une nouvelle rue à Aubervilliers

Hommage à Félix Perez Garrido

vendredi 3 avril 2015

Le conseil municipal du 2 avril a décidé de donner le nom Félix Perez Garrido à une nouvelle rue qui va relier l’avenue Jean Jaurès et la rue de la motte.

C’est l’occasion de lire l’hommage prononcé par Jack Ralite lors des obsèques de Félix Perez Garrido le 30 janvier 2015.

Chacune, chacun d’entre vous,

Nous sommes tous là aujourd’hui pour accompagner à sa dernière demeure, où il va retrouver sa femme Liliane, un grand monsieur tout simple de l’Espagne populaire et démocratique, Félix Perez Garrido. Je dis tout simple parce qu’il n’avait pas la pratique de raconter sa belle et courageuse histoire. Je dis grand monsieur parce que sa vie est un dévouement, une fidélité, un engagement, toute entière consacrée au peuple espagnol.

J’ai été voisin sur le même palier à la Maladrerie, de ce camarade et de son épouse pendant 20 ans, et il y a 10 ans, quand il s’est rapproché de sa famille, je leur ai succédé dans leur petit logement. C’est dire que je connais cet homme et qu’au gré de conversations et de lectures, j’ai pu pénétrer sa forme d’héroïsme car il lui en a fallu contre Franco, contre l’armée nazie en Union Soviétique et encore contre Franco et enfin pour un mieux en faveur du peuple espagnol. Toutes ces taches étaient inspirées par son choix communiste dont le philosophe Jean-Luc Nancy a écrit après la chute de l’Union Soviétique qu’il était « le nom archaïque d’une pensée encore toute entière à venir ».

Félix Perez Garrido est né en avril 1918 dans un petit village d’Andalousie, à Fuensanta de Martar, au milieu d’une famille d’ouvriers agricoles. Lui-même dès 13 ans le deviendra et indiqua très vite qu’il était selon l’expression de Lydie Salvayre « un mauvais pauvre c’est-à-dire un pauvre qui ouvre sa gueule ». On ne nait pas innocemment andalous. L’Andalousie, c’est cette province d’Espagne qui connut pendant trois siècles, 13°, 14° et 15° un Etat où arabes, catholiques et juifs vivaient en parfaite entente jusqu’en 1492 où les rois catholiques ont pris les armes à la main Grenade. Ce fut un malheur historique. Arabes et juifs furent chassés violemment ou sommés de se convertir. Ce peuple s’est retrouvé dans le désemparement de lui-même mais une chose avait existé, la preuve, du vivre ensemble, dont Aragon dit si magnifiquement :
« Ils ont été plantés dans ce jardin traversé de tant de peuples que nul ne peut dire sous la tente de qui sa mère a couché, les voilà comme des graines dans la paume andalouse si bien mêlée que le Maure à les cheveux jaunes, son frère a la nuit sur sa peau, qui peut dire où commence le juif ou l’espagnol, et pas même à son Dieu tu ne peux le reconnaître, combien de nous sont les mulets de deux croyances ». Et ces dernier vers : « C’est le dernier jour de se donner la main, le dernier à cracher en passant devant le bâtard, ou d’appeler étranger celui qui n’a pas l’accent de ta ville, le dernier jour du mépris de la méfiance et de la division, craint qu’il ne soit plus temps d’ouvrir la porte à l’affamé ».

Oui Félix fut un enfant qui appela à des Andalousie toujours recommencées dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance. Le fil de sa vie, sa main fraternelle tiennent aux profondeurs de cette réalité. C’est avec ce bagage de luxe de l’histoire que Félix aborda la vie et il n’en dérogea jamais au milieu d’un régime agraire inégalitaire. Les espagnols furent si nombreux « à ouvrir leur gueule » que le République fut proclamée en 1936 et qu’aussitôt le Général Franco entraina les garnisons installées au Maroc et aux Canaries contre le gouvernement légal, contre le peuple enfin populaire. Il était soutenu pratiquement par Hitler et Mussolini alors que les démocraties occidentales après moult débats entre elles décidaient la non intervention. Félix avait 18 ans quand il entra dans une milice populaire, participa à la défense de Madrid où il devint sous-lieutenant. On sait ce qu’il advint et comme nombre de ses concitoyens Félix se réfugia en France en 1939, où il fut incarcéré au camp de Barcarès qui y entassa d’abord 18.000, puis 35.000 Républicains Espagnols. Heureusement une grande partie du peuple français qui venait de faire le Front Populaire de 1936 accueillit ces proscrits après que certains de ses membres aient participé aux fameuses Brigades Internationales. A Barcarès il fut proposé à Félix par un soviétique venu tout exprès de gagner l’URSS ce qu’il fit. Il y arriva après un long périple accueilli avec d’autres par Dimitrov. Permettez-moi à cet instant de saluer de grands noms qui soutinrent les Républicains Espagnols, Malraux, Hemingway et l’immense Picasso qui peignit à ce moment dans son atelier rue des Grands Augustins à Paris une des toiles prestigieuses de l’Histoire de la peinture mondiale, Guernica.

Il y eut aussi l’écrivain catholique Bernanos. A ses yeux l’église espagnole en se faisant la sous-traitante de la Terreur des nationaux a perdu définitivement son honneur. Ce dévoiement et cette trahison ont atteint un sommet en 1936 lorsque les prêtres espagnols de mèche avec les meurtriers franquistes ont tendu leur crucifix aux pauvres mal-pensant pour qu’ils le baisent une dernière fois avant d’être expédiés ad patres. Bernanos dénonce ce double opprobre. Il déclare aux excellences épiscopales qu’il comprend très bien que les pauvres deviennent communistes.

Félix était donc parti pour l’Union Soviétique et se retrouva après Leningrad à Moscou alors que l’Allemagne nazie envahissait le pays. Avec d’autres brigadistes ce jeune homme de 23 ans fut incorporé dans la 4° Compagnie Espagnole, puis parachuté dans l’Ukraine Occidentale vers Rovno à l’arrière des lignes allemandes. Ces derniers assassinaient par milliers les juifs et multipliaient les Oradours. Pendant plus de deux ans, Félix vécut dans les forêts sous la tente ou sous le feuillage et avec ses copains harcela magnifiquement l’Armée nazie jusqu’en 1944 où il repassa derrière l’Armée rouge, puis fut dirigé vers Moscou où avec beaucoup d’espagnols il fut reçu par la Pasionaria et décoré. C’est à ce moment qu’il lut en russe « Guerre et Paix » de Tolstoï. Il quitta la Russie deux ans après, passa par Belgrade où Tito les reçut à déjeuner, puis accompagné de communistes italiens en Italie, puis de communistes français dans la région de Nice, il gagna Toulouse le 8 mai et dès août 1946 il devenait Sébastian le clandestin que le Comité Central du Parti Communiste Espagnol envoya dans les maquis en Espagne, puis le chargea après l’échec de ces maquis de les dissoudre ce qui fut très difficile. Bien sûr il revenait en France régulièrement jusqu’au moment où fut dissout dans notre pays le Parti Communiste Espagnol. C’est en 1952 qu’il rencontra Liliane à la S.E.R.P. et en 1959 que sa vie comme celle de sa femme passa par Aubervilliers où ils habitèrent rue de la Commune de Paris, à cette époque rue de Paris. Mais son engagement n’était pas terminé puisque le Comité Central l’envoya à Cordoue pour organiser le Parti. Que de voyages à nouveau, mêlés aux voyages d’habitants d’Aubervilliers comme Carmen Caron, Hermine Jouenne, Roger Renaudat. C’est à ce moment là que nous avons reçu avec Gabriel Garran au Théâtre de la Commune tout un week-end plus d’une vingtaine d’intellectuels et artistes espagnols avec la collaboration de Paco Ibanez pour débattre de l’avenir de l’Espagne. C’est à ce moment là que deux jeunes d’Aubervilliers partirent en Espagne avec des bombes artisanales où ils furent arrêtés. L’un d’eux n’avait pas encore son bac et je lui ai fait passer en prison les bouquins nécessaires. Il le réussit et quand il fut libéré je suis allé à la gare de Lyon l’attendre et j’y ai retrouvé une autre personne l’attendant, c’était le poète espagnol, Marcos Anna. C’est l’époque où le Parti Communiste Espagnol connut une crise, celle du départ de Jorge Semprun. C’est sûr que Félix et Jorge ne tiraient pas dans le même sens, mais on me permettra de dire ici que Semprun fut un très grand résistant et que quoi qu’il soit advenu il fait partie du Grand Voyage des communistes espagnols. C’est pourquoi j’étais à ses obsèques au lycée Henri IV. Pendant ces temps Félix et Liliane eurent quatre enfants, Dolorès et Nadine, Manuel et Katia. Les deux premiers sont enseignants, les seconds sont médecins. Ils ont eu 9 petits enfants. Félix prend finalement sa retraite en 1989 avec 400 euros par mois. A ce moment là il se dépeint comme « un petit vieux calme et tranquille qui attend la fin de ses jours de façon tranquille ». Mais il ajoutait un « merci à la vie qui m’a tant donné ». Ce clandestin pendant une grande partie de sa vie fut un élément d’un destin collectif, un singulier collectif, un intrépide révolutionnaire devant lequel on s’incline avec respect. Il allait encore chaque année à la Fête de l’Huma, d’abord à pied, puis avec un fauteuil roulant. Bien qu’affecté par la disparition de Liliane, il a continué à faire œuvre de mémoire. Cet homme qui portait les cicatrices d’un vingtième siècle d’épouvante ne céda jamais au désespoir. Il a fait se rencontrer le courage et le panache de l’Andalousie. Il a été un centre, un carrefour d’anonymes ou d’inconnus, un rond-point où il nous a fait rayonner la vie. Cet homme et sa femme qui tous les noëls mettaient des guirlandes sur la porte de leur appartement, de mon appartement, ces voisins inoubliables, je les salue comme ma famille, et je leur dis, je lui dis merci à toi, camarade de combat et d’espérance, oui merci, merci, et voyez-vous, vois-tu, la victoire de Tsipras en Grèce, et la montée de Podémos en Espagne, c’est quelque part une production de votre, de ta vie militante. Robespierre disait : « Laisser faire au peuple tout ce qu’il peut faire par lui-même et le reste par ses représentants ». Tu as été du peuple avec hauteur. Oui, merci, merci. Bientôt, m’a dit Pascal Beaudet, il y aura un lieu dans cette rude et tendre ville d’Aubervilliers qui portera ton nom comme un bijou politique de l’avenir.

Et je dis avec Aragon :

« Ecoutez pleurer en vous-mêmes
Les histoires du temps passé
Le grain terrible qu’elles sèment
Mûrit de poème en poème
Les révoltes recommencées »