"Électeur FN, je suis venu te parler d’amour" par Xavier De La Porte

mercredi 9 décembre 2015

http://www.franceculture.fr/emission-le-monde-selon-xavier-de-la-porte-electeur-fn-je-suis-venu-te-parler-d-amour-2015-12-09

la chronique de Xavier De La Porte ce mercredi matin sur France-Culture

Madame ou Monsieur,

Je sais bien que ce n’est pas en 5 minutes que je vous convaincrai que vous avez tort. D’ailleurs, tel n’est pas mon but. Je ne saurais pas bien comment m’y prendre. Cela fait presque 30 ans que des gens beaucoup plus calés que moi s’y emploient et, manifestement ils échouent. Ils échouent parce que les arguments employés par le Front national n’obéissent pas au régime de la vérité, donc j’imagine que ce n’est pas cela qui vous convainc. Les dirigeants du Front National racontent souvent n’importe quoi, utilisent des chiffres qui sont faux, ou proviennent de sources douteuses, ils extrapolent, et construisent des raisonnements qui le plus souvent ne résistent pas aux faits. Vous me direz, ils ne sont pas les seuls. Il arrive aux autres partis de faire de même. Certes. Et c’est un problème. Mais je ne vous parle pas de partis politiques, je vous parle de travaux, menés par des gens sérieux, peut-être aussi déprimés que vous par l’offre politique des partis dits « classiques », des gens qui n’ont pas d’intérêt à voir les uns ou les autres gagner. Je pense par exemple – mais il y en a mille autres – à ce chercheur, Jean-Christophe Dumont, qui travaille à l’OCDE. Depuis des années il mène des études de grande échelle qui arrivent à la même conclusion : l’immigration n’augmente pas le chômage et même, chose incroyable, si l’accueil de réfugiés peut être un coût dans un premier temps, il finit par constituer un bilan fiscal positif pour le pays d’accueil. Oui, l’immigration est économiquement profitable. Ce fait – parce qu’en l’absence de preuve du contraire, c’est un fait –, j’ai acquis la certitude qu’il est inutile de vous l’opposer (ce serait sans doute beaucoup plus utile de le marteler au Parti socialiste ou aux Républicains, qui eux, n’ont pas l’excuse d’être racistes).

Si mon but n’est pas de vous convaincre, il n’est pas non plus de vous comprendre. Je sais, ça n’est pas très charitable, mais là encore, ça n’est que pur pragmatisme. On a trop donné dans la tentative de compréhension. La « contestation » ? La « colère » ? Le « sentiment d’abandon » ? L’impression de ne pas être écouté ? Non mais vous croyez quoi ? Vous croyez que vous êtes les seuls à être en colère ? A ne pas vous sentir représentés par les autres partis ? Et puis, je n’ai pas envie de vous regarder de haut, comme de petits êtres fragiles dont il faudrait voir les convictions comme les effets infantiles et désordonnés d’une situation sociale qu’il suffirait de prendre en compte pour que vous reveniez dans le giron de la politique acceptable.

Par ailleurs, je pense qu’on se trompe en analysant votre vote à la seule aune de ces sentiments très négatifs de « ras-le-bol » ou de colère. Je pense que c’est même l’inverse, que votre vote est l’un des derniers votes en France à être un vote de désir. J’ai compris ça en écoutant Florian Phillipot dimanche soir quand il s’est présenté devant ses militants après l’annonce des résultats dans sa région et qu’il a dit, avec un grand sourire comme on n’en voit plus jamais sur les visages des hommes politiques : « c’est un vote d’amour ». Ca ne me fait pas plaisir, mais je crois qu’il a raison, pour une grande part, votre vote est un vote d’amour. L’amour, ça ne s’explique pas, ça ne se justifie pas, je ne pourrai pas vous convaincre d’aimer autrement (la littérature est pleine de ces tentatives ratées). Donc, il ne me reste plus qu’une chose. A vous parler d’amour.

Je vais vous parler de ce que j’aime.

J’aime ma ville. Elle s’appelle Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. La population est constituée à 41 % d’immigrés selon l’INSEE (ce qui en fait la 13ème ville de France qui compte la plus grande part d’immigrés). C’est aussi une des villes les plus pauvres d’Ile-de-France. Bien sûr, j’y vis en privilégié, mais cette ville m’émeut. Elles m’émeuvent toutes ces petites chinoises qui s’appellent Françoise et Christine. Elle m’émeut cette mère russe qui se fait traduire l’entièreté de la réunion parent-prof et pose 20 questions hyper précises. Ou l’ado arabe, avec ses airs de loulou, qui vient amener et chercher tous les mercredi sa petite sœur au conservatoire (au cours de flûte traversière que de temps en temps, la mère voilée vient suivre avec un œil amoureux pour sa fille) et sa sœur qu’il embrasse sur la joue en la déposant, et en la récupérant, parfois accompagné de ses copains qui ont autant l’air de loulous. M’émeuvent les énormes viennoiseries dans les boulangeries, toutes tenues par des arabes, dans lesquelles les opéras, les forêts noires et les mille-feuilles se mêlent aux pâtisseries orientales. M’émeuvent les vieilles dames habillées comme au bled qui tombent sur votre enfant, quand vous l’avez lâché de plus de 10 mètres dans la rue, de peur qu’il soit abandonné. M’émeuvent les vieux Africains qui, au premier rayon de soleil, se réunissent en masse sous l’arbre de la place, entre la mairie et l’Eglise pour discuter pendant des plombes. M’émeut le buraliste indien qui commente la vie politique avec son accent à couper au couteau. M’émeuvent les Africains qui viennent commander Notre Dame de Paris à la librairie. Je suis amoureux de tout ça d’un amour renouvelé.

Je sais bien, vous allez me dire que je suis d’une naïveté crasse, que je ne vois pas voir les voleurs, ceux qui grugent les allocations, qui se battent pour un rien. Oui, il y en a. Sans doute. Mais vous avez décidé de voter amoureusement pour un parti qui couvre ses néo-nazis – et je ne veux pas croire que vous soyez d’accord avec eux – et qui est soupçonné par la justice de maintes malversations. Aveuglement pour aveuglement, je préfère un voleur de portable à un adorateur d’Hitler, un travailleur au noir au froid élaborateur de passe-passe comptables qui s’accapare des subventions.

Et il y a une chose qui me rend fier de mon pays, mais vraiment fier, à en avoir la voix qui tremble. Vous savez laquelle ? C’est quand je vois des gens qui viennent du bout du monde, qui bravent les passeurs, la mort en mer, les routes, la police... tout ça pour venir chez nous. Pour venir y vivre et y élever leurs enfants. Oui chez nous. A chaque fois ça m’émerveille. Un peu comme quand je sens des yeux amoureux posés sur moi, ça me flatte infiniment. Et bien mon orgueil national, ce qui le flatte infiniment, c’est que des yeux désireux soient posés sur la France. Pas des yeux envieux, mais des yeux désireux.

Alors, ce qui me fait une peine infinie, c’est que ce pays soit moins désirable. Et c’est le cas, de plus en plus de réfugiés le disent, ils préfèrent aller ailleurs, dans des pays moins riches, où les aides sociales sont moins consistantes mais où ils se sentent mieux accueillis (comme quoi il n’y a pas que l’argent qui les intéresse). Et ça, c’est tragique. Et d’ailleurs, c’est une chose que je ne comprends pas chez les nationalistes de tout poil. Ils n’ont que l’amour du pays à la bouche et en même temps, ils en font quelque chose qui n’est plus désirable qu’à leurs yeux.

Voilà, les 5 minutes sont passées. Elles n’auront rien changé à nos opinions réciproques, mais au moins, on aura parlé d’amour.