La victoire d’Henri Alleg

dimanche 12 juin 2016

Aubervilliers a mis à l’honneur Henri Alleg le journaliste auteur de La Question , militant communiste et anticolonialiste. Samedi 11 juin était inauguré un passage baptisé à son nom dans le cadre de la requalification urbaine du centre-ville. Nous reproduisons ci-après les propos de Charles Silvestre, ancien rédacteur en chef de l’Humanité et vice-président des Amis de l’Humanité.

On est en juin 1957. La guerre d’Algérie bat son plein d’horreurs. A Alger, à la fin d’une longue séance de supplices, Alleg est ramené dans sa cellule. A ses tortionnaires, le torturé dit calmement : « vous pouvez revenir, je vous attends, vous ne me faites pas peur ». La torture, il connaît. Journaliste à Alger Républicain, il a découvert cette banalité du mal, selon l’expression d’Hannah Arendt, pratiqué dans des commissariats ou des gendarmeries sur de pauvres gens refusant d’avouer leurs larcins ou supposés larcins.

De ce même-pas-peur, comme on dit aujourd’hui chez les gosses, un homme en fera, un an plus tard, un texte admirable. Jean-Paul Sartre écrit, parlant des parachutistes aux mains desquels se trouvait le directeur d’Alger républicain : « au milieu de ces petits caïds, fiers de leur jeunesse, de leur force, de leur nombre, Alleg est le seul dur, le seul qui soit vraiment fort ». Le philosophe ajoute : « Nous nous fascinions sur le gouffre de l’inhumain, mais il suffit d’un homme dur et têtu, obstiné à faire son métier d’homme, pour nous arracher au vertige »

Ce texte, paru dans l’Express, deviendra la postface d’une édition suisse de La Question. Le récit d’Henri Alleg, portant ce titre devenu célèbre, sorti clandestinement de la prison Barberousse, est publié le 12 février 1958, aux éditions de Minuit de Jérome Lindon. Avant d’être interdit, il s’arrache chez ceux qui ont souvent vingt ans, parfois en partance pour l’Algérie, dont j’étais. Dans ce parcours épique, il est édité également à Lausanne par un suédois, Nils Andersson, qui lui adjoint le texte de Sartre, aujourd’hui hélas introuvable, et poursuit ainsi son œuvre sous le manteau rappelant la métaphore de la révolution chez Marx : « Bien creusé, vieille taupe ».

Lire : La Question de Henri Alleg n’a pas perdu de sa force

Voila un moment dont l’Histoire humaine peut s’honorer : une grande conscience militante a rencontré une grande conscience intellectuelle. Rien de grand ne s’est fait, dans ce pays, sans cette rencontre de consciences venues de mondes différents et que l’on croit parfois encore opposés. C’est le J’accuse de Zola, dans l’Aurore du 13 janvier 1898, défendant l’innocence du capitaine Dreyfus contre un faux antisémite de la haute armée. C’est Jaurès, le clairvoyant, assassiné le 31 juillet 1914 pour avoir voulu écarter le monstre de la guerre 1914-1918.

Le texte de Sartre est intitulé : « Une victoire ». Une victoire d’autant plus éclatante que la guerre d’Algérie, dernière guerre coloniale, est sans doute la plus sale, si l’on peut établir une échelle. Elle a fait de jeunes officiers courageux de la France libre, en 1945, des bourreaux exaspérés, dix ans plus tard, face à une nouvelle Résistance, celle du colonisé. Qu’elle fut un amoncellement de cruautés sans nom, Alleg en avait une telle conscience que La Question débute par ces mots : « Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence ».

De ces mérites, Alleg, lui-même, n’aurait pas aimé en faire un titre de gloire personnelle. S’il y a un titre à attribuer à ce courage, à cette fermeté de caractère, à cette conviction inébranlable, il ne peut être que partagé. A commencer par ses proches, militants du parti communiste algérien, martyrisés : Maurice Audin torturé à mort le 21 juin 1957, et dont le secret entretenu sur sa disparition par les chefs d’Etat successifs, encore aujourd’hui, est comme une plaie béante pour la république selon les mots de Pierre Vidal-Naquet. Fernand Iveton, guillotiné de façon infâme pour un militant, dont l’acte de révolte n’a fait aucune victime, est comme rendu à son humanité par le livre bouleversant de Joseph Andras, « de nos frères blessés », édité chez Actes-Sud, et couronné d’un prix Goncourt qu’il a refusé.

Je m’en voudrais si ces drames et ces héroïsmes faisaient oublier la nature profonde d’Alleg. Henri était un grand cœur, un cœur aux battements universels. Juif par ses parents russo-polonais, anglais comme enfant de Londres, Français par choix, algérien par engagement, mieux qu’un binational, c’était un tri-national ! Il était à lui tout seul un véritable melting-pot. Il incarnait une Algérie idéale, multiethnique, pluriculturelle, politiquement plurielle. D’autres combattants de l’indépendance algérienne, tels Larbi Ben M’Hidi, fondateur du FLN, pendu comme un bandit, se rapprochaient de cette vision. L’entêtement criminel de la guerre, qui a ultra-militarisée le combat, a privé l’Algérie de ces hommes d’ouverture et fait obstacle à une aspiration civile et unitaire qu’on veut espérer, cependant, toujours vivante.

Henri avait aussi l’œil rieur. Je ne crois pas avoir connu homme se délectant à ce point à raconter des histoires à n’en plus finir et puisées à toutes les sources. La plus belle, à mes yeux, figure dans le livre de sa vie « Mémoire algérienne ». A Barberousse, un prisonnier musulman souhaite le rencontrer. Cet homme, un vieux fellah, lui dit : pourquoi défendez-vous l’indépendance dont vous êtes, vous Français, déjà pourvus ? Parce que chaque peuple, lui répond Alleg, y a droit. Je sais que vous n’êtes pas croyant, poursuit son interlocuteur, mais lorsque nous irons tous les deux au paradis d’Allah, pour ce que vous avez fait, c’est vous qui y entrerez le premier. Ce qui était encore une façon de me convaincre, s’amusait Alleg, je que serais bien obligé, alors, d’y croire.

Honoré à une fête de l’Humanité, il y avait retrouvé Roger Hanin, le beau-frère de François Mitterrand, l’implacable ministre de l’intérieur et garde des sceaux de la guerre d’Algérie. Mais il n’avait pas oublié, pour autant, ce jeune communiste des années 40, à Alger, nommé Hanin, et viré de son lycée parce que juif. Et, le découvrant là, à La Courneuve, le temps passé des affrontements, venu à sa rencontre, en famille, chaleureux, ce fut un éclat de rire.

Qu’une ville populaire comme Aubervilliers donne ce nom à un passage, en plein centre, on s’en réjouira : quel meilleur qualificatif peut-on donner à Henri Alleg que celui de passeur ? Passeur d’histoire, au singulier et au pluriel. Passeur de témoin, de génération en génération. Les élèves du lycée Le Corbusier, en 2007, l’ont acclamé, débout. Oui, debout, ce mot qui revient dans l’actualité de leur monde. Mais, surtout, passeur d’une conviction qu’aucune force au pouvoir ne peut dompter. Ni à son époque, ni aujourd’hui.

d’après Humanite.fr