Santé. Aubervilliers en carence de médecins

mardi 24 octobre 2017

un article de Sylvie Ducatteau paru dans l’Humanité du 23 octobre 2017

Le gouvernement dit vouloir combattre les déserts médicaux. Mais, à Aubervilliers, ville classée « zone fragile » en matière d’accès à la santé, les mesures annoncées laissent sceptiques.

Aubervilliers est l’une des onze villes de Seine-Saint-Denis classées en « zone fragile » en matière d’accès à un médecin généraliste. Pour les malades, il faut parfois patienter plusieurs jours avant de décrocher un rendez-vous ou plusieurs heures dans une salle d’attente bondée pour une consultation. Plus souvent qu’ailleurs, on remet à plus tard un dépistage, une visite de prévention. On recourt à l’automédication. On se débrouille, en somme. Pis, on renonce aux soins. Il suffit que quelques médecins prennent leur retraite ou partent sans être remplacés pour basculer en « zone déficitaire », comme le sont déjà onze autres villes du département. « Quand j’entends qu’un médecin est parti, je stresse », confie Florence Jouan, médecin généraliste, dont le cabinet en centre-ville ne désemplit pas. Dans ce quartier, cinq praticiens ont arrêté leur activité ces derniers mois. Trois ont été remplacés. « En ce moment, je reçois une cinquantaine de patients par jour. Ce n’est pas comme cela que j’envisage la médecine. Je n’aime pas ce que je suis devenue dans la consultation. Comme à l’hôpital, entre le manque de temps et la technique, l’ordinateur, il y a de moins en moins de paroles et de regards échangés avec les malades. » En Seine-Saint-Denis, deux tiers des villes sont « déficitaires » ou proches du désert médical. Alors que, en Île-de-France, on recense 78 médecins généralistes pour 100 000 habitants, on en compte treize de moins en Seine-Saint-Denis. Pour les spécialistes, ce chiffre tombe à 59 pour 100 000 habitants, contre 108 en Île-de-France.

Le 13 octobre, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a rendu public son plan pour « renforcer l’accès territorial aux soins ». Pour lutter contre les déserts médicaux, ce n’est pas l’État mais les acteurs locaux qui sont placés en première ligne. « C’est en favorisant les synergies entre les professionnels, les élus et les usagers que les acteurs locaux pourront construire ensemble un projet de soins mieux adapté aux besoins des usagers. Le rôle de l’État, des agences régionales de santé et de l’assurance-maladie est d’accompagner et d’encourager ces initiatives locales », a déclaré la ministre. Mais, sur le terrain, l’enthousiasme n’est pas vraiment au rendez-vous. « Rien que de très classique. On incite les généralistes à poursuivre leur carrière le plus longtemps possible. On développe les maisons et les centres de santé, une mesure soutenue par le monde médical. On transfère des moyens des zones dotées vers des zones sous-dotées, commente le docteur Fabrice Giraux, directeur du centre municipal de santé d’Aubervilliers. On développe la télémédecine et la logique de subsidiarité, c’est-à-dire qu’on transfère certains actes sur les infirmières. Et on déploie le dossier du parcours de santé. On est dans la continuité. »

Sa collègue généraliste Florence Jouan déplore également le recours aux mêmes recettes peu efficaces. « À deux pas, nous avons l’excellente faculté de Bobigny. C’est une chance dont on ne profite pas. Il faudrait pouvoir prendre en stage les internes pour qu’ils apprennent à connaître nos territoires et pour les inciter à s’installer. Qu’on leur permette de découvrir combien l’exercice de la médecine y est intéressant, passionnant même. Et nos patients agréables. » La faculté l’a déjà contactée pour cela mais il lui faudrait investir dans un cabinet plus grand dans un secteur, aux portes de Paris, où l’immobilier à tendance à flamber. « Je n’ai pas les reins assez solides », juge-t-elle. Que pense-t-elle des maisons de santé ? « Elles ne doivent pas être imposées. Elles doivent reposer sur un projet de médecins, d’autant que les contraintes de gestion, même mutualisées, restent fortes. »

Dans l’immédiat, le directeur du centre de santé municipal s’inquiète surtout du périmètre de la nouvelle carte des « zones tendues » récupérées par Agnès Buzyn dans les cartons de Marisol Touraine, la ministre de la Santé de François Hollande. Le monde à l’envers. « Certes, 30 % de la population francilienne seront désormais concernés par le nouveau périmètre, contre 7 % auparavant, mais l’indicateur du ministère, l’APL (accessibilité potentielle localisée – NDLR), nous exclut, alors que des communes comme Versailles, Sèvres, Saint-Cloud y entrent. De même que le 16e arrondissement de Paris. »
« Des critères sociaux et de besoins de santé doivent impérativement être pris en compte »

En cause, les critères choisis par le ministère pour mesurer la pénurie. L’indice d’accessibilité potentielle localisée repose sur la consommation de soins et dépend en partie de la distance des lieux de consultation. « Un patient doit pouvoir rejoindre un lieu de soins en moins de 10 minutes en voiture. Si ce critère fonctionne dans les zones rurales ou peu urbanisées, c’est une aberration pour les zones urbaines denses tel Aubervilliers, cerné par des grands axes routiers. En dix minutes par l’autoroute, nous sommes à l’autre bout du département. Cela n’a pas de sens », dénonce le Dr Giraux.

De fait, une ville de 85 000 habitants comme Versailles a l’assurance d’être épaulée par l’État alors qu’elle dispose de 85 omnipraticiens, de 21 gynécologues et de 12 pédiatres. Aubervilliers, qui compte sensiblement le même nombre d’habitants, mais seulement 54 omnipraticiens, 7 gynécologues et, depuis quelques semaines, un pédiatre, n’est pas retenue. L’agence régionale de santé (l’ARS) est censée rééquilibrer la donne grâce à une sélection complémentaire. « Des critères sociaux et de besoins de santé doivent impérativement être pris en compte », juge Fabrice Giraux. Il préconise la prise en compte de l’indice de développement humain (IDH2) établi à partir de trois critères : la santé, mesurée à travers l’espérance de vie à la naissance ; le niveau d’éducation, déterminé par le pourcentage des personnes de plus de 15 ans sorties du système scolaire avec un diplôme. Enfin, le niveau de revenu. « Cet indice est important car, si l’on ne sait pas vraiment ce qu’apporteraient des médecins supplémentaires, on sait, en revanche, que des conditions de vie dégradées ont des effets particulièrement négatifs sur l’état de santé », estime le Dr Giraud. Cela dit, l’installation d’une dizaine de médecins supplémentaires dans la commune lui semblerait de bon augure. « Il est sûr que, désormais, les jeunes médecins, en majorité des femmes, cherchent à équilibrer leur vie professionnelle et leur vie personnelle. Le rythme de travail n’est plus celui de leurs aînés. Ils visent une certaine qualité de vie. »

Le centre municipal de santé d’Aubervilliers vient d’ailleurs de connaître une extension dans l’un des quartiers de la ville privés de médecins, d’infirmières. « Et même de pharmacie », précise Marie-Laure Sangaré, la responsable de la Fabrique de santé. Ce nouvel équipement a ouvert ses portes en mai. Désormais, trois médecins y assurent des consultations. « C’est une structure de santé communautaire. La communauté étant le quartier. Ici, les usagers peuvent consulter un médecin, mais ils sont aussi acteurs de leur santé. Nous coorganisons des ateliers réguliers sur des thèmes choisis ensemble. Un jardin partagé est entretenu par des habitants. Nous organisons également des activités sportives. » Constat sans appel. Il n’y a, ici, aucun poste vacant.

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