Quelques données sur les évolutions démographiques, sociales et économiques d’Aubervilliers

mercredi 4 juin 2008

Dans une analyse de l’évolution socio-politique du département réalisée en 2004 par la Fédération du PCF depuis sa création à aujourd’hui, Aubervilliers est caractérisée comme une ville pauvre à appauvrissement accentué. Il faut vérifier si les données statistiques plaident en faveur de cette analyse. Mais auparavant, il convient de se demander si la caractéristique principale de l’étude départementale s’applique à Aubervilliers.

L’étude indique : « le département de Seine-Saint-Denis a été créé pour ses caractéristiques historiques, façonnées par le premier tiers du XXe slècle : industriel, ouvrier, pauvre, communiste. C’est parce qu’elle constituait une sorte de « bantoustan rouge » (entre 40 et 49% de voix communistes entre 1945 et 1962) que la Seine-Saint-Denis a été dessinée par les architectes politiques du découpage francilien : il fallait circonscrire l’influence du PCF ».

Cette homogénéité originelle a été rompue notamment par l’éclatement sociologique. La désindustrialisation s’est développée et a entraîné un recul très important de la classe ouvrière en même temps que se développait le chômage, brisant le sentiment d’appartenance de classe. Il faut garder en mémoire ces considérations tout au long du développement qui suit.

Nota  : les éléments statistiques communiqués par l’Observatoire de la vie locale qui constituent la base de l’analyse sont assez difficiles à manier. Il n’existe pas vraiment de document rétrospectif et les éléments sont ajustés au fil du temps sans que l’exposé qui les présente soit homogène dans ses développements. Des éléments chiffrés figurent un moment puis disparaissent - ainsi pour l’emploi public au demeurant non étudié dans le détail (répartition par administration ou service, qualification des emplois…) - on observe aussi des variations de chiffres parfois non négligeables…
Les développements qui suivent se trouvent en conséquence placés sous ces incertitudes. Précisons d’autre part que les données issues du recensement de 1999 constituent toujours l’essentiel du socle statistique disponible seules quelques données nouvelles ayant, depuis lors été produites.

I - Les évolutions d’Aubervilliers

1 - La population

Durant trois décennies Aubervilliers a vu sa population baisser. Entre 1968 (point le plus haut) et 1999, la population recensée est passée de 73 695 habitants à 63 136 (-10 559 habitants, -14,32%).

Cette baisse n’est pas régulière. Sur le total des pertes, deux périodes se détachent :-5 257 habitants entre 1975 et 1982 ;-4 421 habitants entre 1990 et 1999. La pause intervenue entre 1982 et 1990 correspond à la période de construction de la grande cité de la Maladrerie. Les causes des décroissances se situent pour une large part dans la réduction du nombre de logements et dans la montée de la vacance dans le secteur ancien du parc immobilier.

Une projection réalisée par l’INSEE en 2005 infirme cette tendance d’une manière spectaculaire puisque en 6 ans la population aurait crû de 14,5% (+ 9000 habitants), passant de 63 136 habitants à 72 300. En six ans la baisse observée trois décennies durant aurait donc été quasiment effacée (et nous sommes à la fin de 2007 : que s’est-il passé depuis deux ans ?).

L’Observatoire de la société locale explique cette hausse par l’accroissement de l’offre de logements mais ne donne aucune indication qui soutienne cette thèse. Si la thèse d’une augmentation de l’offre de logements n’est que très partiellement pertinente, il faudrait considérer la question autrement en l’abordant notamment à partir de la densification de l’occupation des logements ce qui n’est sans doute pas sans conséquence sur la qualité de vie.

On observera que l’on ne dispose d’aucun élément concernant la qualité des nouveaux habitants (âge, sexe, qualification, origine géographique).

Ces évolutions de la population se combinent avec une très forte rotation des habitants. Si l’on considère la période de baisse pour laquelle les données de 1999 sont disponibles, les chiffres montrent que d’un recensement l’autre, environ 21 000 personnes déclarent venir d’une autre commune. Cela représente (c’est un ordre de grandeur), environ 3 000 personnes par an.

Depuis 1982, 43 000 personnes ont déclaré être venues habiter Aubervilliers (soit 64% de la population actuelle) et, comme la population a décru de 4 600 unités durant la période, on peut en conclure que près de 48 000 personnes ont quitté Aubervilliers.

Il faut conclure de ces chiffres que 1/3 seulement de la population est stabilisée.

2 - La population active

La population active c’est la population en âge de travailler, autrement dit, ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas. Bien évidemment, la courbe de la population active suit celle de la population comme le montre le tableau 1.

Tableau 1 – Population, population active, population occupée, chômeurs, RMI (1975-2006)

Année Population Population active Population active ayant un emploi Chômeurs RMI (créé en 1989)
1975 2 400 (6,2%) -
1982 67 719 36 113 31 047 (87%) 4 673 (13%) -
1990 67 557 35 143 29 608 (84%) 5 529 (16%) 794
1999 63 136 30 927 23 895 (77%) 6 976 (23%) 2 919
2006 72 300 5 763 4 043*

*14,6% des ménages, RMI depuis plus de trois ans pour 50%.

Entre 1975 et 1999, le taux de chômage a presque quadruplé. La décrue non négligeable du chômage à partir de 1999 (-1 000 chômeurs en décembre 2001) n’a constitué qu’un bref répit. En décembre 2003 on comptabilise à nouveau 6 397 chômeurs et la courbe est encore à la hausse en 2004. En décembre 2006 le nombre des chômeurs paraît avoir décru mais il convient de noter que tous les sans emploi ne sont pas recensés et, qu’à l’inverse, existe du travail clandestin dans une proportion non chiffrable.

Il ne faudrait pas, non plus, conclure que le fait d’être répertorié comme « ayant un emploi » signifie que l’on travaille à plein temps. Nous ne disposons pas des chiffres de la précarité sur la ville mais, si l’on transpose grossièrement les données nationales, il est vraisemblable qu’environ 8 000 personnes connaissent des situations de travail précaire.

Résumons : en 1999 sur une population active de 31 000, 7 000 personnes (23%) sont au chômage et 8 000 (26%) ont un emploi précaire. L’emploi stable représente à peine 51% de la population active.

Ajoutons que, depuis 1989, le nombre de Rmistes a été multiplié par 5 (5,6% de la population en 2006 et 9% de la population active en 1999). Ces chiffres apportent l’incontestable preuve des grandes difficultés d’une importante partie de la population.
Si le basculement dans le chômage et la précarité provoque un appauvrissement très important de la population il convient d’y ajouter les difficultés en matière de pouvoir d’achat des salaires et pensions qui constituent l’essentiel des revenus de la population d’Aubervilliers.

Pour mesurer cet appauvrissement, nous disposons de quelques statistiques fiscales, assez grossières mais significatives des tendances. Un chiffre tout d’abord : en 1988 près de 7 foyers fiscaux [1] sur 10 acquittaient l’impôt sur le revenu. En 2001 ils ne sont plus que 4 sur 10. En 2001, le pourcentage des non imposables à Aubervilliers est de 13% supérieur à celui de la Seine-Saint-Denis.

Tableau 2 - Imposables, non imposables, revenu mensuel moyen par foyer en 2006

Nombre Revenu mensuel moyen par foyer
Imposables 15 126 (38,5%) 1 568 euros
Non imposables 24 156 (61,5%) 488 euros
Total 39 282 (100%)

Si l’on regarde maintenant l’échelle des revenus par foyer, les chiffres sont les suivants.

Tableau 3 – Revenu fiscal annuel et mensuel par foyer en 1999

Revenu annuel moyen (en €) Revenu mensuel moyen (en €) Nombre de foyers % des foyers sur le total Observations
- 9 000 760 19 000 51%
de 9 000 à 12 000 de 760 à 1 000 6 000 16% 67% des ménages ont un revenu fiscal net inférieur à 1 000 €
de 12 000 à 19 000 de 1 000 à 1 600 8 000 21%
supérieur à 19 000 supérieur à 1 600 4 000 10%

Nota : il s’agit là de revenus fiscaux nets c’est-à-dire qui ne comprennent pas toutes les ressources monétaires (10 et 20% d’abattements fiscaux sur les salaires et pensions, allocations familiales, aides diverses, revenus indirects des Comités d’entreprise...). Quelles que soient les précautions de lecture, la caractéristique principale est la faiblesse massive des revenus.

Il est inutile d’insister plus avant : l’analyse d’Aubervilliers comme ville pauvre qui reste pauvre voire s’appauvrit est juste.

3 - La population étrangère

En matière statistique est considéré comme « étranger » celui qui ne remplit pas les conditions juridiques d’accès à la nationalité française.

Les chiffres de la population étrangère sont les suivants.

Tableau 4 - Nombre et % d’étrangers dans la population et la population active

Année Population Population active
1982 18 319 (27%) 10 379 (55,4%)
1990 20 052 (30%) 11 073 (55,22%)
1999 18 737* (29%) 10 155 (55,4%)

*dont 43% de femmes et 18% d’originaires de l’Union européenne.

Les étrangers habitant Aubervilliers représentent environ 30% de la population et cette proportion reste relativement stable. Mais la statistique ne dit pas tout : une partie de la population étrangère (sans papiers) n’est pas recensée.

II - Les évolutions de l’emploi et les évolutions sociologiques


1 - Les évolutions de l’emploi

Depuis 1990 le nombre des emplois existant à Aubervilliers a chuté de plus de 4 000. Alors que depuis la moitié des années 1970 il se situait aux alentours de 28-30 000, il est tombé à 25 700 en 1999. Les évolutions postérieures ne sont pas connues mais paraissent dégager une hausse (le chiffre provisoire pour 2005 dans le secteur privé est de 20 556 contre 18 604 en1999).

En 1999, l’emploi dans le secteur privé représente environ 72% (18 600) du total des emplois et l’emploi public 28%(6 910).Si l’on considère le secteur privé, dans quels secteurs l’emploi se répartit-il ?

Tableau 5- Evolutions de l’emploi privé par secteur (nombre et %) en 1992 et 2005

1992 2005 Évolution
Industrie 6 326 (29,9%) 2 080 (10,1%) -19,8 points (-29 points/1987)
Construction 3 381 (15,8%) 2 071 (10,1%) - 5,7 points
Commerce 6 166 (29,1%) 5 873 (28,6%) -0,5 point
Transports 965 (4,5%) 681 (3,3%) -1,2 points
Services 5 740 (27,1%) 9 851 (47,9%) +20,8 points
Tous secteurs 21 169 (100%) 20 556 (100%)

Les mutations sont considérables : l’emploi industriel s’effondre et les services s’envolent.

L’Observatoire de la société locale note (sans donner de détails) une Pmisation des entreprises. En moyenne, le nombre de salariés employés par établissement du secteur privé décroît de 16,3 en 1975 à 10,32 en 2003. A cette date les « Très petites entreprises » (moins de vingt salariés) constituent 91% du nombre total des entreprises (2 106) et occupent 36% des salariés. Le développement des activités de grossistes est très important : en 1998, 256 établissements employant 1 778 salariés.

La répartition des emplois par taille d’entreprise est la suivante.

Tableau 6 - Répartition des emplois par taille d’entreprise en 2003

% des emplois Taille des entreprises
24,45 moins de 10 salariés
28,48 de 10 à 49 salariés
10,72 de 50 à 99 salariés
10,23 de 100 à 199 salariés
18 de 200 à 499 salariés
7,86 plus de 500 salariés

La régression du nombre des grandes entreprises et le processus de Pmisation soulève des problèmes syndicaux et politiques. En effet, les entreprises sont le coeur de la contradiction capital/travail. Or l’implantation syndicale est difficile dans les PME. Sur le plan politique, la régression du nombre des ouvriers d’industrie constitue également un gros problème, dans la mesure où ils ont, dans le passé, constitué la base sociale de l’enracinement de l’influence communiste.

2 - Qui travaille à Aubervilliers ?

En 1999, 74% des emplois que compte Aubervilliers sont occupés par des habitants d’une autre ville. Depuis 1990 le nombre d’albertivillariens travaillant à Aubervilliers a chuté d’un tiers.

Tous les jours plus de 17 000 personnes quittent Aubervilliers pour travailler ailleurs : 49% à Paris, 29% en Seine-Saint-Denis, 11 % dans les Hauts-de-Seine. A l’inverse, plus de 19 000 personnes n’habitant pas Aubervilliers y travaillent. Ce sont plutôt des cadres, des professions intermédiaires, des ouvriers qualifiés.

Ces phénomènes trouvent leurs racines dans au moins deux facteurs. le premier est la diminution du nombre des emplois salariés ; le second dans l’inadéquation entre le niveau de formation/qualification et l’offre d’emplois. Sur ce second facteur voici quelques chiffres concernant la population des plus de 15 ans.

Tableau 7 - Niveau de diplôme de la population de plus de 15 ans en 1999 en % (Aubervilliers, 93, Ile-de-France)

Niveau de diplôme Aubervilliers Seine-Saint-Denis Île-de-France
Aucun diplôme 33% 24% 16%
CEP 15% 15% 13%
BEPC 9% 9% 9%
CAP 21% 24% 21%
Bac/brevet pro 11% 12% 14%
Bac +2 6% 8% 11%
Niveau supérieur 5% 7% 17%

3- Quelles évolutions sociologiques ?

Les évolutions sociologiques intervenues entre 1982 et 1999 sont les suivantes.

Tableau 8 - Évolution des catégories socio- professionnelles emplois salariés

Catégorie 1982 (nombre et %) 1999 (nombre et %) Évolution (nombre et %)
Professions intermédiaires 5 128 (14,2%) 4 956 (16%) -172 (+1,8 point)
Employés 11 353 (31,5%) 11 177 (36,2%) -176 (+4,8 points)
Ouvriers 15 095 (42%) 10 736 (34,8%) -4 359 (-7 points)
Population active 36 113 30 841 -

L’évolution la plus importante (et de grandes conséquences politiques) est le recul du nombre d’ouvriers et la montée concomitante du nombre d’employés.

S’agissant des ouvriers, il faudrait affiner l’analyse. Leur qualification a sans doute baissé (évolutions industrielles). Ce ne sont plus les mêmes. Ils sont moins qualifiés et plus précaires, très touchés par le chômage. C’est une classe ouvrière déstabilisée.

Notes

[1On entend par foyer fiscal l’unité économique imposable qui représente grosso modo « la famille ». Un foyer fiscal peut varier de une personne (célibataire, veuf/veuve) à X personnes (couple + enfants... ). La notion de revenu moyen par foyer fiscal, dont il est fait état dans la suite du texte, est donc à interpréter avec nuances.

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