Interrogations en classe

mardi 17 novembre 2015

À quelques encablures du Stade de France, à Aubervilliers, le retour à l’école, hier matin, résonnait des questions des enfants, de leurs parents et des enseignants après le carnage de ce week-end, si proche d’eux.

La sonnerie n’a pas encore retenti ce lundi matin à Aubervilliers. Devant l’école élémentaire, une dizaine de garçonnets, les plus grands, profitent des quelques minutes de liberté qui leur restent pour échanger quelques passes de football. Le goal du moment est un peu distrait. Deux ou trois fois, il abandonne la partie pour se rapprocher du groupe d’enfants en pleine discussion avec la maman d’une fillette, particulièrement volubile. Les uns après les autres racontent ce qu’ils savent. Les mots fusent  : « morts », « victimes », « kamikazes », « kalachnikovs », « ceintures d’explosifs »…

Polarisés par l’attentat perpétré au Stade de France, chez eux en somme, ils lancent leurs questions en rafale à l’adulte attentive. « Pourquoi n’ont-ils pas arrêté le match  ? » interroge une écolière d’une dizaine d’années. Un garçon du même âge raconte ce qu’il a visiblement entendu à la télévision. « Le speaker a fait comme s’il ne se passait rien. Ce n’est qu’à la fin qu’il a informé les gens qui ont dû descendre sur la pelouse. » Cette version des faits convainc le groupe mais l’angoisse pointe peu à peu. « Ils vont remettre Vigipirate plus fort », prédit une écolière. La maman confirme et tente de rassurer le goal, justement, venu dire sa peur que des terroristes attaquent l’école. « À l’école, tout le monde fait attention. Vous êtes en sécurité. » À ses côtés, le grand sourire qu’affichait la dernière arrivée tombe brutalement. « C’est passé en boucle tout le week-end à la télévision et je n’ai rien vu. » Elle ignore tout.

Les portes de l’école s’ouvrent. Les enfants ne demandent pas leur reste et s’élancent vers la cour de récréation. La conversation se poursuit à l’extérieur entre adultes. « Ils ont vraiment besoin de parler et il faut qu’ils le puissent pour vider leur angoisse, juge la femme qui vient d’être assaillie par les questions des enfants, mais il ne faut pas leur laisser dire n’importe quoi. » Face à elle, une maman en profite pour exprimer sa tristesse, sa peur aussi  : « J’ai pleuré tout le week-end », confit-elle, de son fort accent slave. Une jeune femme accourt vêtue d’un niqab, elle lâche la main de son garçon qui rejoint la cour. « Ils sont devenues fous », s’exclame-t-elle, le regard apeuré. Elle voudrait que des policiers, des militaires même viennent surveiller l’école.
Le directeur du groupe scolaire finit de faire entrer les enfants dans l’école. Il échange quelques paroles avec les parents encore présents. « Nous ferons aujourd’hui comme d’habitude », leur lance-t-il d’un ton enjoué mais aux aguets. D’un coup de fil à la mairie, il demande l’installation de barrières de sécurité pour empêcher le stationnement des voitures le long du bâtiment.

En réalité, la journée est bien une journée particulière. L’emploi du temps des classes est bousculé. Pas de sorties, pas de piscine. Les enseignants sont venus une heure plus tôt pour préparer des vidéos, des fiches pédagogiques qui leur permettent d’accompagner la parole et les questions des enfants âgés, ici, de 6 à 11 ans. Avant la minute de silence observée classe par classe à 11 h 40, une heure de libre parole est proposée aux enfants.

La matinée s’achève. Une Marseillaise retentit venant de la cour. Ce sont les élèves d’une classe de CM2. Il est presque midi. Sur le chemin de la mairie, où l’équipe enseignante a décidé de participer à la minute de silence proposée aux agents des services publics par la municipalité, les professeurs partagent leurs expériences. La classe silencieuse qui désarçonne l’institutrice. Elle s’attendait à une foule de questions. La réflexion d’un gamin qui considère que les terroristes s’abstiennent d’attaquer bus et métro parce qu’ils sont fréquentés par les musulmans. Un autre qui se demande si la guerre en Syrie n’explique pas les attentats.

Et il y a la peur de voir surgir des terroristes dans l’école. « Les enfants sont remués, c’est sûr. Face à leurs incompréhensions, leurs inquiétudes, qui sont aussi les nôtres, nous nous débrouillons avec ce que nous savons. Nous attendons toujours les formations, notamment sur le fait religieux, promises après les attentats de janvier… », déplore un professeur. « Nous avons une grande responsabilité et beaucoup de travail devant nous pour aider ces enfants à grandir avec les valeurs de notre République », constate sa collègue.

Devant l’école, deux gamins jouent. Entre joutes verbales et légères bousculades, ils affrontent les kamikazes appelant à la rescousse le héros de leur jeu vidéo préféré. Une manière, sans doute, d’exorciser leur peur. Mais déjà la vie continue. « J’avais prévu de “faire grève” jeudi mais elle est annulée », regrette le plus jeune des deux garçons… L’affichette apposée sur la porte vitrée de l’entrée de l’école ne lui a pas échappé. Les enseignants de Seine-Saint-Denis s’apprêtaient à rappeler à la ministre de l’Éducation nationale ses promesses, pour l’essentiel non tenues.

Sylvie Ducatteau

paru dans l’Humanité du 17 novembre 2015

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