Penser à neuf pour les 50 ans

par Jack Ralite (à propos des cinquante ans du Théâtre de la Commune)

jeudi 26 novembre 2015

Le théâtre de La Commune, premier théâtre de la banlieue parisienne, a été créé par Gabriel Garran soutenu par la Municipalité d’Aubervilliers en 1965 après six ans de débats publics sur la nécessité de l’art, singulièrement du théâtre en milieu populaire, de pratiques artistiques et citoyennes d’un groupe de 88 jeunes amateurs (groupe Firmin Gémier) et d’un festival qui dura quatre ans avec un public passant de1500 à 6000 spectateurs dans le gymnase Guy Môquet prêté par les sportifs.

Cet acte militant le fut de A à Z, Gabriel Garran et l’adjoint du maire pour la culture (tous deux avaient 31 ans) sillonnant les quartiers, les comités d’entreprises, les écoles, les organisations et les associations.

Cette création publique respectant la liberté de création des artistes ne fut pas aidée financièrement par l’État qui fit seulement un don de 30 projecteurs et de 2 tables à repasser.

C’était du temps de Jean Vilar disant en 1957 : « À la vérité je pense qu’on ne loupe rien quand on a le populaire dans la peau ». Il avait créé le Festival d’Avignon et le TNP. Tout cela s’appuyait sur le Front Populaire et le Conseil National de la Résistance qui pesèrent sur la rencontre des alliés à Philadelphie quelques jours avant le débarquement en Normandie avec, à son ordre du jour, la question sociale.
En 1967, les Rencontres d’Avignon mettaient en cause certains mythes retardataires, les mythes de la culture, œuvres de bonnes volontés individuelles, du consommateur roi, de la culture unanimiste, du budget « Cendrillon ».

La même année Aragon prononçait un éblouissant discours au théâtre de La Commune dont j’extrais ce qui suit : « L’Art doit avoir constamment le caractère expérimental, il doit être un art de perpétuel dépassement. Rien ne lui est plus opposé que la formule, la recette, la répétition. Et qu’il s’agisse de la peinture ou de l’écriture, l’art, c’est toujours la remise en question de l’acquis, c’est le mouvement, le devenir » (…) « Il n’a jamais suffi à l’art de montrer ce qu’on voit sans lui. » (...) « Le principe de crédibilité dans le roman, c’est plus qu’un rivage, un mur au bout d’une impasse. » (...) Il doit être le lieu de convergence des inventions de l’esprit humain. C’est à lui que pensait Guillaume Apollinaire quand il écrivait en 1917 dans la préface des Mamelles de Tirésias : « Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. »

Gabriel Garran travaillait sur ce socle avec son idée : « L’avenir du théâtre appartient à ceux qui n’y vont pas » et mit en scène des pièces contemporaines. Après lui, Alfredo Arias puis Brigitte Jaques et François Regnault travaillèrent avec succès sur les mêmes bases.

J’ai visionné récemment avec Gabriel Garran un documentaire de 1973, Les femmes d’Aubervilliers. Elles parlent de leurs difficultés, mais avec l’assurance que leur quotidien deviendra meilleur.

En 1973, Pasolini publiait un ouvrage Les Lettres luthériennes où il annonçait une régression dans le monde (Alain Supiot l’appelle « un grand retournement ») qui irait si loin que des gens gagnés par la fatalité ne croiraient plus à la possibilité d’alternative. Il ajoutait, même s’il pensait exagérer, que les lucioles ne brilleraient plus.

Reagan et Margaret Thatcher se mirent au travail en faveur de l’ultralibéralisme. La France de Giscard d’Estaing et de Raymond Barre en rêvait mais vinrent, pour un temps trop court, le Programme Commun et François Mitterrand. Contre l’international qui nous agressait surtout en culture se formèrent en 1987 heureusement les États Généraux de la Culture. Ils entraînèrent, avec d’autres, des milliers et des milliers d’artistes qui avec leurs publics stoppèrent, pour un temps, l’essentiel de l’offensive.

Je me souviendrai toujours, outre du Zénith archicomble de 1987, du repas aux 700 couverts au Stade de France à Saint-Denis en 1997. Toutes les disciplines, les esthétiques et les sensibilités du monde artistique étaient présentes, serrant les rangs autour de leur victoire : L’EXCEPTION CULTURELLE. C’est Didier Bezace nouveau directeur du théâtre de La Commune qui intervint après mes salutations à tous et à chacun : « Je demande, disait-il, de ne pas écouter davantage ceux qui voudraient remplacer les artistes et leur relation parfois conflictuelle au monde réel qui les entoure par des agents sociaux du bien-être culturel ». Il ajoutait que son rôle était de « transmettre la parole des poètes, de donner accès à ce qui n’a pas d’accès, d’entraîner, le plus grand nombre, à l’exercice salutaire et réjouissant de la pensée et de l’imagination ». Il travailla dans cet esprit à travers 25 mises en scène surtout d’œuvres contemporaines et un souci permanent de ne pas laisser sur la touche la partie très pauvre de la population qui contrairement à la période précédente se battait moins et avait de moins en moins d’espérances.