Regard historique et réflexions sur l’OTAN : 2ème partie

France/OTAN, 1966

dimanche 29 mars 2009

Suite de notre série d’articles sur l’histoire de l’OTAN. Aujourd’hui, nous analysons comment la France s’est retirée de l’OTAN et quelles ont été les réactions des partis politiques.

Le 7 mars 1966, le président de la République française, le général de Gaulle, adresse à son homologue américain, Lyndon B. Johnson, une lettre qui fait l’effet d’une bombe [1]. Il y annonce, en effet, le retrait de la France des organismes militaires intégrés de l’OTAN.

De Gaulle précise cependant que si la forme de l’alliance se trouve ainsi modifiée le fond de celle-ci n’est pas altéré. Sans attendre une révision possible du traité à l’échéance décennale prévue (1969) le Président de la République française donne le LA. Après avoir souligné les changements intervenus dans le monde depuis 1949 et l’évolution de la situation propre de la France, de Gaulle souligne que les dispositions militaires prévues dans le traité ne se justifient plus. Le propos est abrupt : « C’est pourquoi la France se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation habituelle qui est faite des son ciel, de cesser sa participation aux commandements « intégrés » et de ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN. »

Les raisons gaullistes du retrait

La lettre du 7 mars 1966 se situe au fond dans une logique politique qui s’est affirmée dès septembre 1958, lorsque dans un mémorandum que le général de Gaulle fait parvenir au général Eisenhower, Président des Etats-Unis et à Harold Macmillan, Premier ministre britannique, constat est dressé que « l’organisation actuelle de l’alliance ne [répond] plus aux conditions nécessaires de la sécurité » et qu’il convient en conséquence d’établir désormais une direction tripartite de l’Alliance (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France). De Gaulle subordonne à cette évolution « tout développement de la [participation française] actuelle à l’OTAN ». Les USA et la Grande-Bretagne répondent à cette exigence par un refus poli, auquel de Gaulle s’attendait d’ailleurs, ainsi qu’il le déclarera plus tard : « Ce mémorandum n’était qu’un procédé de pression diplomatique. Je cherchais alors à trouver un moyen de sortir de l’OTAN et de reprendre ma liberté, que la IVe République avait aliénée. Alors j’ai demandé la lune. J’étais sûr qu’on ne me l’accorderait pas. (…) Mais en ne répondant pas à mon mémorandum, ils m’ont permis de prendre des dispositions qui m’amenaient à sortir peu à peu de l’OTAN, ce que je n’aurais pas pu faire si je n’avais d’abord essuyé ce refus. En fait c’est ce que nous avons fait pas à pas depuis 1958. »

Effectivement plusieurs actes ont précédé la décision du 7 mars 1966. Ainsi en mars 1959 les forces navales françaises de Méditerranée sont soustraites au commandement de l’OTAN et en juin est signifié le refus de stocker sur le territoire national des armes nucléaires étrangères [2]. En janvier 1963, de Gaulle rejette la proposition américano-britannique de créer une force nucléaire multilatérale dans l’OTAN et menace de quitter l’organisation si celle-ci se réalise en dépit de son avis [3]. Dans ce contexte il s’oppose à l’entrée dans le Marché commun de la Grande-Bretagne jugée trop atlantiste. Le 21 juin 1963, la France décide de retirer ses forces navales de l’Atlantique et de la Manche du commandement allié.

De Gaulle s’est à de nombreuses reprises expliqué sur les raisons qui, selon lui, militaient pour une révision des termes de l’Alliance. Les raisons qui avaient présidé à celle-ci sont modifiées : les risques d’affrontement Est-Ouest ont décru, l’équilibre nucléaire entre les USA et l’URSS a poussé la doctrine militaire américaine à évoluer et la stratégie dite de « riposte graduée », désormais défendue, ne garantit plus l’Europe d’une intervention américaine en cas d’agression atomique. L’engagement US dans des conflits lointains (Vietnam notamment) peut entrainer, par le système de l’Alliance la France dans des guerres qu’elle ne souhaite pas. D’autre part, et c’est sans doute l’argument essentiel, la France s’est économiquement redressé et dotée de son propre armement nucléaire elle peut non seulement se défendre toute seule mais faire entendre sa voix au sujet de la défense de l’Europe.
Ceci dit, de Gaulle considère toujours les américains comme des alliés (il a appuyé Kennedy lors de la crise de Cuba), et ne conteste que le principe de l’intégration qui préside à l’organisation militaire de l’Alliance. La lettre du 7 mars est particulièrement explicite sur ce point.

L’impact politique national

La décision du 7 mars 1966 porte à la lumière la division des partis sur la question de l’indépendance nationale. Les socialistes (SFIO) et les radicaux sont de tradition atlantiste. Ils ont, dans les premiers temps de la Ve République, soutenu le nouveau pouvoir mais se situent désormais dans l’opposition alors même que s’esquissent de premiers rapprochements avec les communistes. Ils vont combattre, au travers d’une motion de censure la décision gaulliste, Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO dénonçant au cours du débat la politique « cocardière » et « de la chaise vide » du gouvernement gaulliste face à la menace soviétique.

Le Parti communiste combat, depuis le premier jour le pouvoir gaulliste, un temps analysé comme un nouveau bonapartisme, puis caractérisé comme un pouvoir personnel au service des monopoles. Il a, dès sa création, combattu l’OTAN, soutient une orientation de coexistence pacifique et agit pour mettre fin à la course aux armements, pour un désarmement universel et complet sous contrôle international. Il s’est prononcé contre la stratégie nucléaire française.

Les initiatives gaullistes dans le domaine de la politique extérieure qui se sont traduites par un certain désengagement de la France de la tutelle américaine et par une politique de coopération internationale plus réaliste, lui ont fait adopter une position que Maurice Thorez exposait en 1963 dans ces termes : « Si nous nous prononçons résolument contre le pouvoir personnel, nous ne sommes pas a priori contre telle ou telle mesure qui peut lui être dictée par une conjoncture qui lui échappe et par le développement des contradictions impérialistes à l’intérieur et à l’extérieur. »

Le retrait des organismes militaires intégrés de l’OTAN fait partie de ces mesures. Certes elle est jugée insuffisante eu égard aux objectifs que défend le parti, à savoir la réduction des armements, la dissolution des blocs militaires et l’organisation de la sécurité européenne et internationale au bénéfice de tous les peuples.

Comment cette position est-elle exprimée ? Deux jours après que la décision a été rendue publique, Yves Moreau signe un éditorial dans L’Humanité dans lequel il précise que « notre position a un caractère fondamentalement différent de celle du pouvoir gaulliste » et rappelle que le PCF a « dès sa création dénoncé le bloc atlantique comme une nouvelle Sainte-Alliance réactionnaire, dangereuse pour la paix, néfaste pour notre pays ». Ceci dit la conclusion est sans ambigüité : « quelles que soient les raisons qui ont inspiré la démarche du général de Gaulle, nous l’approuvons puisqu’elle va dans le sens de la coexistence. »

Dans L’Humanité du 10 mars 1966, Jacques Duclos, abonde dans le même sens en qualifiant la démarche de retrait de « justifiée mais insuffisante » dans la mesure où elle ne remet pas en cause le traité lui-même.

Waldeck Rochet dans le rapport du Comité central qu’il présente en février 1967 devant le XVIIIe congrès du PCF confirme ces positions, ajoutant que « le pacte atlantique arrivant à expiration en 1969 nous nous prononçons contre son renouvèlement et son aménagement. Nous considérons que d’ici 1969 tout doit être fait pour parvenir à la dissolution des pactes militaires et à leur remplacement par un système de sécurité collective européenne englobant tous les États de l’Europe, quel que soit leur régime économique et social. »

Autant de positions qui seront exposées lors du débat à propos de la motion de censure déposée notamment par le Parti socialiste. La censure ne recueille que 137 voix (socialistes, rassemblement démocratique, une partie des élus démocrates-chrétiens) [4]. Les gaullistes et les républicains indépendants ont voté contre, les communistes se sont abstenus.

Le clivage intervenu au sein de la « gauche » à l’occasion de ce vote, exprime les fortes contradictions qui continuent d’exister entre les partis. Elle signale un désaccord profond que les discussions engagées six années plus tard pour l’élaboration d’un programme commun de gouvernement ne parviendront qu’à lever partiellement : le texte du programme commun affirmera simultanément le principe du respect des alliances et celui du refus de réintégrer l’OTAN. L’union politique de la gauche ne pouvait se traduire que par un compromis.

André Narritsens

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Notes

[1L’Humanité, dans son édition du 17 mars a publié l’in extenso de la lettre.

[2Les Etats-Unis doivent en conséquence transférer hors de France deux cent avions militaires.

[3De Gaulle a décidé de s’engager, sans la coopération de ses alliés, dans son propre programme nucléaire militaire. En février 1960 la première bombe atomique française a explosé au Sahara.

[4François Mitterrand, élu député sous l’étiquette UDSR, vote la censure.

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