Des artistes et intellectuels soutiennent les luttes contre la réforme des retraites :

lundi 9 décembre 2019

Ariane Ascaride Actrice

J’apporte mon soutien total et solidaire au mouvement social pour les retraites engagé le jeudi 5 décembre 2019.


Ludivine Bantigny Historienne, université de Rouen-Normandie

Leur puissance est immense ; leur violence aussi. Celles et ceux qui sont au pouvoir entendent détruire méthodiquement tout ce qui a été conquis depuis des décennies et réprimer nos révoltes face à cette casse. En machine implacable, leurs contre-réformes atteignent une à une ce qui a été construit pour tenter une vie bonne, collectivement : la protection sociale, le droit du travail, les services publics… Si nous nous lançons dans la grève, c’est pour arrêter la machine, la spirale infernale. En combattant la contre-réforme des retraites, nous défendons la solidarité et refusons de nous faire dévorer par le grand principe du profit et du marché. La grève est un moyen de lutte salutaire pour inverser le rapport de forces. Il sert à bloquer la marche inflexible de la production et des flux permanents ; à prendre le temps de nous retrouver ; à l’avoir enfin, ce temps des échanges, des partages et des actions. Ces intenses moments de solidarité sont historiques : on ne saurait les manquer.


Laurent Binet Écrivain

La guerre sociale a ses spécificités, dont la principale est sans doute qu’il s’agit d’une guerre asymétrique. They got the guns, but we got the numbers. Ils ont la force, nous sommes le nombre. Malheureusement, leur force de frappe ne se limite pas au LBD. Au monopole de la violence légitime, le gouvernement adjoint celui de la vérité officielle. D’une chaîne d’info à l’autre, s’égrènent les mensonges les plus éhontés : c’est à la violence des manifestants que la police répond. L’unanimité apparente contre la réforme des retraites masque la vérité qui est que ces manifestations sont le fait de fonctionnaires qui se battent pour leurs régimes spéciaux. Les réseaux sociaux s’agitent pour démentir, mais ils font du bruit, quand en face, en rangs serrés, on entend une voix. Mission impossible ? Tant mieux. Personne n’a dit que ce serait facile. Les médias répètent en boucle que la vie s’arrête pendant les grèves. Or, c’est le contraire : c’est là que tout commence.

Monique et Michel Pinçon-Charlot, sociologues et directeurs honoraires de recherche CNRS

Les manifestants sont serrés comme des sardines en boîte, heureux d’affronter ainsi le froid sibérien de ce 5 décembre 2019. La joie est là d’être ensemble, jeunes lycéens, étudiants, ouvriers, employés, cadres, chômeurs et retraités déterminés à sauver la logique de solidarité et de justice sociale du système actuel de retraite par répartition. Munis de pancartes que nous avons préparées la veille, dont un des slogans invite à « supprimer les régimes spéciaux de l’oligarchie capitaliste », nous essayons de nous faufiler pour prendre la mesure d’une manifestation dans laquelle les syndicats et notamment la CGT, visible avec ses gros ballons et drapeaux rouges, ont une responsabilité énorme pour éviter la casse qui fait le bonheur des médias. Le service d’ordre sera à la hauteur. La dignité des travailleurs marqués dans leurs corps par des conditions de vie et de travail de plus en plus difficiles contraste avec l’indignité, la cupidité et l’inhumanité de la violence des capitalistes qui sablent le champagne au Medef, dans les cercles ou dans l’entre-soi des beaux quartiers. Mais la volonté d’en finir avec les capitalistes et leurs crimes contre l’humanité et la planète a été criée, chantée, revendiquée, montrant bien la conscience que la mise à mal des retraites ne constitue qu’une étape dans l’asservissement généralisé des travailleurs.

Gérard Mordillat
Cinéaste et auteur

Pour comprendre le projet du gouvernement sur les retraites, le meilleur est encore d’écouter François Fillon intervenant devant les patrons : « Le système par points, ça permet une chose qu’aucun homme politique n’avoue, ça permet de baisser chaque année la valeur des points, et donc de diminuer le niveau des pensions. » Qu’ajouter de plus ? Un responsable politique de droite assume sans problème de rendre les pauvres encore plus pauvres et pour une fois on peut le croire sur parole. Quant à la honteuse propagande gouvernementale contre les soi-disant « privilégiés » (les cheminots, les profs, les infirmières, etc.) elle ne suscite que du mépris avant de susciter de la haine. Vive la Sociale !


Michèle Riot-Sarcey Historienne

Étonnante manifestation samedi partout en France. Les petites villes en particulier se sont mobilisées, en grand nombre. C’est dire l’étendue du mécontentement, à la hauteur de la brutalité « réformatrice » d’un gouvernement ouvertement au service du néolibéralisme. La politisation de la population s’est étendue si bien sur tout le territoire qu’aujourd’hui chacun est à même de comprendre, derrière la communication mensongère des différents ministres, la catastrophe qui se prépare en matière de retraite à venir. Après la loi travail, le scandale de la réforme du chômage, la résistance collective, enfin, s’organise. Le soulèvement des gilets jaunes laisse des traces sur la prise de conscience et l’esprit de résistance en cours. La précarité depuis longtemps dénoncée par eux risquerait en effet de s’ajouter à une réduction drastique des retraites si par malheur nous étions contraints de céder encore une fois. Le mouvement de refus est déterminant, car c’est l’avenir d’une démocratie réelle qui est en jeu. Plus aucune réforme ne devrait se faire sans l’accord de tous les concerné·es.

Willy Pelletier Sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic

Nous vivons un basculement qui terrifie. Les patrons de toutes espèces, les actionnaires, leurs DRH, formaient une classe. Macron la rend caste. En même temps qu’il détruit la civilisation sociale issue des luttes du passé ; cette civilisation des services publics qui a l’égalité au cœur. Nous protégeons une civilisation. Les grèves, cet hiver, vont au-delà de nous-mêmes. Nous défendons les vies de peine de tous les militants d’hier qui n’ont rien ménagé pour, partout, conquérir nos droits. Nous avons, elles nous portent, leurs voix qui nous restent. Leurs leçons de liberté nous ont faits indociles, résistants. Nous avons, qui nous portent, leurs visages camarades, leurs rires, l’insolence et leur dignité. Ce passé nous oblige, leur passé ne passe pas tant qu’avec eux nous luttons. Avec eux disparus qui nous restent coude à coude, sitôt que nous luttons. Aucun d’entre ces camarades, anonymes et merveilleux, n’est mort, ils sont nos forces vives, l’élan qui jamais ne plie et enchante les luttes.


Bernard Vasseur Philosophe et essayiste

Parce que je n’en peux plus d’entendre proférer cette ânerie manifeste : on vit plus longtemps donc on travaille plus longtemps, où le « donc » est une escroquerie réactionnaire maquillée en évidence naturelle. Parce que la retraite doit être vue désormais non comme une aumône faite à « un troisième âge » inactif, mais comme le salaire continué d’une « troisième vie » active, épanouie et jouant un nouveau rôle social. Parce que le moderne, le civilisé, c’est de pousser plus loin le « déjà-là » communiste qui considère que le travailleur n’est pas qu’un salarié (un « coût » aux yeux du patronat qui cherche à le réduire) ou une marchandise (une « chose à vendre ») vouée au travail soumis, mais une personne humaine, dont la réalité de vie est bien plus ample que le seul temps qu’elle passe au travail et qui doit être considérée même lorsqu’elle n’est pas ou plus dans l’effectuation d’un travail salarié. Parce que le capitalisme déchaîné d’aujourd’hui et qui se croit seul en scène, c’est la « dé-civilisation » En marche !

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