une tribune de Jack Ralite parue dans Mediapart et dans l’Humanité-Dimanche

Je ne veux pas être un passant

jeudi 17 septembre 2015

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/170915/je-ne-veux-pas-etre-un-passant et dans l’Humanité-Dimanche du 17 au 23 septembre.

L’ancien ministre et sénateur communiste, Jack Ralite s’inquiète du manque de souffle de la réponse politique française concernant les réfugiés. « Sur un sujet qui collait au mot France dans l’histoire, elle le perd alors que l’Allemagne se souvient de l’avenir. "24000 réfugiés sur deux ans" dit le Président de la République. Ça n’est pas à la hauteur des besoins et du cœur. »

Combien de fois dans notre vie avons-nous vu avec attendrissement un enfant d’âge maternel allongé sur le sol et nous souriant quand on le regardait.

Le 2 septembre un enfant syrien du nom d’Aylan était aussi allongé sur le sol, face contre sable, sur une plage turque. Mais il ne pouvait plus nous sourire parce que sa courte vie -il n’avait que 3 ans- s’était terminée dans la mer, la barque où lui et sa famille avaient pris place payante ayant chavirée en rejoignant la Grèce toute proche. Les vagues avaient bousculé puis retourné le petit bateau fragile et le courant ramené l’enfant sans vie sur la plage tandis que Kobané son lieu de naissance avait été libéré mais totalement en ruine.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ! » écrivait Aragon pendant l’occupation nazie. « Laisser aller le cours des choses voilà la catastrophe » lui répondait le philosophe allemand Walter Benjamin.

J’ajouterai comme beaucoup d’autres : je ne veux pas être un passant dans ces moments les plus déshonorés de l’histoire humaine. 2800 noyés en méditerranée cette année.

Mais il faut aller au-delà de la mort d’un petit enfant, c’est-à-dire au massacre de la jeunesse du monde syrien. Bachar El Assad d’abord, puis Daech en exterminant la jeunesse de Syrie tentent d’empêcher le futur de ce lieu source du monde. Ils veulent barrer la vie à l’avenir. Ils en rêvent follement et infernalement. Ils hypothèquent le demain du peuple syrien. Cela ne leur suffisant pas, ils veulent comme le dit le psychiatre Fethi Benslama : « L’abrogation de leur origine » ce qui a des conséquences « incalculables dans l’ordre du discours, du fantasme, de la violence politique ».

La Syrie a un passé mosaïque depuis toujours. C’est un endroit phosphorescent de notre monde. La Syrie c’est la construction de la première maison de l’homme, du premier alphabet, de la première stabilisation des nomades, ce sont les 700 villes mortes de l’époque byzantine, c’est la civilisation arabo-musulmane et les omeyyades qui donneront les lumières arabo-andalouses en Espagne, ce sont les chrétiens d’Orient. Oui c’est un peuple mémoire de l’humanité qu’ils veulent effacer de l’histoire en la cisaillant par une politique cannibale qui fait disparaitre les Vivants (le jeune Aylan) et les Morts (Palmyre et les 35000 tablettes cunéiformes trouvées à Ibla, cette ville datant de 2400 ans avant notre ère).

Ils décivilisent cette partie du Moyen Orient en lui ôtant « son passé luisant » et « son avenir incolore » comme dirait Apollinaire, et en lui imposant un présent de douleurs.

Mais on serait incomplet si à ces destructeurs impitoyables on taisait l’ajout des gouvernements occidentaux qui un siècle durant - et cela continue - ont fait en Syrie et au Moyen-Orient les pires choses coloniales pour s’assurer du pétrole et du gaz.

La situation actuelle ne doit pas cependant nous laisser insensibles. Quelque chose se passe en Europe, singulièrement en Allemagne, un déblocage des « issues fermées » que nous rencontrions jusqu’ici. Les images des Allemands applaudissant les réfugiés, comme ce qui se passe en Autriche, sont une page nouvelle de l’histoire de l’Europe et au-delà. L’accueil des réfugiés devient un indicateur de société. Certes il y a en Allemagne des manifestations racistes, mais dans le peuple allemand, qui revient de loin, la notion d’accueil dont parlait si fort et si bien le philosophe Jacques Derrida est très forte.

En regard, la conférence de presse de François Hollande avait un côté mesquin. La politique française est marquée actuellement par « le chiffrage ». Sur un sujet qui collait au mot France dans l’histoire, elle le perd alors que l’Allemagne se souvient de l’avenir. « 24000 réfugiés sur deux ans » dit le Président de la République. Ça n’est pas à la hauteur des besoins et du cœur. C’est d’autant plus incompréhensible, que ce n’est pas une émigration de la misère. Il faut de l’argent pour payer les passeurs charognards. Les réfugiés sont essentiellement issus des couches moyennes et peuvent se révéler dans les villages, les petites villes et certains quartiers en perte de bras et de cerveaux comme une force contribuant à les arracher à la tristesse infinie. Des citoyens se déclarent prêts à accueillir une famille, le Pape suivi par l’Eglise de France appelle chaque paroisse à recueillir une famille réfugiée. De nombreuses villes, dont Aubervilliers, se sont déclarées prêtes à accueillir des familles. Quelle belle réponse à ceux qui ont le compagnonnage humain engourdi. Au plan militaire, François Hollande qui nous avait habitués à un certain courage, n’en a plus. D’ailleurs, à quoi servirait-il aujourd’hui. C’est une solution politique qu’il faut à la Syrie, en soutenant notamment l’armée syrienne libre et les rebelles qui agissent pour une Syrie démocratique. L’ONU devrait prendre en charge la pacification du ciel syrien, les pays du Moyen-Orient devraient se mobiliser et l’Europe apporter une contribution substantielle aux pays où règne en Afrique, en Asie et en Amérique Latine le bacille de la pauvreté qui fabrique des pauvres qui n’ont même pas les moyens de se sauver face au racket des ignobles passeurs. Et n’oublions pas surtout la Palestine qui ne doit plus être la grande oubliée du Monde.

A notre époque où de véritables mises à l’épreuve de la civilisation humaine conduisent à une racisation de la question sociale résultant d’un lien non résolu du lien social, la dignité peut enfin commencer à revenir pour faire naitre de nouveaux commencements dont serait bannie la noyade d’un petit Aylan afin que personne ne puisse plus écrire comme Victor Hugo dont la fille se noya :

« Je criais. L’enfant que j’avais tout à l’heure
Quoi donc je ne l’ai plus ».

Aujourd’hui tout le monde peut et doit reprendre le cri du peintre chilien José Balmes contre Pinochet :

« Si ce n’est pas moi qui agit alors qui ?
Si ce n’est pas maintenant alors quand ? »