L’hommage rendu par Anthony Daguet lors des obsèques de Jacques Dessain

dimanche 19 septembre 2021

Louisette, Christine,
A chacune et à chacun qui ont connu ou côtoyé Jacques,
A ses amis,
A ses camarades,

La disparition d’un être cher est toujours un moment très intime. Le vide ressenti par chacun à cause de la perte d’un ami, d’un époux, d’un parent prend une couleur et une forme particulières. Progressivement, cette place laissée vacante se remplit de souvenirs, de sentiments, d’images, de sons et d’odeurs qui lient à jamais ces quelques instants à la personne disparue. Et pour Jacques Dessain, figure emblématique, historique et sociale, le nombre de ces instants et des personnes à qui ils reviennent en mémoire est extrêmement important. De par son âge, 93 ans, et de par le nombre de personnes qui l’ont côtoyé.
Raconter l’histoire de Jacques, c’est raconter l’histoire du siècle. Lui qui était passionné par l’Histoire avec un grand H et à qui il consacra une grande partie de sa vie.

Jacques est né en 1928. Sur l’Ile de la Cité. Son père était un enfant de l’Assistance publique. Avec sa famille, il vécut très tôt aux Quatre-Chemins. Dans les années 30, Aubervilliers était bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Mais une partie de l’urbanisme de faubourg d’alors a survécu, tout comme existe encore l’école Jean Macé. On ne peut voir qu’un clin d’œil du destin en sachant que Jacques fut scolarisé dans ce qui est la toute première école d’Aubervilliers, construite en 1878. Comme si Jacques devait commencer par le commencement, poser ses pas sur les premiers rails de l’école publique de cette ville.
Dans cette école, il ne fut pas au début un élève brillant. Pas un cancre non plus. Mais le fait de rester à l’étude le soir et la persévérance de ses professeurs l’ont rapidement fait progresser et il arriva vite dans les cinq meilleurs élèves de sa promotion. De cette expérience, il gardera l’idée puissante que la bienveillance et la détermination d’un enseignant peut faire la différence dans la réussite de tous les gamins, notamment ceux issus des familles populaires.

Collégien pendant la guerre, il ne put se rendre en Creuse où sa mère avait des attaches familiales et vécut les moments difficiles de la faim, de la discrimination des juifs de son établissement et la collaboration française avec l’occupant nazi.
Dans la même période, son père vécut une difficulté de taille, sa vue fut gravement atteinte, probablement après avoir ingéré de l’alcool frelaté, ce qui obligea Jacques à l’aider, après l’école, à son travail.
Tout cela ne l’empêcha pas néanmoins de rester bon élève et d’obtenir son entrée à l’Ecole normale. Ce qui lui permit d’accéder ensuite au lycée.
De ces années d’étudiant, Jacques aura gardé jusqu’au bout des souvenirs nets et aiguisés. Il conservera cette mémoire d’enfant qui lui permettra plus tard de devenir un meilleur professeur. Dans son récit « 50 rentrées dans le 93 », Jacques a des mots parfois tendres, parfois admiratifs et parfois sévères sur l’institution scolaire et sur les enseignants. Ses propres expériences nourriront sa formation professionnelle tout au long de sa carrière.

C’est au lycée que d’une certaine manière Jacques commença à éprouver l’expérience de transmettre en commençant l’encadrement de colonies de vacances. C’est au lycée aussi qu’il commença à forger sa rude éducation marxiste qu’il n’hésitait pas à confronter aux professeurs et aux dogmes d’alors.
Au lycée, puis à l’Ecole normale, il entama un long engagement pour la défense des droits des enseignants, éprouva le syndicalisme, la lutte, le goût d’être ensemble et de participer aux changements des institutions et des idées. A Aubervilliers, dans la ville comme à l’école, il eut de nombreuses confrontations avec les tenants de l’institution et de l’ordre établi. Avec d’autres courants politiques ou dans le syndicat. Avec la Mairie évidemment aussi. Mais n’est-ce pas le lot de tout enseignant ou directeur d’école d’avoir des exigences avec les municipalités ?

Parce que Jacques fut un instituteur passionné par la réussite des élèves. Il n’eut de cesse toute sa vie professionnelle de réinterroger la pédagogie, les pratiques, les méthodes d’apprentissage. Jacques était d’une génération qui désirait ardemment révolutionner les choses, notamment dans l’enseignement.

A la lecture de « 50 rentrées dans le 93 », on est frappé par l’acuité des souvenirs qu’il a de tel ou tel élève, d’histoires touchantes qui s’attachent à eux. On ne peut que ressentir l’amour profond que Jacques cultivait pour ces petites têtes ingénues.
Et cette idée, toujours tenace, qu’il n’y a pas de mauvais élèves, qu’il n’y a que des méthodes mal adaptées. A l’instar des cours d’arabe ou de portugais qu’il réussit à obtenir et qui permirent à de nombreux élèves de trouver un point d’accroche à l’école, de progresser ensuite et de devenir des élèves pleinement intégrés.

Jacques croisera beaucoup de figures d’Aubervilliers. A la lecture de ce texte, on se demande même qui Jacques n’a pas connu à Aubervilliers. On y croise les figures de Charles Tillon, Robert Doré (tant estimé par notre regrettée Liliane Balu), Jean-Jacques Karman, Emile Dubois, André Karman, Jack Ralite évidemment.
J’ai eu même la surprise de découvrir un rapide passage sur mon grand-père, instituteur à Joliot Curie, arrivé presque tout droit de Martinique et dont l’accent antillais semblait à l’époque troubler certains parents.
Jacques accueillit beaucoup de jeunes enseignants comme collègue puis comme directeur, il les guida avec bienveillance dans l’écosystème de l’éducation nationale mêlé à celui d’Aubervilliers. Il parlait toujours avec beaucoup d’émotion de ses camarades et amis, autant que de ses élèves.
Curieux hasard du destin encore, Jacques finit sa carrière à Aubervilliers dans l’école ou lui et l’histoire de l’école publique avait commencé : le groupe scolaire Macé-Condorcet.

Jacques s’était aussi la mémoire politique de cette ville. Engagé au Parti communiste après le lycée, il participait activement et avec assiduité à la vie du Parti, à ses réunions. Il a été le témoin discret d’une histoire politique intense. Il a été dirigeant local, participant à la direction de section puis secrétaire de la cellule Camélinat. Cet engagement, il le gardera jusqu’au bout, passant par exemple, tant que cela lui était possible, sur le stand d’Aubervilliers à la fête de L’Humanité. A la fête, comme dans la vie, Jacques va nous manquer.

Enfin, Jacques c’était l’amour de l’Histoire. Il fonda avec Alain Desplanques et Claude Fath, la Société d’histoire et de la vie à Aubervilliers en 1979. Il aimait les rues, les faubourgs, les histoires à hauteur d’hommes. Il entreprit de raconter cette histoire, à l’échelle des hommes et des femmes qui l’ont faite depuis la création d’Aubervilliers jusqu’à nos jours. Il s’est arrêté à la fin de la 3ème République, ne pouvant plus continuer, atteint par l’âge.
Il ne faut pas croire que cette histoire-là fut une mince affaire. Quelle persévérance il a fallu pour faire autant de recherches, méthodiquement, avec application, pour ensuite retranscrire, transmettre, publier et diffuser ! D’autant qu’au sein de la Société d’histoire il y avait et il y a encore des débats forts, liés à des individus divers. Et c’est bien ainsi.
Pour fonder la Société d’histoire, il fallait avoir la conscience éclairée que la connaissance de notre histoire était une condition impérative pour se donner les moyens pleins et entiers de construire notre avenir librement. « Se souvenir de l’avenir » aurait dit Ralite. Et pour fonder cette société si tôt, en 1979, impulser un travail sur la mémoire c’est toujours pour citer Ralite « être à l’heure exacte de la conscience ». Car en matière d’histoire, c’était une fierté pour Jacques et Jack d’avoir ici un service d’Archives parmi les meilleurs de France, construit bien avant de nombreuses collectivités, qui donne la possibilité aujourd’hui de raconter hier, et demain de dire aujourd’hui.

Jacques, tu vas nous manquer. L’idée de savoir qu’on ne te croisera plus, que nous ne profiterons plus de tes anecdotes, de tes histoires du quotidien, de la petite histoire, comme de la grande, nous est insupportable.
La seule chose que l’on peut te promettre, Jacques, c’est de continuer tes engagements. Pour la justice sociale, pour un meilleur système d’éducation, pour une société nouvelle qui partage les richesses, les savoirs et les pouvoirs.

Adieu Jacques.

Répondre à cet article