Aubervilliers. De quoi la grève du Théâtre de la Commune est-elle le nom ?

mardi 9 octobre 2018

un article de Marie-José Sirach publiée sur Humanite.fr le 7 octobre 2018

Depuis le 20 septembre, une partie des personnels du CDN d’Aubervilliers a cessé le travail et dénonce des méthodes de management violentes, contre-productives et inefficaces. 

Voilà plus de deux semaines que le théâtre de la Commune est confronté à une grève inédite. Et toujours aucune négociations en vue. La directrice du théâtre Marie-José Malis, s’est exprimée le 26 septembre dernier dans une très longue lettre – cinq pages - dont la lecture laisse pour le moins perplexe tant elle n’apporte pas d’éclairage significatif. « Aujourd’hui une grève étrange agite mon théâtre », écrit-elle en préambule. Cette grève conduirait à « l’invalidation de tout notre travail depuis 4 ans, de ma personne, de ma légitimité, de ma sincérité, de la portée de nos actes etc ». Tout en récusant d’avoir fait preuve « d’une inhumanité managériale » ou se défendant de « vouloir perversement licencier une salariée handicapée », Marie-José Malis s’en prend sans détour à la CGT et plus particulièrement à sa déléguée syndicale, soupçonnée de ne pas adhérer à son projet et même de ne pas supporter la présence des réfugiés accueillis dans le théâtre. 

Le 30 septembre, les grévistes répondent à Marie-José Malis. Leur lettre permet de comprendre que les tensions ne datent pas d’hier. Dès mai 2014, soit quelques mois après la nomination de la directrice, une déléguée du personnel alerte la direction : « certaines des situations évoquées sont des causes potentielles de souffrances au travail, aussi je me permets d’attirer votre attention sur la nécessité de redéfinir une méthodologie ... ». La situation exposée dans ce courrier décrit un climat délétère au sein du théâtre. Ainsi, écrivent-ils, lorsque « les critiques adviennent, les décisions autoritaires tombent sans appel. Des services sont restructurés, des salariés se voient retirer des attributions qui leur tenaient à cœur, voient s’éloigner des espoirs confiants d’évolution dans l’entreprise. C’est le temps des premiers départs (non remplacés pour certains), des premiers envols. L’espoir têtu mais vivace d’un grand travail mené en commun faiblit, la peur du bannissement commence ».

Alors, que comprendre ? Un simple conflit de personnes, de vieilles querelles entre une directrice « avant-gardiste » et une CGT rétrograde et conservatrice, ou, tout simplement, un conflit social qui révèlerait une détérioration des relations au travail au sein de l’entreprise, fût-elle artistique. De quoi la grève au CDN d’Aubervilliers est-elle donc le nom ? De quoi, le refus d’ouvrir des négociations de la part de la direction est-il le symptôme ?   

On ne met pas en scène Shakespeare ou Molière comme on met en boite des petits pois. Simple, basique. Les théâtres seraient-ils pour autant des entreprises à part, sans hiérarchie, sans lien de subordinations, sans conflit ? Un monde merveilleux en somme… « L’exception culturelle ne vaut pas exception sociale » a cru bon de rappeler Philippe Martinez venu soutenir les grévistes mercredi dernier. Comment ne pas entendre qu’ici comme ailleurs dans n’importe quelle entreprise engageant des hommes et des femmes, il y a bien du travail, de la valeur ajoutée, des volumes d’heures travaillées, des contrats et des conflits d’intérêts. Il ne faut pas être un grand marxiste pour le comprendre, non ? 

Ce qui se passe au théâtre de la Commune d’Aubervilliers est symptomatique de relations sociales et humaines dégradées au sein même de lieux que l’on pensait préservés. Des lieux gangrénées par une idéologie libérale sournoise qui nie le droit à la contradiction, à la complexité des rapports sociaux et donc au conflit. Voilà bien un paradoxe de notre époque que vient illustrer cette situation. D’un côté des valeurs humanistes affichées fièrement et, en même temps, une politique managériale qui emprunte au libéralisme ambiant les plus intransigeantes de ses recettes (vexations, déplacement de poste, etc). Ailleurs, le droit du travail serait un frein à la croissance économique. Ici, il serait un frein à la création…

Les théâtres sont des lieux d’art et de culture. Des lieux de création et de diffusion, d’hospitalité et d’émancipation pour ceux qui les fréquentent au titre de spectateur comme pour ceux qui y travaillent. L’un des derniers endroits où la pensée circule librement, où l’échange, le partage, les désaccords peuvent s’énoncer. Dialogue avec les spectateurs, les artistes, les dramaturges… Mais pas de dialogue social ?
Comment ne pas soupçonner que les conflits au sein des entreprises culturelles à
Aubervilliers, à Grenoble et Béthune, ferait finalement les affaires du ministère de la culture et de sa politique de rigueur budgétaire. La politique culturelle à l’emporte-pièce de la rue de Valois laisse présager le pire. Les questions de création, de production, de diffusion, de travail au long court auprès des publics sont ignorées par un ministère qui s’arrangerait très bien de la disparition de quelques centres dramatiques nationaux : trop chers, trop lourds, trop contraignants, trop libres et beaucoup trop de personnels permanents… La mise en concurrence récente de deux théâtres, Théâtre ouvert et le Tarmac, témoigne de cette politique. Tout comme la « création » du Pass culture qui induit l’idée d’un spectateur uniquement consommateur, niant le droit fondamental d’accès à la culture. 

En gardant le silence, en ne répondant pas aux sollicitations de la Mairie d’Aubervilliers qui propose que les deux tutelles (ville et ministère) jouent les médiateurs pour sortir « par le haut » selon les mots de l’adjointe à la culture d’Aubervilliers, le ministère de la Culture tourne le dos à la création et contribue à détricoter cette fameuse exception culturelle…

7 Messages

  • Je n’entends plus parler de la grève au théatre de la Commune. Est-elle terminée ? Un accord a-t-il été trouvé ?

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    • Extrait de la page facebook de " Salarié.e.s du Théâtre de La Commune en lutte" :

      Nous sommes à présent dans notre 4e semaine de grève.
      Depuis le dépôt du préavis, seulement 2 réunions de négociations ont eu lieu, et pour l’instant nous considérons que les conditions pour un retour à l’emploi ne sont pas réunies. En effet, lors de la seconde réunion de négociation, la direction, si elle n’a pas rejeté nos demandes en bloc comme lors de la réunion du 25/09, ne nous a pas donné suffisamment de garanties pour que nous puissions envisager une reprise du travail.
      Nous continuons donc notre mouvement, et vous invitons un nouveau rassemblement de soutien.

      ► Nous vous donnons rendez-vousl lundi 22 octobre à 18h30 devant le parvis du Théâtre de la Commune - 2, rue Edouard Poisson, 93000 Aubervilliers pour le 4ème temps fort de notre grève. Votre soutien est important !

      Au programme :
      - Lecture de la pièce "On n’a pas raison de se révolter, ou maître Moa se fâche"
      - prises de paroles
      - musique

      [COMMUNIQUÉ]
      Nous - une partie des salarié.e.s du Théâtre de La Commune Aubervilliers - sommes en lutte pour le maintien de nos postes et pour un retour au dialogue social rompu par le management pathogène de notre direction.
      Nous protestons contre les pratiques de gestion du personnel nocives que nous subissons depuis 4 ans.

      Nous demandons :

      ► L’arrêt immédiat de pratiques de gestion du personnel nocives
      ► Le respect de l’institution représentative du personnel
      L’ouverture d’un audit social RH et, dans l’attente des conclusions :
      ► Le maintien dans l’emploi, et dans leurs attributions, des salarié.e.s en poste
      ► Le gel de toute nouvelle création ou suppression de poste, et des restructurations en cours

      Nous espérons, par cet acte fort, faire entendre notre volonté inébranlable de stopper un fonctionnement inopérant et pathogène, et de reconstruire tous ensemble une organisation de travail basée sur le respect des salarié.e.s, la confiance en leurs compétences, et la concertation…

      INFOS :
      ► Pour venir en métro :
      ligne 7 (La Courneuve Villejuif / Mairie d’Ivry)
      arrêt Aubervilliers Pantin-Quatre Chemins.
      ► A pied, remontez l’avenue de la République vers Aubervilliers centre, 5e rue à gauche (12 minutes)
      ► Plus rapide, prenez le bus 150 ou 170 (passages fréquents) arrêt André Karman (5 minutes).

      Cagnotte de soutiens pour les grévistes :

      Plusieurs possibilités s’offrent à vous :
      - par chèque : à l’ordre du "Synpatc-cgt", indiquer au dos "solidarité Aubervilliers", l’envoyer au Synptac-cgt, 3 rue du Château d’eau, 75010 Paris
      - par virement : envoi du RIB par mail ou MP, puis indiquer sur l’ordre de virement "solidarité Aubervilliers".
      - par CB en passant par notre cagnotte en ligne ici : https://www.lepotcommun.fr/pot/ed3m5ouo

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  • A vrai dire c’est comme le projet de la zac au fort .ont réfléchi !!

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  • Est-ce que la grève au théatre est terminée ?

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    • Aubervilliers. De quoi la grève du Théâtre de la Commune est-elle le nom ? Le 9 novembre à 17:51, par Communiqué non, non ! pas de la maire

      Compte-rendu de la 4ème réunion de négociation du 6 novembre 2018.
      Salarié.e.s du Théâtre de La Commune en lutte·Vendredi 9 novembre 2018
      → Choix du cabinet d’audit :
      Les grévistes avaient proposé 2 cabinets d’audit. Les jugeant “trop proches de la CGT”, la direction n’en accepte aucun des deux, mais insiste pour que les grévistes rencontrent un de leur choix. Or nous avons eu vent du fait qu’une personne proche de la direction y travaillait. Nous déclinons donc cette proposition.

      La direction propose de tirer au sort parmi la liste fournie par l’inspection. Les grévistes proposent de demander à l’inspecteur du travail de nous orienter vers un cabinet.
      → Établissement du cahier des charges à destination du cabinet d’audit :
      Dans l’attente de la désignation d’un organisme, les grévistes proposent de commencer à élaborer un cahier de charges et de transmettre des propositions à la direction.
      → Demande de la direction de mettre en place un livret de « process internes normés » :
      Nous restons à ce sujet sur la position que nous avions exprimée dans notre précédent courrier à l’inspection du travail à savoir que cette proposition, qui ne répond à aucune demande dans le cadre de ce conflit tant de la part de l’inspection du travail que des grévistes, nous semble totalement superfétatoire par rapport à l’audit que nous demandons.
      Nous souhaitons justement que cette réflexion sur les « procédures organisationnelles » s’exerce dans le cadre de l’audit, et non par anticipation. En effet, ces « procédures » pourraient viser des motifs autres qu’organisationnels : notamment en cas de démultiplication arbitraire, d’inégalités dans la rigueur de leur application, ou de concentration sur certains services… Il nous paraît d’autre part problématique d’arrêter des procédures dont certaines ont été modifiées en l’absence des personnes concernées.
      Nous demandons donc clairement qu’aucune « procédure organisationnelle » ne soit envisagée avant les conclusions de l’audit. Nous souhaitons éviter que le climat anxiogène qui règne dans la structure ne soit encore renforcé.
      De plus, ce point n’ayant jamais fait partie de nos revendications, nous estimons que ce n’est pas le lieu d’en discuter davantage.
      → Poste de libraire :
      La direction refuse de réintégrer la salariée en charge de la librairie, et d’embaucher un.e placier.e sur le poste en CDII laissé vacant depuis le départ de la personne l’occupant. La direction avance des raisons « financières », notamment liées à la grève. Pourtant, la décision de réaffecter la salariée en charge de la librairie en placement lui a été communiquée avant le début de la grève, lors d’un entretien le 13 septembre.
      Il est mis également en avant par la direction la “polyvalence” du poste de libraire, alors qu’en réalité la salariée n’a jamais depuis son embauche été planifiée en placement. Elle a simplement été amenée à effectuer des remplacements de dernières minutes, et uniquement dans le mesure où personne d’autre n’était disponible. Par ailleurs, ce poste est en catégorie agent de maîtrise, alors que les placier.e.s sont en catégorie employé-ouvrier. La qualification et le niveau de responsabilité étant inférieurs, cette décision s’apparente bien à une rétrogradation, contrairement à ce que prétend la direction.
      Rappelons par ailleurs concernant “l’économie” ainsi réalisée que les postes en placement sont les moins bien rémunérés de la structure.
      Étant donné le peu de vraisemblance des raisons invoquées, tout nous porte à croire qu’il s’agit d’une mesure de rétorsion prise à l’égard de cette salariée, à qui l’administratrice a reproché lors d’un entretien le 13 septembre dernier d’avoir signé la lettre envoyée aux tutelles en juillet, et de ne pas avoir fait le bon choix lors des dernières élections professionnelles…
      A nouveau, nous ne pouvons nous satisfaire de cette réponse de la direction, et demandons la réintégration de la salariée en librairie, et l’embauche d’une personne en placement sur le poste laissé vacant.
      Nous nous interrogeons par ailleurs sur le fait que ces remaniements d’équipe interviennent, comme par hasard, dans le service dont la responsable est également déléguée Synptac-cgt, syndicat ayant déposé le 3 septembre le préavis de grève.
      → Organisation du pôle des publics :
      La direction souhaite modifier le poste de la directrice adjointe du pôle des publics et retirer la communication de ses attributions : la responsable de la communication prochainement embauchée, ne serait pas sous sa responsabilité. Pourtant, la directrice adjointe du pôle des publics gère ou co-gère la communication depuis 2007, et d’un point de vue catégoriel rien ne l’empêche : la salariée en tant que directrice est cadre 3, tandis qu’un poste de responsable est cadre 4.
      La direction prétend que cette embauche aurait été « actée » par les grévistes lors de la réunion de négociation du 8/10/2018. Il n’en est rien. Si ce poste y avait en effet été évoqué, il n’avait nullement été question de son positionnement dans l’organigramme.
      les grévistes considérant que les réponses apportées par la direction ne sont pas suffisantes, la grève est reconduite.

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