Hommage à Jack Ralite : L’allocution de Lucien Marest au Père-Lachaise

mercredi 29 novembre 2017

Mesdames, Messieurs, chers amis, chers camarades, à chacune, chacun d’entre vous qui avez été sa famille, son frère, sa sœur, ses enfants, chère Monique son épouse, voici le moment de rendre hommage à Jack, notre frère de combats si nombreux et d’amitiés parfois tumultueuses mais jamais démenties.

Et ce n’est pas facile de s’habituer au silence quant à l’autre bout du fil il y avait ce maitre des mots qui apprenait à qui voulait bien l’entendre, les poètes qu’il était en train de lire, la pièce de théâtre qu’il avait vue la veille ou encore un programme de télé qui l’avait enthousiasmé.

Certes à la fin de sa vie, il lui était difficile de quitter son F.3 dans la cité HLM de la Maladrerie au 2ème étage sans ascenseur. Malgré les propositions nombreuses de la famille, des amis, il voulut rester dans cet appartement avec sa jolie terrasse-jardin où il admirait les fleurs.

Jusqu’au bout aux limites de l’épuisement de ses forces physiques, Jack restera toujours amoureux du théâtre, qui était comme la politique son ADN.
Ainsi le 9 octobre nous étions au Théâtre de la Commune, son théâtre, fondé en 59 avec Gabriel Garran, pour le spectacle de Jérôme Bell. Le 11 au cinéma le Studio pour voir le film « Le jeune Marx » et encore le 13 toujours au théâtre pour « Mission » dans la mise en scène de Mathias Langhoff. Son ultime sortie sera pour Bartabas et ses chevaux artistes magnifiques d’ « Ex Anima ».

Finalement de battre son cœur s’est arrêté le 12 novembre, le lendemain des cérémonies de l’Armistice qui mit fin à la 1ère guerre mondiale, cette immense boucherie inhumaine où s’enterrèrent des générations de jeunes gens venus du monde entier. Jack qui était né le 14 mai 1928 à Châlon-sur-Marne est resté toute sa vie profondément marqué par cette guerre : « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels » écrivait Anatole France dans l’Humanité en 1922, l’Huma qui était son journal d’où était partie son admiration pour les artistes, les comédiens qu’il interviewait, passion qui ne devait jamais plus le quitter.

Sa haine de la guerre on la retrouve dans tous les combats anticolonialistes mais aussi dans le mouvement d’intellectuels et d’artistes qu’il mobilise pour protester contre l’abandon de Sarajevo à la barbarie des bombardements. Même chose pour la Syrie.

Jack était un homme d’union, de rassemblement. Profondément athée, il savait établir des liens de solidarité avec les représentants de toutes les confessions jusqu’à associer certaines personnalités à la gestion de la ville, Monsieur Léon Pejoux, puis Claudine sa fille. Communiste convaincu, il n’était pas d’une fidélité sans accrocs, mais l’union à gauche fut sa raison d’agir avant tout le monde notamment en ouvrant le conseil municipal à d’autres composantes de la gauche notamment socialistes, avec l’accord bienveillant de Waldeck Rochet, le bon député d’Aubervilliers. Lorsque le débat fut vif à l’intérieur de son parti, il rejoignit avec Guy Hermier, les anciens ministres communistes au sein du mouvement des Refondateurs. Aux 80 ans de Alain Badiou, il s’était défini comme « un communiste inconfortable mais adhérent au PCF, et s’adressant à Badiou, vous êtes vous cœur et âme attaché à l’idée communiste, sans être membre du PCF dont vous dites le grand rôle à la Libération, mais que vous avez aussi vigoureusement combattu. Malgré cela on peut s’entendre sans se ressembler parce qu’on ne fait pas de nos différences, une indifférence à l’autre ».

On a peine à imaginer tout ce qu’Aubervilliers doit à Jack Ralite et que je ne peux pas résumer. Certes il n’agit jamais seul, il y a les élus et d’abord son ami André Karman, le maire qui l’appela auprès de lui, ses premiers adjoints Jean Sivy, puis Gérard Del-Monte, ses secrétaires Paquita Rodriguez et Claudine Vally qui savent ce que coûtent à leur vie quotidienne les horaires de travail de Jack, lui qui ouvre la mairie et ferme souvent ses portes. Mais toujours il lui faut convaincre, car les équipements demandent des subventions et souvent l’argent manque.

L’énergie que cet homme consacrait à défendre sa ville est absolument inimaginable. Ainsi pour le métro en centre ville. Aubervilliers était la seule ville de la petite couronne à ne pas avoir droit au métro en son centre ! Après tant d’années passées à se battre pour l’obtenir, il fallut le ministre communiste aux transports, Jean-Claude Gayssot et les solides et incontournables capacités de Jack à convaincre, pour qu’enfin la ligne 12, sa prolongation soit inscrite au plan Etat / Région de l’an 2000. Et l’on nous promet l’ouverture de la station à la mairie pour 2019. Quand on vous dit que rien n’est tombé du ciel dans notre ville, ni le théâtre, ni le métro et Jack de conclure : « Non la banlieue n’est pas une maladie sociale, c’est la société toute entière qui est malade ».

On retient souvent, et c’est juste, son action pour la culture, la défense de la création et des artistes.

Là encore Jack est un rassembleur infatigable, un bosseur sans limites, capable d’une écoute, d’une opiniâtreté y compris téléphonique que beaucoup ici connaissent. Car Jack sait s’entourer, sait consulter pour ajouter à ses propres convictions et connaissances. Cela commence avec l’équipe qui entoure Roland Leroy à la direction du PCF et de la section des intellectuels et de la culture. Ici se forgent les exigences d’une nouvelle politique nationale pour la culture favorable à la création et ses libertés. Jack est de tous ces combats par sa participation aux débats d’Avignon, d’abord avec Vilar plus tard avec Vitez, par l’exemple de ce qu’il fait pour la culture dans sa ville d’Aubervilliers, par l’énergie qu’il investit avec Michel Duffour au sein de la FNCC pour que de vrais budgets soient fléchés culture dans toutes les villes et que le budget du ministère de la culture atteigne au moins 1 % du budget de l’Etat.

La compétition entre les gauches d’avant 81 se conclut par deux choses : Jack n’est pas ministre de la culture mais c’est pour l’essentiel les revendications nées de cette longue lutte qui caractérisent la politique culturelle de la gauche au pouvoir, au moins à ses débuts, qu’un autre Jack met en œuvre. Même chose avec une autre page célèbre des combats de Jack, c’est bien sûr les Etats Généraux de la Culture avec d’innombrables participants, avec des artistes de toutes disciplines et avec le soutien toujours efficace de Claudine Joseph que l’on trouve dès les débuts du Théâtre de la Commune. La Déclaration des Droits de la Culture des Etats Généraux est toute entière dirigée contre la soumission avilissante de la culture aux critères de l’argent, à la rentabilité « un peuple qui abandonne son imaginaire à l’affairisme se condamne à des libertés précaires ». Oui décidément si l’exception culturelle a encore un sens, on le doit surtout aux combats multiformes que Jack a su porter avec les Etats Généraux de la Culture. Aujourd’hui où tant de nuages sombres semblent s’accumuler contre la culture, la création artistique, la décentralisation théâtrale, le statut des intermittents,

Il est temps de conclure comme Jack l’avait fait un soir à la Commune : « J’EN RAGE » avait-il dit.

C’est dire si son combat continue.

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