Débat d’orientation budgétaire 11 février 2021 : intervention d’Anthony Daguet

mardi 16 février 2021

Madame la Maire,
Mesdames, Messieurs,
Chers collègues,

Nous étudions ce débat d’orientation budgétaire 2021 dans un contexte inédit.
L’an dernier quand le Débat d’Orientation Budgétaire puis le budget ont été préparés, personne ne connaissait l’ampleur de la crise sanitaire qui s’imposait à nous. Ainsi le DOB et le budget 2020 préparés et arbitrés en décembre 2019 n’ont été actés puis voté qu’en juillet par votre majorité.

Il s’agit aujourd’hui de votre premier DOB. Votre premier budget de plein exercice. Celui qui doit permettre de connaître concrètement vos orientations politiques ainsi que de permettre aux citoyens de juger si vous êtes à la hauteur des enjeux.

Aussi sur le document que vous nous soumettez, je pourrais savourer, comme vous le faites, le bon bilan financier dont vous avez hérité de l’ancienne majorité : sortie des emprunts toxiques, baisse très importante de l’endettement de la ville, augmentation forte de l’autofinancement de la ville sur la précédente mandature.

On pourrait noter que la dotation globale de fonctionnement versée par l’État ainsi que les systèmes de péréquation verticaux et horizontaux sont stables. Stable pour une population qui continue d’augmenter, cela signifie moins d’euros par habitant consacré par le gouvernement que vous soutenez.

Je pourrais aussi bien-sûr, critiquer le fait que l’investissement inscrit au budget 2021 est bien plus faible qu’au BP 2020. Ce qui laisse à craindre un sous-investissement très fort, d’autant plus lorsque l’on sait que le taux de réalisation des crédits est souvent en deçà de ce qui est inscrit, ce qui laisse envisager le pire.

Je pourrais aussi entrer dans les détails et dénoncer le delta entre les ambitions faussement affichées et les moyens annoncés. À l’instar du Stade docteur Pyere où seulement 360k€ sont inscrits là où le projet est chiffré et conçu pour 5 millions d’euros. A titre d’indication la réfection du terrain de Delaune avait coûté 500k€. Pourtant, les travaux du terrain de Dr Pyere sont plus importants, puisque le terrain est à redessiner. Cela signifie que les 360k€ ne concernent pas le terrain de foot. Nous sommes donc au regret de constater que les enfants vont encore souffrir longtemps d’un équipement qui a plus que fait son temps. Alors que nous avions pour objectif de le réhabiliter pour une pratique sportive pour toutes et tous dans de bonnes conditions.

Je pourrais aussi m’étonner de voir l’investissement dans les bâtiments scolaires baisser significativement alors que vous ne cessez de le revendiquer. Avec 2,5 millions d’euros prévus c’est bien loin des 3 - 3,5 millions d’euros que nous y consacrions chaque année depuis 2014. À ce rythme, sur un mandat, vous ne consacrerez aux écoles que 15 millions d’euros quand nous avions fait en sorte avec S. Karroumi d’y consacrer 21 millions sur notre mandat. C’est une baisse de 25% ! Les enfants, les parents, les enseignants, le personnel communal travaillant dans les écoles apprécieront.

Ainsi, vous nous présentez ici un DOB classique, traditionnel que nous aurions eu plaisir à débattre dans un contexte normal.

Seulement voilà nous ne sommes pas dans un contexte normal et votre rapport est tout sauf une proposition d’orientation budgétaire. Il ne dit rien des priorités politiques de votre mandat, ni de vos orientations. Il dit sécurité, égalité des chances et seniors sans rien préciser des actions réelles, nouvelles ou renforcées.

Comme nous ne sommes pas dupes, nous comprenons que pour des raisons de calendrier électoral vous ne souhaitez pas afficher vos prises de positions. Probablement avez-vous un doute sur la popularité des réformes à venir et que vous gardez bien au chaud pour 2022 ?

Le problème Madame la Maire, c’est que nous n’en sommes pas là. La crise sanitaire, économique et sociale est là. Et les albertivillariens en souffrent, tous les jours, et de plus en plus.

Ce rapport d’orientation budgétaire, il devrait afficher que les élus, majorité comme opposition, sont aux côtés de celles et ceux qui subissent de plein fouet ces crises, au-delà des clivages partisans, en proposant des priorités. Ces priorités elles sont évidentes et s’imposent à nous objectivement.

Voici donc les premières priorités que le rapport et le budget devraient afficher :

Priorité numéro 1 : la santé !
Le rapport et le budget doivent donner tous les moyens à notre centre municipal de santé Antoine Pesqué ainsi qu’à la fabrique de santé Madeleine Bres.
Remplacement des machines radios, mammographe notamment, équipements légers, fournitures de bureaux, travaux de rénovation, réparation de l’ascenseur par exemple, extension des horaires d’ouvertures, embauche de psychologues et de praticiens : vous devez afficher une politique ambitieuse qui réponde au plus tôt aux besoins urgents des albertivillariens.

Ils sont trop nombreux à avoir décalé, reculé un rendez-vous médical, même pour un contrôle. Combien de maladies n’ont pas été détectées à cause du Covid ? Il faut absolument rattraper le retard et donner les moyens à nos personnels de santé d’être pro-actifs auprès d’une population déjà trop discriminée par le manque de médecins et de spécialistes de manière générale sur le territoire.
Les albertivillariennes et les albertivillariens sont comme tous les habitants de ce pays. Ils sont confrontés à des troubles psychologiques, des crises d’angoisses, des débuts de dépression. Ils ont besoins de se faire suivre.

Aubervilliers est une ville universitaire à présent. Elle accueille une dizaine de résidences universitaires. Que faisons-nous pour ce nouveau public ? Un public fragile, enfermé dans des chambres de 9m2 ? Que proposez-vous pour eux ? Rien ? Je ne peux y croire. Mais force est de constater que le rapport est muet à sujet.

Priorité numéro 2 : l’action sociale !
Toujours pour partir de la réalité étudiante, j’échangeais encore récemment avec un professeur d’université à Paris 8. Ce dernier m’expliquait que pour la première fois de sa longue carrière il constatait que ses étudiants avaient faim. Selon un sondage IFOP ils sont 74% à déclarer rencontrer des difficultés financières. 74%.

La faim est là Madame la Maire.

Cette dure réalité constitue aussi le quotidien de beaucoup de familles d’Aubervilliers. Des mères se privent de repas le soir pour laisser le peu de viande qu’elles ont à leurs enfants. Le nombre de personnes que nous croisons à Aubervilliers en train de mendier a fortement augmenté. Chacun le constate au quotidien au marché ou ailleurs. Les associations de solidarité manquent de moyens, de denrées. Noël dernier n’était pas à la fête. Loin s’en faut.

Un budget digne de ce nom dans une période comme celle d’aujourd’hui a le devoir impérieux d’afficher un soutien sans faille aux familles dans le besoin. Il doit inscrire une augmentation nette des bons alimentaires comme des aides au paiement des factures d’électricité ou de gaz. Il doit afficher la possibilité d’accueillir tous les enfants le midi.

Il faudrait s’organiser pour mettre en place un restaurant solidaire, gratuit, le soir où toutes les personnes qui n’ont pas les moyens de se faire à manger puissent venir y trouver un repas et un sourire qui réchauffent les corps et les cœurs.

Pour rappel début 2021 nous étions en Ile de France à + 16% de demandeurs d’emplois et plus de 32% pour les moins de 25 ans. Je vous laisse imaginer les chiffres pour la Seine Saint-Denis et Aubervilliers.

Donc Priorité numéro 3 : la jeunesse !

Les jeunes sont parmi les premières victimes de cette pandémie. La génération Covid, comme elle est appelée dans les médias, souffrent de ne pas pouvoir se réaliser. Comment peut-on pleinement être jeune quand on ne peut pas aller en cours, faire la fête, pratiquer une activité sportive, aller au cinéma, au théâtre, à des concerts ? Comment construire un regard neuf sur le monde quand tout passe par un écran loin de la chaleur humaine et de ses passions ?

A Aubervilliers les jeunes souffrent déjà d’un manque de capital financier, du fait de leur revenu modestes, mais ils sont aussi trop souvent handicapés par un faible capital social et culturel. Cette situation les dessert fortement pour l’obtention d’un diplôme, d’un concours ou dans la recherche d’un stage, d’une alternance ou d’un premier emploi. Sur le marché du travail, ils seront encore moins bien positionnés face à d’autres issus de banlieues plus aisées.

Je sais Madame la Maire que vous êtes sensible à la lutte contre le décrochage scolaire. Alors pourquoi cette question n’apparaît pas ? Pourquoi la ville ne prend pas des dispositions nouvelles ou renforcées pour leur accompagnement ? Pourquoi n’est-ce pas une orientation budgétaire ?
À tout le moins, la ville d’Aubervilliers pourrait proposer contre cela et les situations d’échecs, l’aide à l’achat d’ordinateurs pour les jeunes qui ne sont pas concernés par les dispositifs existants comme ceux du conseil départemental de la Seine Saint Denis ou de la région Île de France ou bien un accès internet pour lutter contre la fracture numérique.

Les jeunes qui ont entre 18 et 25 ans, qui ont quitté le domicile parental, n’ont le droit à rien. Ils sont sans ressources. Il est primordial qu’ils puissent obtenir le droit à toucher le RSA. Les travaux du prix Nobel d’économie, Esther Duflo, ont démontrés qu’une personne disposant de ressources, même faibles, arrivent plus facilement à trouver un emploi, à se former, qu’une personne qui doit à chaque instant penser à sa survie.

Je dis cela car la ville d’Aubervilliers s’honorerait à se proposer comme « ville test » pour la mise en place du RSA pour les moins de 25 ans. Cela répondrait à un besoin pour des milliers de jeunes albertivillariens.

Je l’ai déjà dit à un autre conseil mais notre commune pourrait mettre en place un passeport sport et culture pour inciter de manière volontariste un retour à ses activités dès que la situation le permettra pour qu’un maximum de jeunes en bénéficie. Il n’y a pas une seconde à perdre.

Enfin, il faudrait se doter de plus de moyens pour être pro-actifs avec les entreprises du territoire pour développer un maximum de partenariats afin d’aider un maximum de jeunes à trouver un stage, une alternance, un contrat de professionnalisation ou même un premier emploi. J’avais cru comprendre que c’était votre délégation à Plaine Commune, Madame la Maire.

À l’inverse, je constate que vous décidez de retirer 500k€ pour Aubervacances-Loisir et 300k€ pour l’OMJA, sous prétexte que les subventions n’ont pas été dépensées à cause du Covid en 2020, alors qu’il aurait fallu leur laisser pour pouvoir mettre les bouchées doubles dès que la situation le permettra. Cynisme quand tu nous tiens…

Voilà ce qu’un rapport d’orientation budgétaire digne de ce nom face à la situation inédite à laquelle nous sommes confrontés aurait dû faire.
Ce petit fascicule technique n’est pas à la hauteur des enjeux, des besoins et des habitants. Il n’exprime qu’une chose : la médiocrité de votre conscience. Il raconte l’inadéquation entre vos compétences, votre vision et la vie des gens d’ici.

A l’inverse de tout cela ce rapport fait pire, il commence, quand on sait lire entre les lignes, à annoncer le tournant de la rigueur et de l’austérité que vous vous apprêtez à prendre.
En effet, plusieurs incises discrètes mains inscrites annoncent vos intentions réelles.

Ainsi à la page 16 du rapport vous écrivez ceci :

« Pour autant, le dynamisme des dépenses contraintes observé depuis plusieurs années sur les chapitres 011 et 65, se poursuit et amène la municipalité à chercher des leviers durables 
d’optimisation des ressources. Plusieurs démarches sont inscrites au BP 2021 : 
-  Un audit organisationnel confié à un cabinet spécialisé qui doit permettre de remettre à 
plat la répartition des missions et les moyens qui y sont consacrés ; 
-  un audit financier sur les relations financières de la Ville avec ses partenaires ; 
-  La mise en place d’un régime indemnitaire (RIFSEEP) plus incitatif qui doit permettre de 
valoriser l’engagement des agents, d’agir sur le taux d’absentéisme et de contenir la 
croissance des dépenses de personnel ; (BIS)
-  Un diagnostic du patrimoine Ville afin d’optimiser les dépenses rattachées (entretien, 
charges, taxes etc.). »

L’audit organisationnel vise évidemment à supprimer des postes dans les services pour faire des économies et compenser « l’armée mexicaine » théorique de postes créés à la police municipale.

L’audit financier vise à baisser les subventions à un certains nombres d’opérateurs historiques d’éducation populaire travaillant pour les enfants et les jeunes, Aubervacances et l’OMJA évidemment.

Le régime indemnitaire (Rifsep) quant à lui vise tout bonnement en réalité à baisser les salaires des agents municipaux, souvent ceux des catégorie C, en les conditionnant à des objectifs de rentabilités intenables tout en imposant la méritocratie portée par votre ami Nicolas Sarkozy.

Enfin, le diagnostic du patrimoine, a pour vocation de recentrer les services dans un même lieu pour vendre, pour ne pas dire brader le patrimoine de la ville au profit probablement de promoteurs immobiliers gourmands et très actifs en ce moment auprès de votre majorité.

Pour 2021, c’est en partie grâce à ces leviers que vous annoncez page 15 et je vous cite encore : « Les dépenses de fonctionnement baissent de 900 K€ par rapport au BP 2020, et ce malgré une forte hausse des dépenses contraintes. » 

C’est donc bel et bien la mise en place de l’austérité qui débute.

L’affichage que vous ne cessez de répéter de la hausse de 20% de la dotation aux élèves représentent en euros pour 50K€ seulement. (50k€ contre 900k€) Cela ne pèse pas lourd face aux économies sur les salaires, sur l’emploi, sur les jeunes, les équipements sportifs … et la culture presque inexistante. En réalité, si avec votre main gauche, vous donnez quelques centaines d’euros aux écoles, avec votre main droite vous en reprenez des milliers sur le dos des familles, des salariés et des jeunes. N’est pas Arsène Lupin qui veut Madame Franclet ! Et contrairement à lui, qui dérobe aux riches, vous c’est aux couches populaires que vous enlevez le peu de moyens qui leur sont alloués. C’est injuste et honteux.

Je veux dire ici que la critique n’est en aucune manière une critique envers les services qui font un travail formidable dans un contexte difficile. Ce n’est pas non plus complètement une critique contre José Lessère qui joue son rôle d’adjoint aux finances en donnant de manière très transparente les éléments techniques d’appréciation du budget.

Non c’est une critique politique, d’une orientation médiocre, en dessous de tout, loin d’être à la hauteur des enjeux.

Ce DOB constitue une faute politique, morale, sociale, sanitaire même, que vous porterez sur vous comme la marque de l’amateurisme que tout le monde a déjà mainte fois constaté et qui maintenant se dévoile au grand jour.

Je vous remercie.

3 Messages

  • Quelques réflexions Le 17 février à 17:51, par Léna

    La mise à disposition des interventions de Soizig N et d’Anthony D lors du Conseil municipal constitue un petit événement. Certes, on pouvait y accéder au travers de la vidéo de compte rendu du Conseil, mais leur mise en place dans l’écriture nous aide à mieux apprécier et comprendre.

    Il s’agit de textes denses, compactés par les conditions concrètes d’exposition (6 minutes), mais on a dorénavant les moyens de les appréhender vraiment. Nous voici loin des petites musiques caricaturales autour des calculs politiciens qui brouilleraient le paysage politique local.

    Pour parler franc, je trouve ces textes de grande qualité parce qu’ils établissent le clivage profond qui existe entre une politique de droite et une politique de gauche.

    Il est de ce point de vue éclairant que Mme F ne discute aucune des nombreuses propositions formulées(la remarque vaut pour les séances précédentes du Conseil municipal).

    Drapée dans ses certitudes, ses approximations et ses calculs à plus long terme (les fameuses lignes en creux pointées par Anthony Daguet, elle peut gravement déraper aussi comme elle l’a fait à l’égard de S. Karroumi lors de son "intervention" sur la piscine qui a tout de même établi que deux de ses adjoints alors élus d’opposition avaient approuvé le projet.

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    • Quelques réflexions Le 17 février à 22:39, par Evènement

      Merci à Lena de nous indiquer que les interventions de Soizig N et Anthony D sont des évènements. Personne ne s’en était rendu compte.

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    • Quelques réflexions Le 18 février à 09:33, par Recherche

      Léna a bien raison de souligner la qualité des interventions de Soizic et Anthony. Il y a dans l’ampleur de leur vision , la précision de leur argumentation, la hauteur de vue de leur projet, la sérénité avec laquelle ils développent leurs arguments, la promesse d’un nouveau moment de réflexion, productif de sens et de réalité. Leur fréquentation des séminaires du philosophe Alain Badiou, que célèbre aujourd’hui le journal l’Humanité, ne doit pas y être pour rien.

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