Conservatoire d’Aubervilliers - La Courneuve : La musique à l’école, pas au conservatoire ?

article paru dans l’Humanité du 22 juin 2018, par Jeanne Hutin

lundi 25 juin 2018

Malgré la volonté affichée de l’État de soutenir cette matière, l’établissement d’Aubervilliers-La Courneuve est en difficulté à cause d’un budget insuffisant.

Lors de la conférence de presse du 13 juin à l’occasion de la présentation de la Fête de la musique, la ministre de la Culture réaffirmait sa volonté de rendre accessible à tous la musique. Mais y aurait-il quelques couacs dans sa partition ?

Du côté du conservatoire d’Aubervilliers-La Courneuve, par exemple, obligé d’augmenter ses tarifs pour ne pas réduire la voilure, alors qu’il accueille 1 500 élèves et permet à la moitié des 4 000 enfants actuellement en école primaire de bénéficier d’un éveil musical dans le cadre du dispositif Orchestre à l’école. Le rayonnement de l’établissement est aussi international, qui accueille un certain nombre d’étudiants venus du monde entier.

Dans ce conservatoire à rayonnement par ailleurs régional, niché en plein cœur d’un des départements les plus pauvres, faut-il le rappeler, la part du budget allouée aux salaires des personnels de la fonction publique territoriale est en augmentation. Ce qui est plus que légitime, car lié au statut des professeurs, qui sont des fonctionnaires. Mais l’équilibre budgétaire est si fragile que cette augmentation a provoqué un déficit, menaçant dans un premier temps plusieurs postes de vacataires, suscitant une inquiétude chez les parents d’élèves, étudiants et professeurs. Le budget du conservatoire est financé à hauteur de 5 millions d’euros par Aubervilliers et La Courneuve. Le département participe à hauteur d’environ 120 000 euros. L’État se contente de verser quelques miettes. Et la région ? Rien, nada…
L’État et la région sourds aux multiples alertes

Pour faire face à cette situation, les deux communes ont voté récemment une rallonge de 60 000 euros. Les tarifs des cours, calqués sur le quotient familial, ont été augmentés : 3 % pour les élèves en 1er et 2e cycles, 10 % pour ceux du 3e cycle. La combinaison de ces deux actions a permis de ramener le nombre de postes menacés à 6. Les deux villes, extrêmement attachées à ce lieu d’apprentissage pluridisciplinaire, estiment que l’État et la région restent sourds à leurs multiples alertes.

Meriem Derkaoui, maire d’Aubervilliers, s’insurge : « Nous faisons partie des villes les plus pauvres du département. Nous ne pouvons combler à nous seuls le déficit. C’est un conservatoire à rayonnement régional. 150 000 euros restent à trouver en 2019. On ne va pas me faire croire que la région la plus riche d’Europe ne peut pas les mettre au pot ! » Même son de cloche chez Gilles Poux, maire de La Courneuve, qui déplore que la Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France (Drac) ne s’implique pas à la hauteur des enjeux et souhaite « un financement pérenne, assuré aussi par la région et l’État car les villes seules ne peuvent pas assumer la totalité des dépenses liées au conservatoire ».

Pour la rentrée prochaine, 6 postes d’enseignants sont encore gelés, soit 40 heures d’enseignement. Si le scénario est moins mauvais que prévu, l’inquiétude ne s’est pas dissipée chez les enseignants et les élèves. Certains craignent que la classe de percussions traditionnelles, première de son genre en France, ne rouvre pas ses portes. Trente étudiants en cours de cursus, ayant passé un concours d’entrée, se retrouveraient ainsi sans professeur, donc dans l’obligation de se tourner vers un autre conservatoire et de passer à nouveau un concours. Sur la page Facebook « Collectif des étudiants du CRR 93 », l’un d’entre eux témoigne : « Je suis étudiante étrangère au CRR 93 depuis octobre dernier et mon visa dépend de mon inscription au conservatoire. Je souhaite vraiment continuer à étudier ici, mais la suppression d’heures d’enseignement me fait craindre pour le maintien des cours… »

Sophie Deshayes, professeure d’enseignement artistique et de flûte traversière depuis treize ans au CRR 93, regrette le manque de pérennité de cette solution : « Cette dotation supplémentaire est issue d’un appel à projet, ce qui est ponctuel. Le problème de budget risque donc de se représenter l’année prochaine. » Ce que confirme par ailleurs Gille Poux.

En vertu de la loi du 13 août 2004, les régions doivent « organiser et financer le cycle d’enseignement professionnel initial ». Cette loi appliquée dans d’autres régions ne l’est pas en Île-de-France et le conservatoire se retrouve donc en difficulté. Les maires d’Aubervilliers et de La Courneuve ont déjà adressé une lettre, dès janvier 2018, à Valérie Pécresse. Courrier resté sans réponse. Une deuxième va être envoyée afin d’obtenir un rendez-vous.

Gille Poux dénonce l’hypocrisie du gouvernement Macron : « Il y a les grands discours de la part des ministres sur l’importance de la musique à l’école, mais, de l’autre côté, l’État ne donne pas assez d’argent à la Drac pour qu’elle puisse accompagner le conservatoire. Pourtant, avec le dispositif Orchestre à l’école, le CRR 93 permet de démocratiser la musique dans les quartiers populaires de nos villes. »

Une chose est sûre : Aubervilliers et La Courneuve ne laisseront jamais fermer leur conservatoire.

La situation risque de se dégrader dans les années à venir avec le projet du gouvernement d’imposer des économies aux communes, donc de réduire encore plus leur marge de manœuvre… Si Françoise Nyssen déclare vouloir « une généralisation de la pratique de la musique chez les enfants de tout âge », qu’attend-elle pour mettre en actes ses paroles ?

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