17 octobre 1961. Fatna Souni : « Il pleuvait des cordes, l’eau charriait le sang des victimes »

samedi 16 octobre 2021

La commémoration du massacre du 17 octobre 1961 aura lieu, comme chaque année à Aubervilliers, à la passerelle de la Fraternité, dimanche 17 octobre à 10h.

Cette année, une autre cérémonie aura lieu le même jour à 15h, à l’initiative du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, juste à côté, quai François Mitterand, devant la fresque évolutive intitulée 17 ensemble, du street artiste Joachim Romain et de l’historien Eric Vinson, inaugurée le 17 octobre 2018.

Article paru vendredi 15 octobre 2021 dans les huit pages spéciales du journal l’Humanité
par Latifa Madani :

Fatna Souni, 85 ans, vit en France, à Nanterre, depuis son arrivée en 1957. Elle a vécu le 17 octobre 1961 et les journées suivantes. Elle a accepté de raconter à l’« Humanité Dimanche » ce qu’elle a vécu.

Elle porte les habits du dimanche, une jolie robe, une écharpe à paillettes, des escarpins. Ce mardi 17 octobre 1961, Fatna Souni, 25 ans, se pare de ses beaux atours pour se rendre à la manifestation à l’appel de la Fédération de France du Front de libération nationale (FF-FLN). Une manifestation pacifique, la consigne étant claire et ferme. Pour la jeune femme, cette journée se doit d’être festive. La cause en vaut la peine. Les Algériennes et Algériens de France sortent pour la première fois de leurs bidonvilles de banlieue pour se rendre, ensemble et nombreux, au cœur de la capitale afin de soutenir l’indépendance de leur pays et dénoncer le couvre-feu décrété par le préfet Papon. Confiante, l’esprit léger, elle n’imagine pas, lâche-t-elle, « la tournure sanglante » qu’allaient prendre les événements.
Des gémissements, des cris

Avec son époux Rabah, leur fils, Abdelkader, 7 ans, et plusieurs autres familles, ils se rendent à pied à la gare de Nanterre pour rejoindre Paris Saint-Lazare. « Déjà, sur les quais, le dispositif policier était impressionnant. À Saint-Lazare, les gardes mobiles étaient là. Ils nous ont engouffrés dans des paniers à salade », raconte Fatna. Elle ne sait plus combien il y avait de fourgons cellulaires. Ils étaient si nombreux. Son fourgon a opéré plusieurs arrêts pour embarquer d’autres Algériens. Elle se souvient des gémissements, des cris. Plus loin, à l’avant, des véhicules roulaient sur les corps, à terre. « Il pleuvait des cordes ce jour-là, l’eau charriait le sang des victimes. »

Avec les autres, elle est parquée dans un centre de détention à Charenton, ou peut être Vincennes, elle ne sait plus très bien. Ce dont elle se souvient en revanche, c’est que, tous les trois, ils ne se lâchaient pas la main, jusqu’au moment où des policiers les ont brutalisés avant d’emmener son mari.
« La guerre s’est importée en France »

Les souvenirs se bousculent, les images lui reviennent, dans le désordre. « Les CRS chargeaient, ça tirait de partout, je voyais des gens s’effondrer, des visages ensanglantés, méconnaissables. Je pataugeais dans l’eau, j’ai perdu mes chaussures, l’eau a emporté mon écharpe. On enjambait les corps. » L’émotion la gagne. Elle doit marquer une pause. Assise, tête haute, dans son appartement du Petit Nanterre, elle a les yeux brouillés et peine à retenir ses larmes. Elle évoque, dans un murmure étranglé, les nombreuses victimes restées sans sépulture.

Fatna et Rabah Souni étaient agents de liaison du FLN. Dans la cave de leur domicile, ils stockaient médicaments et vivres. Leur engagement est né très tôt, en Algérie. Il s’est poursuivi, sans discontinuer, dans l’émigration, au sein du comité de Nanterre de la FF-FLN. « La guerre s’est importée en France », explique-t-elle. Le couple arrive en région parisienne en 1957. Rabah travaille alors à l’usine et dans des chantiers.
« À coups de matraque »

Après cette terrible journée d’octobre, Fatna est restée sans nouvelles de lui. « Était-il vivant ou mort ? » Le 20 octobre, avec de nombreuses femmes, accompagnées des enfants, elles sont allées manifester pour protester contre la répression et contre les disparitions et pour réclamer la libération des détenus. Arrivées aux environs de Bécon-les-Bruyères, elles ont été brutalement refoulées par la police, « à coups de matraque. Ils ne voulaient pas qu’on arrive jusqu’à la préfecture », souffle-t-elle

Icon Quote Nos enfants sont français, ils vivent ici, ils travaillent ici, la France est leur pays. Ils doivent être respectés et être traités comme les autres.

Un mois et demi plus tard, Rabah revient à la maison. « Je ne l’ai pas reconnu. Il était dans un état lamentable. Il n’arrivait pas à ouvrir la bouche. » Il avait été torturé, comme de nombreux autres militants. Il racontera plus tard, par bribes, les sévices qu’il a endurés. Ces choses, si horribles, si honteuses que l’on n’arrive pas à dire. Fatna n’oubliera jamais. Elle n’oubliera pas non plus le geste du patron de son mari. « Un Espagnol. Il lui a remis une enveloppe et lui a donné plusieurs jours de congé afin qu’il se soigne. »

Soixante ans après, elle dit ne rien attendre du président Macron. Sauf pour ses enfants. Fatna Souni insiste : « Nos enfants sont français, ils vivent ici, ils travaillent ici, la France est leur pays. Ils doivent être respectés et être traités comme les autres. » Ce qui compte pour elle désormais, c’est que « l’État reconnaisse ce que la France a fait. Qu’il dise à nos enfants qu’ils ont commis l’ignominie ».

Propos recueillis par Latifa Madani

1 Message

  • La lutte continuera. Le 17 octobre à 22:41, par Rabcor

    L’important rassemblement du 17 octobre a montré la détermination à poursuivre l’action pour que soit enfin reconnu le caractère de crime d’Etat à ce qui s’est passé en 1961. Car si Macron a bougé il n’est pas allé bout du chemin

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