’échelle de la planète. « C’est un exercice nécessairement politique » dites vous.

C’est par un développement de l’inoubliable Jean-Pierre Vernant que je concluerai. Je le cite : « Si les fleurs ne se fanaient pas, est-ce qu’elles seraient cela même que nous voyons lorsqu’elles sont en pleine floraison ? C’est leur fragilité qui fait leur beauté. C’est dans la mesure où nous éprouvons à la fois le sentiment de fragilité, de notre imperfection et ce lien qui nous unit (…) à notre prochain, comme nous, limité, faible, mortel que nous pouvons essayer ensemble de faire quelque chose de vivable, pas seulement au sens de survivre mais aussi, comme diraient les Grecs, au sens de vivre bien, heureux, avec noblesse, sans lâcheté, sans petitesse. Voilà ce qu’il faut faire. ».

Pour cela, d’autres du Collège de France viennent à l’appui.

Je retiendrai dans le Colloque sur « l’Autorité » la communication de Roger Guesnerie sur « La suprématie des actionnaires en questions » et sa phrase conclusive : « Penser la suprématie de l’actionnaire à l’aune de celle souhaitable de l’intérêt général reste un sujet de réflexion loin d’être épuisé ». Sans commentaire.

Je retiendrai dans la lettre 25 du Collège de France, l’éditorial « Réflexion d’un inventeur du Public » de Mathias Fink, titulaire de la Chaire d’innovations technologiques, une idée : « Quand certaines idées provenant de laboratoires universitaires ou de jeunes start-up peuvent menacer une gamme de produits déjà existants, (des) entreprises sont capables à travers de puissants lobbies d’agir pour freiner les investissements publics dans ce type de recherche ». Il ne dit pas que cela, mais il dit cela.
Je retiendrai le récent ouvrage de Françoise Héritier, professeur honoraire au Collège de France, « Une pensée en mouvement ». A la page 324 elle écrit : « Une découverte apparemment anodine peut, au fil du temps, prendre de l’importance jusqu’à devenir absolument centrale dans le devenir industriel d’une société. Or, il a bien fallu, au départ, financer cette recherche : c’est le type même du financement « gratuit » si l’on peut dire, un financement dont on ne peut pas savoir à l’avance à quoi il va servir. Or, malheureusement, à l’heure actuelle, sur le modèle des stocks options ou des fonds de pensions, on s’attend à ce qu’il y ait un retour rapide sur investissement et non pas un retour au long cours ». S’enfermer dans l’instant et l’éphémère c’est la courte vue.

Je retiendrai la parution toute chaude des derniers cours de Michel Foucault au Collège de France, en 1984, « Le courage de la vérité : le gouvernement de soi et des autres » et ce fabuleux « dire-vrai » : « Il n’y a pas d’instauration de la vérité sans une position essentielle de l’altérité. La vérité ce n’est jamais le même. Il ne peut y avoir de vérité que dans la forme de l’autre monde et de la vie autre » et sa mise en pratique espérée : « c’est pour la vérité que l’homme politique s’il est courageux risque sa vie. C’est là, très schématiquement, la structure de ce qu’on pourrait appeler la bravoure politique du « dire-vrai » ». Autre chose que le « parler cash »…

A rapprocher ces témoignages, on voit combien René Char avait raison : « la réalité ne peut être franchie que soulevée ». Le domaine où c’est le plus éclairant, me semble-t-il, aujourd’hui est celui de l’Art.

Monsieur Xavier Le Pichon, vous avez été solitaire. Combien d’artistes aussi à qui on ne demande que de la répétition, des gaufres, alors qu’ils désirent faire de la création. Jean Vilar l’exprima très fort à Chaillot et à Avignon : « Il faut avoir l’audace et l’opiniâtreté d’imposer au public ce qu’il ne sait pas qu’il désire ». D’ailleurs, le public ce sont des citoyens, et chaque créateur qui les écoute éperdument sait qu’ils sont porteurs de « connaissances en actes », tremplin inusable.

Eh bien, vous, toi, elle et lui, moi, nous voulons être des « experts du quotidien ». Nous sommes dans votre dehors, je crois passionnément à la nécessité que vous pénétriez dans notre dedans.
Pierre Boulez aussi du Collège de France dit tout cela dans un de ses cours étincelant « La mémoire, l’écriture et la forme » : « La mémoire du créateur ne doit pas le rassurer dans l’immobilité illusoire du passé mais le projeter vers le futur avec peut-être l’amertume de l’inconfort mais plus encore avec l’assurance de l’inconnu (…) Avoir le sens de l’aventure ne veut pas dire pour autant brouiller les traces, ignorer l’antécédent. Curieusement, la création s’appuie constamment sur deux forces antinomiques : la mémoire ou l’oubli. ». Il ajoute : « L’Histoire n’est pas ce qu’on subit, mais ce qu’on agit. »

Cela m’évoque un personnage féminin d’une pièce de théâtre criant : « Je veux mon avenir, je veux mon avenir ! ». Et la réplique d’une ouvrière licenciée à qui son patron faisait valoir qu’il fallait tourner une page de l’entreprise : « Le malheur, Monsieur, c’est que je suis sur la page », répondit-elle.
Nous ne sommes pas obligés de casser les pieds des chaises qu’il nous faut renverser, chercheurs et citoyens, la chaise de l’habitude, la chaise de l’inertie, la chaise de la conformité, la chaise de la copie, tout en se souvenant de l’avenir. Revendiquons sérieusement l’inaccoutumance parce que tout est sérieusement inachèvement. Revendiquons les libertés et moyens afférents. Revendiquons le droit aux pensées sauvages de l’immatériel.

Merci profondément, Monsieur Xavier Le Pichon, de nous inviter à monter sur votre tapis roulant.

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