Turquie. Asli Erdogan, écrivaine, voix de la liberté, fait face à ses juges

jeudi 29 décembre 2016

article de Lina Sankari paru dans l’Humanité.fr le 29 décembre 2016
photo mehmet kacmaz/nar/rea

« La main du bourreau finit toujours par pourrir. » Ces mots empruntés au poète Roland Giguère par les soutiens d’Asli Erdogan, la romancière turque emprisonnée par le régime islamo-conservateur, résonneront aujourd’hui lors de l’ouverture de son procès pour « appartenance à une organisation terroriste ». En l’occurrence le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), duquel elle ne s’est jamais revendiquée. Asli Erdogan est citée à comparaître avec huit autres intellectuels devant la 23e chambre de la cour d’assises du palais de justice de Caglayan. Aux côtés de l’écrivaine, la linguiste et philosophe Necmiye Alpay et les journalistes Inan Kizilkaya et Zana Kaya, assistés de leurs avocats. Cinq autres prévenus ont réussi à s’enfuir avant leur arrestation cet été. Pour empêcher le comité de soutien d’assister à l’audience en nombre, le ministère de la Justice a prévu une petite salle dont seront de fait exclus les diplomates européens et les journalistes. Les conditions de détention et la mise en scène du procès semblent à eux seuls faire écho à l’œuvre d’Asli Erdogan. « Si les hommes ont inventé les grilles de fer, n’est-ce pas pour que les ténèbres qui règnent dans leurs maisons ne filtrent pas vers l’extérieur ? » interrogeait-elle dans les Oiseaux de bois (Actes Sud). Afin de ne pas tendre l’atmosphère à l’intérieur et à l’extérieur du tribunal, les militants d’ONG se rassembleront donc en silence.

Plus de 130 journalistes se trouvent derrière les barreaux en Turquie

Le 10 novembre dernier, le parquet d’Istanbul a requis la prison à perpétuité contre Asli Erdogan, détenue depuis le 17 août à la prison pour femmes de Barkirköy, à Istanbul. Son forfait réside dans la dénonciation, dans le journal d’opposition Özgür Gündem, des crimes contre l’humanité du président turc au Kurdistan et du climat de guerre régnant sur l’ensemble du territoire depuis le coup d’État avorté du 15 juillet. « Jours de massacre… Sang, larmes, oppression. (…) Quel fardeau terrible que de vivre et d’écrire en ces jours où des êtres – parfois blessés, parfois enfants – brûlent vifs dans des caves où ils sont assiégés… Poids insoutenable du silence, de ces mots qui se substituent à la vie et justifient le silence. »

Physicienne de formation, Asli Erdogan est une prisonnière politique. Son procès le sera de fait. « À l’heure qu’il est, plus de 130 journalistes se trouvent derrière les barreaux en Turquie – un record mondial. En deux mois, ce sont 170 journaux, magazines, radios et chaînes de télévision qui ont été fermés. Notre gouvernement cherche à monopoliser la “réalité” et la “vérité”. Toute opinion différant un tant soit peu de celle du pouvoir est violemment réprimée », écrivait-elle depuis sa geôle le 1er novembre. Depuis, une vague de solidarité, qui dépasse largement le monde de la culture, s’est constituée. « Si l’on considère qu’appartenir à titre symbolique au conseil de rédaction d’un journal (…) auquel collaborent des gens qui n’ont strictement aucune relation avec le PKK constitue un crime, alors c’est qu’on a perdu toute mesure », considère Ali Bayramoglu, journaliste à Yeni Safak, un quotidien proche de l’AKP, parti du président Erdogan. Depuis septembre, les textes d’Asli Erdogan sont lus à travers le monde et des citoyens turcs se mobilisent quotidiennement devant la prison d’Istanbul pour dénoncer l’incarcération de l’écrivaine.

Dans sa lettre du 1er novembre, la romancière met également en garde l’Europe contre un silence qui pourrait à terme se révéler dangereux pour le reste du continent. « Je suis convaincue que le régime totalitaire en Turquie s’étendra inévitablement, également sur toute l’Europe. L’Europe est actuellement focalisée sur la “crise de réfugiés” (Erdogan menace l’Europe des laisser passer les 2,7 millions de réfugiés syriens actuellement en Turquie – NDLR) et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. L’Europe doit prendre ses responsabilités, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que “l’Europe est l’Europe” : la démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression… »