28 mai 2015 : Hommage à Hocine Belaïd

samedi 30 mai 2015

Voici l’allocution prononcée par Anthony Daguet, secrétaire de la section d’Aubervilliers du PCF lors de l’hommage rendu à Hocine Belaïd :

Le 28 mai 1952, en fin d’après-midi, plusieurs coups de feu tirés par des policiers claquent place de Stalingrad. Hocine Belaïd, un ouvrier communal d’Aubervilliers, père de quatre enfants - bientôt cinq - s’écroule, mortellement touché. Non loin de lui, Charles Guénard, qui fut déporté durant la guerre et ancien conseiller municipal d’Aubervilliers, est grièvement blessé au genou et décèdera quelques mois plus tard.

Pour les quelques deux mille manifestants, partis avec André Karman du carrefour des Quatre-Chemins, le heurt avec le barrage de police dressé rue de Flandre a été d’une grande violence.

Cette violence exprime la dureté de cette période de la guerre froide dominée par le risque de guerre mondiale. Elle témoigne de la volonté des pouvoirs d’en découdre avec les communistes partout en Europe.

Dans ce contexte de hautes tensions, la guerre de Corée fait peser une ombre supplémentaire.

Au printemps 1952, le général Ridgway a focalisé sur son nom la colère et la peur alimentées par une campagne menée sur le thème de la guerre bactériologique. Ancien commandant en chef des troupes américaines en Corée, Ridgway a reçu, le 28 avril, la direction des forces armées de l’OTAN et l’on annonce qu’il doit entreprendre une tournée en Europe. Sa venue à Paris est programmée pour le 27 mai.

Au Japon, en Italie, des mobilisations de masse sont réalisées lors des déplacements de Ridgway. En France la direction du PCF décide aussi de riposter.

Depuis des années, les manifestations (exceptées celles du 14 juillet et du 1er mai) sont interdites. Passer outre c’est s’exposer à d’impitoyables matraquages, à des arrestations, à des sanctions professionnelles, à des mesures d’expulsion pour les étrangers. Le 24 janvier 1951, la police a arrêté, aux abords de l’hôtel Astoria (où séjournait le général Eisenhower) 3 267 personnes, et bloqué aux portes de Paris les cars emplis de manifestants en provenance de banlieue. Le 12 février 1952, la police a procédé à l’arrestation préventive de dizaines de suspects et les a gardées une journée entière dans la cour de l’ancien hôpital Beaujon. Ce ne sont là que quelques exemples.

Confrontés à la violence et aux intimidations, les militants ripostent. Une statistique d’origine policière établit à plus de 3 000 le nombre des gardiens blessés au cours d’opérations de maintien de l’ordre de mai 1951 à mars 1952.

Cette situation explique pour une part essentielle les formes que va prendre la manifestation du 28 mai.

La manifestation a fait l’objet d’une préparation minutieuse.

André Karman, secrétaire de la Fédération de la Seine suit, pour ce qui le concerne, la mobilisation du Parti.

Les itinéraires des cortèges ont été établis et minutés. Le principe d’organisation est celui de la « boule de neige » : de petits groupes se rassemblent et font mouvement jusqu’à un lieu convenu où ils s’agrègent à d’autres groupes. Ainsi doivent se former les « colonnes » constituées des militants de banlieue et des arrondissements périphériques qui entreront dans Paris.

Les militants d’Aubervilliers ont pris place dans le cortège de quelques 2 000 manifestants qui, parti du carrefour des Quatre-chemins, doit entrer dans Paris par la porte de la Villette, et fusionner avec d’autres colonnes pour converger vers la place de la République.

Le but poursuivi ne sera pas atteint mais, deux heures durant, 20 000 manifestants vont affronter la police. Le bilan est lourd. Les forces de l’ordre déclarent compter 372 blessés dont 27 grièvement. Du côté des manifestants le bilan est difficile à établir mais l’on compte, en sus de la mort d’Hocine Belaïd), et de la blessure par balles de Charles Guénard, de multiples contusionnés. 718 interpellations souvent accompagnées de très violents passages à tabac sont réalisées.

En soirée, Jacques Duclos est arrêté. On découvre dans sa voiture deux pigeons morts qu’il s’apprêtait à cuisiner et qui deviennent un temps des pigeons voyageurs chargés de mystérieuses tâches.

Le pouvoir, décide de l’épreuve de forces, engage des poursuites contre des dirigeants du Parti et de la CGT. Benoît Frachon le secrétaire général de la CGT et d’autres dirigeants syndicalistes doivent plonger dans la clandestinité. Le « complot des pigeons » est en route. Les accusations s’effondreront plus tard.

Je voudrais, pour conclure, dire quelques mots sur la mort d’Hocine Belaïd.

La « colonne » formée au carrefour des Quatre-Chemins, parvenue porte de La Villette emprunte la rue de Flandre et arrive place de Stalingrad. Elle doit de diriger en direction de la porte de la Chapelle afin d’effectuer sa jonction avec les « colonnes » provenant de la porte de Clignancourt et de La Chapelle.

La police a dressé un barrage pour l’empêcher d’avancer. Michel Pigenet qui a consacré un livre remarquable à « la manifestation Ridgway » relate ainsi la scène : « Place de Stalingrad, André Karman se détache et, à demi tourné, le bras tendu, retrouve le geste de la célèbre Marseillaise de Rude pour hurler : « En avant, camarades ! ». A toutes fins utiles, les militants les plus résolus, souvent d’anciens résistants, garnissent les premiers rangs (…). Enhardi par le courage des « militants de choc », le gros du cortège s’élance (…). Surpris et secoué, le cordon de police cède en désordre, mais n’évite pas des pertes, si lourdes qu’il faudra, l’orage passé, replier les gardiens désemparés sur le commissariat du 10e arrondissement. Pris de panique, un brigadier se voyant isolé, a tiré. Hocine Belaïd s’écoule non loin du magasin de vêtement « A l’Ouvrier ». D’abord porté devant un hôtel du Faubourg-Saint-Martin puis amené en voiture à la Polyclinique des Bluets, le malheureux mourra sans avoir repris connaissance. »

Les obsèques d’Hocine Belaïd se déroulent le 13 juin place de l’Hôtel de Ville. Charles Tillon, prononce le discours d’hommage. Un long cortège, où ont pris place de nombreux maghrébins, accompagne Hocine Belaïd au cimetière d’Aubervilliers, jusqu’à cette tombe que nous fleurissons aujourd’hui.

On en conviendra, le temps est venu de donner le nom d’Hocine Belaïd à un lieu public de notre ville d’Aubervilliers

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5 Messages

  • 28 mai 2015 : Hommage à Hocine Belaïd Le 3 juin 2015 à 10:01, par simple citoyen

    Ces rappels dits ’’ historiques’’ avec plaques commémoratives au coin des rues ou places , commencent à lasser beaucoup de citoyens .
    ’’ on en conviendra ’’ plutot que la nouvelle municipalité devrait avoir souscrit un bon contrat d’exclusivité avec INTERFLORA ( publicité gratuite) pour toutes ces opérations fleuries et rétroactives depuis quelques temps . ( économie budgétaire oblige !)
    Merci bien ...

    • 28 mai 2015 : Hommage à Hocine Belaïd Le 5 juin 2015 à 12:42, par baloo

      vous avez raison : oublier ces gens permettrait de mieux éteindre les mémoires, de ne plus laisser de base à notre histoire et, au final, de transformer les citoyens en simple cons-sommateurs.

      • 28 mai 2015 : Hommage à Hocine Belaïd Le 6 juin 2015 à 10:24, par simple citoyen

        Désolé Baloo , mais maintenant il faudrait supporter de plus en plus une mémoire sélective qui n’a rien à voir avec le devoir de mémoire respectable .
        Par ailleurs, les citoyens qui osent encore s’exprimer ne sont pas tous des ’’ cons-sommateurs’ (sic) ’’ ...