Le refus d’une société sous surveillance

mardi 5 mai 2015

La littérature de science-fiction peut se révéler glaçante. Elle le devient encore plus quand le législateur vient à s’en inspirer, consciemment ou non. Soumis au vote des députés demain, le projet de loi sur le renseignement pourrait bien accoucher d’un monde coincé entre le 1984 de George Orwell, dans lequel chacun est placé sous surveillance permanente, et le Minority Report, de Philip K. Dick, où les autorités prétendent pouvoir stopper les crimes avant même qu’ils ne soient commis. Très mobilisés contre un texte jugé non seulement dangereux mais aussi inefficace pour lutter contre le terrorisme, une pléiade d’associations (comme la LDH, la Quadrature du Net, Amnesty International, Attac…), de syndicats (CGT, Solidaires, Confédération syndicale des familles…) et de partis politiques (PCF, PG, EELV…) appellent à se mobiliser, pour refuser «  cette menace pour les libertés politiques et les mobilisations à venir  ».«  »

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Photos : Éric Feferberg/AFP

« Il y a ceux qui ont le sens de l’État, et ceux qui ne l’ont pas. » Avec la finesse qui le caractérise, Manuel Valls sépare à sa manière le bon grain de l’ivraie : ceux qui ont le toupet de ne pas être dans sa ligne sécuritaire, et donc favorables à la loi sur le renseignement, n’ont pas le « sens de l’État ».
Plusieurs d’entre eux ont même été accusés de « faire le jeu des terroristes ». Les autres, les Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin, les députés godillots qui votent les yeux fermés des textes qu’ils n’ont pas lus, eux ont « le sens de l’État ».
De l’autre côté, la majorité des groupes des députés Front de gauche et Verts, plusieurs députés socialistes et même de droite, la ministre de la Justice, Christiane Taubira, la CNIL ou encore le défenseur des droits, Jacques Toubon, estiment que cette loi comporte de graves risques pour les droits des citoyens, les libertés publiques et individuelles, la surveillance de masse de la population : eux n’ont pas le « sens de l’État ». Après les attentats du 11 janvier, le gouvernement avait promis la main sur le cœur qu’il n’y aurait pas de « Patriot Act à la française », du nom de ces lois d’exception adoptées par les États-Unis suite aux attentats du 11 septembre 2001.

JOUER SUR L’AMALGAME ET LA PEUR

La promesse n’a pas été tenue longtemps. Alors qu’en novembre, Bernard Cazeneuve estimait « qu’il n’est pas nécessaire de parler de ce qui se fait et qui est de nature à protéger les Français », le gouvernement s’invite aujourd’hui sur les télés et les radios pour défendre la loi renseignement. Et n’hésite pas à jouer sur l’amalgame et la peur, en agitant le chiffon rouge des « 1 537 Français » présumés terroristes, comme Manuel Valls l’a fait sur France Inter le 22 avril. Cette opération de propagande a pris un nouvel essor avec l’arrestation impromptue de Sid Ahmed Ghlam, le meurtrier de Villejuif qui projetait d’attaquer une église. Et le premier ministre d’enchaîner sur les « cinq attentats déjoués depuis janvier » (mais qui, où, quand et comment, nul ne le sait), s’engouffrant dans la brèche d’une instrumentalisation politique d’une menace réelle.
Pourtant, cette loi n’est pas une loi antiterroriste : le gouvernement en a déjà fait voter deux, dont la dernière il y a six mois. Non, celle-ci concerne bien le renseignement et l’écoute généralisée, sans contrôle judiciaire : opposants, syndicalistes, lanceurs d’alerte, tous sont susceptibles d’être écoutés, fichés, ciblés. Reste la question essentielle : cette loi aurait-elle permis d’arrêter à temps les frères Kouachi ou bien Sid Ahmed Ghlam ? Eh bien non.

OPPOSANTS, SYNDICALISTES, LANCEURS D’ALERTE SONT SUSCEPTIBLES D’ÊTRE ÉCOUTÉS, FICHÉS, CIBLÉS.

Les frères Kouachi étaient connus des services de renseignement, ainsi que Sid Ahmed Ghlam, qui n’a été arrêté que parce qu’il s’est tiré, de façon assez piteuse, une balle dans la cuisse. Acculé, François Hollande a annoncé qu’il saisirait lui-même le Conseil constitutionnel : une première sous la V e République, où il est d’usage que le président s’assure du caractère légal d’un texte qu’il propose ... Nos libertés sont donc suspendues au bon vouloir des membres non élus de cette sorte de « Cour suprême », parmi lesquels Jean-Louis Debré, Valéry Giscard d’Estaing ou Lionel Jospin. Autant d’hommes qui ont sans doute le « sens de l’État ». Mais lequel ?

d’après Humanite.fr