« Commençons par appliquer le droit commun dans les quartiers populaires »

lundi 13 février 2017

article publié sur le site Humanité. fr dimanche 12 février

La sociologue Marie-Hélène Bacqué revient sur les promesses non tenues de la gauche de gouvernement et propose des pistes de réflexion pour que les habitants des quartiers populaires soient enfin considérés et traités comme des citoyens à part entière.

Sociologue et urbaniste, Marie-Hélène Bacqué est une spécialiste reconnue des quartiers populaires. À la demande du ministère de la Ville, elle a écrit en 2013 avec Mohamed Mechmache, président d’AC le feu et coprésident de la coordination nationale des quartiers populaires Pas sans nous, un rapport sur la participation des citoyens.

Qu’est-ce que les violences d’Aulnay-sous-Bois disent de la politique menée vis-à-vis de ces quartiers ?

Marie-Hélène Bacqué. Ce qui se passe à Aulnay montre la permanence des tensions avec la police. Le candidat Hollande avait promis la mise en place d’un récépissé de contrôle d’identité, mais rien n’a été fait. On a même régressé. Avec les attentats et l’état d’urgence, la tension est très forte dans les quartiers populaires. Ce qui se passe à Aulnay n’est pas un épiphénomène. Il y a quelques mois, Adama Traouré a trouvé la mort dans un commissariat. Il faut par ailleurs reconnaitre que la police travaille dans ces quartiers dans des conditions très difficiles, avec des injonctions aux résultats chiffrés, sans formation.Mais cela n’excuse pas le racisme et la discrimination et aujourd’hui, les quatre policiers accusés sont en liberté quand deux jeunes qui ont lancé des pierres sont eux emprisonnés. Il y a quand même un décalage dans la façon dont est rendue la justice. Il est aussi significatif que, jusqu’à cette affaire, les quartiers populaires aient été totalement absents de la campagne présidentielle. C’est terrible qu’il faille une agression aussi violente pour qu’on parle de ces quartiers, et toujours sous le prisme de la violence.

Quels sont les autres points sur lesquels il y a eu peu ou pas d’avancées ?

Marie-Hélène Bacqué. Il y a les discriminations, question centrale dans les quartiers populaires. Là-dessus aussi, on a regressé puisque le Défenseur des droits a des prérogatives moins importantes que la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) qu’il a remplacée. Les politiques n’ont pas pris la mesure de cette question, alors que la racialisation des rapports sociaux monte dans notre société. Au-delà, il y a un éloignement du PS et de la grande majorité des politiques, des classes populaires. A l’Assemblée, seuls 2 % des élus viennent des classes populaires qui représentent 50 % de notre société, sans compter la quasi absence des minorités visibles. Il y a là un vrai problème de représentation mais aussi une méconnaissance de ce que sont les quartiers populaires.

Qu’est ce qui a été fait au niveau des services publics de base ?

Marie-Hélène Bacqué. Du point de vue scolaire, on n’a pas beaucoup avancé. Il y a besoin de vrais moyens dans les établissements des quartiers populaires. Or, un élève qui fait sa scolarité en Seine-Saint-Denis aura une année de scolarité en moins qu’un élève parisien, simplement à cause de l’absence des enseignants. Se pose aussi la question des cartes scolaires. Tant que les écoles privées n’y seront pas intégrées, il sera difficile de rétablir un peu de mixité et d’égalité. Ces territoires, comme d’ailleurs certains territoires ruraux, sont aussi en train de devenir des déserts du point de vue de la santé. Il y a un manque de médecins en France en général, à cause du numerus clausus beaucoup trop restrictif de la fin de première année. Mais le manque est plus criant dans ces territoires défavorisés. Ce sont d’ailleurs l’ensemble des structures de santé publique (hôpitaux, centres municipaux…) qui sont en difficulté. Quand un centre municipal ferme en Seine-Saint-Denis, c’est toute une population qui reste sur le carreau.

Avez-vous constaté une évolution du discours avec la gauche au pouvoir ?

Marie-Hélène Bacqué. Le discours n’est pas le même que celui de Sarkozy, qui parlait de « karcher » et de « racaille ». Mais en même temps, après les attentats, beaucoup de regards se sont tournés vers les quartiers populaires auxquels on a renvoyé la question du terrorisme. La priorité est devenue la déradicalisation, question certes importante mais qui renvoie à des enjeux plus larges comme les inégalités, la discrimination, le post-colonialisme qui ne sont pas abordés. Il y a aussi eu une montée forte de l’islamophobie qui transparait dans les débats comme celui sur le burkini, dans lesquels certains responsables politiques de gauche ont repris des discours identitaires clivants. Tout cela affecte profondément les habitants des quartiers populaires. Il y a quand même une façon très stigmatisante de parler de ces quartiers qui contribue à criminaliser leur jeunesse. Et là-dessus, il y a aussi une responsabilité des médias.

Que préconisez-vous pour ces quartiers ?

Marie-Hélène Bacqué. La première chose à faire, c’est d’appliquer le droit commun. On a mis en place une politique dite de « discrimination positive » qui visait à rattraper l’écart entre les habitants de ces quartiers et le reste de la population en y mettant plus de moyens. Or, malgré le discours, il n’y même pas dans ces quartiers des moyens équivalents à ceux qui sont alloués à d’autres parties du pays. Ainsi, un enfant scolarisé dans la banlieue populaire parisienne coûte beaucoup moins cher qu’un enfant scolarisé à Paris. Donc, la simple égalité pour les habitants de ces quartiers, en termes d’accès aux équipements, aux services publics, serait une avancée. Mais pour y arriver, il faut un projet porté par une vraie politique publique et pas une politique marginalisée qui correspond comme aujourd’hui à seulement 0,16 % du budget de l’État. Il faut aussi développer la coproduction des politiques publiques. Il y a un vrai enjeu à reconnaître le pouvoir à agir des citoyens, alors que les politiques publiques, locales comme nationales, sont souvent plus écrasantes qu’incitatives. Il est significatif qu’une association comme AC le feu, née en 2005 à Clichy-sous-Bois au moment des révoltes, rencontre aujourd’hui de graves difficultés financières. On demande aux citoyens de se mobiliser quand il y a des problèmes, puis on écrase ou on ne soutient pas leur action quand on trouve qu’ils revendiquent trop. Les élus locaux ont parfois peur des contre-pouvoirs, mais ils ont tout à y gagner. Aujourd’hui, face à la crise sociale et politique, la seule arme, c’est le débat public et l’initiative citoyenne. Si nos élus ne le comprennent pas, ça va leur éclater entre les mains.
Camille Bauer
Journaliste rubrique Société

7 Messages

  • Alors que des violences urbaines ont éclaté dans plusieurs villes de la banlieue parisienne ces derniers jours, en réaction au viol que Théo a subi de la part de policiers à Aulnay-sous-Bois, François Hollande se rend ce matin à Aubervilliers. Un déplacement dans cette séquence “banlieues” que le Bondy Blog ne couvrira pas. Voici pourquoi.
    Ce lundi, François Hollande sera à Aubervilliers pour un déplacement axé sur l’emploi des jeunes. Mais le Bondy Blog, lui, n’y sera pas. La logique voudrait pourtant que nous soyons les premiers à attendre le président de la République dans cette ville dont nous couvrons l’actualité à longueur d’année, et ce d’autant plus qu’il s’exprimera sur des thématiques qui nous sont chères et qui nous paraissent essentielles.
    La logique voudrait pourtant que nous soyons là, dans cette ville qui a tant de choses à dire à celui qui lui a promis l’emploi, le droit de vote des étrangers et le récépissé contre les contrôles discriminatoires au faciès ; dans cette ville où le chômage bat des records, où la pauvreté explose et où les jeunes et les moins jeunes sont, comme ailleurs, traumatisés, indignés et pour l’essentiel révoltés de ce qui est arrivé à Théo et de la mort d’Adama Traoré.
    Mais nous n’y serons pas. Parce que, du haut de notre maigre expérience d’une dizaine d’années, nous ne savons maintenant que trop bien ce que sont ces déplacements d’hommes politiques en banlieue. On imagine même la réunion de communicants à l’Elysée dresser le profil-type de cette escapade ultra-périphérique. Bah oui, Aubervilliers, ce n’est pas trop loin : idéal pour se caler entre un rendez-vous avec Jean-Marc Ayrault à 8h30 et une réunion sur le plan Cancer à 11h30 (c’est très sérieux, c’est même écrit à l’agenda officiel du président).
    Du coup, misons sur 9h30 pour arriver à Aubervilliers. Oui, on sait, il y a écrit 9h à l’agenda officiel, mais : 1) Jean-Marc Ayrault parle lentement, et on imagine qu’il a beaucoup de choses à dire au président en ce moment 2) le centre-ville d’Aubervilliers est complètement bouché à cette heure-là, à cause des travaux du métro. Bref. D’ici à 11h et le retour à l’Elysée, cela fait à peine une heure et demi pour “s’adresser aux jeunes des quartiers”. Un peu maigre pour un des enjeux majeurs du quinquennat mais surtout de la vie des gens.
    Du coup, on sait un peu comment cela va se passer. Le président va entrer sous le crépitement des flashs, il va serrer la main au directeur de la mission locale, aux élus locaux (avec une petite bise pour Élisabeth Guigou, la députée d’Aubervilliers) et aux quelques jeunes qui auront été harmonieusement placés-là pour l’occasion. Il va poser quelques questions dont il écoutera à peine la réponse sur la Garantie jeunes, un dispositif qu’il a initié et dont Aubervilliers s’est fait l’un des meilleurs élèves de France.
    S’ensuivra une prise de parole du président, devant les micros, sur les innombrables bienfaits de cette Garantie jeunes. Et puis, François Hollande prendra la parole de façon très solennelle pour parler aux jeunes des quartiers, dans un contexte d’émotion en soutien à Théo et de violences urbaines un peu partout dans la région. Le tout diffusé en direct (puis en boucle) sur les chaînes d’information en continu, sous l’angle : “François Hollande s’adresse, en banlieue, aux jeunes des quartiers populaires”. Ou encore “François Hollande au chevet de la banlieue”. Ou “François Hollande joue la carte de l’apaisement”. C’est au choix.
    L’idée de ce billet n’est évidemment pas de dire que ce que dira le président n’aura ni sens ni valeur. Nous écouterons ce qu’il aura à dire et à envoyer comme signaux et comme réponses concrètes à la colère et aux interrogations de nos quartiers. Peut-être y aura-t-il des propositions en phase avec les attentes des habitants, et tant mieux. Mais nous refusons, au moins pour cette fois, de jouer le jeu de cet éphémère moment de communication, pensé dans une “séquence” banlieues de l’actualité et destiné à faire une belle image pour les médias.
    Car, ce matin, François Hollande ne verra rien, ne sentira rien d’Aubervilliers. Il ne marchera que quelques mètres entre sa voiture présidentielle et l’entrée de la mission locale, avenue de la République, entouré d’une cohorte d’élus, de gardes du corps et autres accompagnateurs en costume-cravate. C’est à peine s’il jettera un coup d’œil à la cité “Lénine” et ses bâtiments, juste au-dessus, à ses ascenseurs qui ne fonctionnent pas toujours, à ses mamans qui galèrent, à son côté un peu glauque et à ses trafics de drogue et autres vols-portières qui en minent le quotidien.
    On nous dit même, à l’heure où on écrit ces lignes, que l’entretien de la façade de la barre d’immeubles avait été particulièrement soigné ce lundi, et que “la cité brillait”, pour une fois. Mais cela n’a évidemment rien à voir avec la venue du président de la République.
    Un peu blasés, nous avons donc jugé que tout cela ne valait pas la peine. Puisque le plus important, c’est l’image télévisuelle qui ressortira de cette excursion à Aubervilliers, nous la suivrons, nous aussi, à la télévision.
    Ilyes RAMDANI

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    • En tout cas un grand merci à François Hollande et à El Khomry pour leur venue au pied de l’immeuble de la cité Lénine. Je ne sais pas si ça a été efficace pour les jeunes mais pour les locataires ça a vraiment été utile.
      Grâce à eux et à leur visite l’esplanade devant la cité était d’une propreté comme jamais les locataires n’y avaient eu droit. Merci pour le passage exceptionnel des balayeuses laveuses, Merci aux agents de la ville qui ont ramassé papiers et sacs plastics qui toute l’année traînent dans ce qui reste d’espaces de pelouse. Merci pour la grande et inhabituelle propreté autour des conteneurs vide-ordures. Merci d’avoir provisoirement fait disparaître le regroupement de jeunes qui créer des nuisances de toutes sortes au pied de l’immeuble du matin au soir. Merci d’avoir d’avoir mobilisé plus de forces de police en deux heures que nous n’en voyons sur toute une année. Si monsieur Hollande pouvait passer deux ou trois fois par semaine se serait un grand bonheur pour tous les locataires. Peut-être un jour nos politiciens locaux cesseront de parader en costume cravate pour accueillir les ministres en ayant le courage de leur montrer la réalité de la vie quotidienne des habitants. Dépêchez vous de comprendre que le moment est venu d’arrêter de vous foutre de notre gueule.

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      • Pas toujours d’accord avec ce genre de commentaires, mais sur tous ces points appuyés pour faire mal je partage pleinement...

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        • Appuyer là où ça fait mal fait toujours mal. Les commentaires sont justes, les élus de la ville ne mesurent pas à quel point les blessures sont grandes chez les habitants. Où en est l’idée de lutter contre un apartheid territorial, social, ethnique ? Au lieu de se promener bras dessus bras dessous avec le président de la république les élus locaux auraient dû rappeler à François Hollande qu’il a fait beaucoup de promesses à l’électorat des quartiers populaires et que rien n’a véritablement changé. La déception est grande et la maire de la ville ne sera pas plus que d’autres épargnée par cette désillusion. Les habitants en ont assez des campagnes de communication, ils attendent des résultats concrets.

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          • Il me semble tout à fait normal que les élus d’une ville soient présents pour recevoir le Président de la République. cela, quel que soit ce qu’ils pensent de sa politique.
            Il s’agit d’être respectueux.

            C’est justement ce que n’a pas manqué de rappeler Meriem Derkaoui à François Hollande : voir sur le site de la ville la video tournée par Albertivi.

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    • Combien de personnes au chômage dans la ville de Aubervilliers (juin 2016)

      Il y a en moyenne 6 924 demandeurs d’emploi inscrits à Pôle Emploi pour la commune d’Aubervilliers. Les personnes au chômage sont 3 779 hommes pour 3 145 femmes. L’âge des chômeurs est le suivant :
      727 ont moins de 25 ans.
      4 749 ont entre 25 et 49 ans.
      1 448 ont plus de 50 ans.

      Le chômage de longue durée (en recherche active depuis plus d’un an) touche 2 834 personnes dans la ville de Aubervilliers, soit 40,93% des chômeurs.

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      • Commençons par nous occuper du chômage de la jeunesse Le 15 février à 16:08, par Thierry

        Pas étonnant que la révolte gronde dans la jeunesse. En Seine-Saint-Denis les 15-24 ans subissent un taux de chômage de 28.8% ce qui classe le département en 77eme position au niveau du chômage des jeunes. Le gouvernement Hollande/Valls n’a rien amélioré dans ce domaine.

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