Des lycéens du Corbusier au Conseil économique, social et environnemental

De la salle 318 du lycée Le Corbusier à la 301 du Cese

un article de Ixchel Delaporte paru dans l’Humanité le 19 février 2015

lundi 23 février 2015

Face à une trentaine de membres du Conseil économique et social (Cese), les élèves d’Aubervilliers 
ont présenté les pistes d’une école de la fraternité en actes, de la culture et du plaisir.

Dans la salle 301 du Conseil ­économique, social et environnemental (Cese), une trentaine de membres auditionnent trois fédérations de parents d’élèves. Il est 15 h 30. Un groupe de vingt-cinq élèves fait alors une entrée remarquée avec quatre professeurs et le proviseur du lycée Le Corbusier d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Les élèves s’apprêtent à être auditionnés, conviés par Marie-Aleth Grard, présidente d’ATD Quart Monde, missionnée pour rédiger un rapport sur «  l’école de la réussite pour tous  ». Une première pour cette vieille institution qui trône face à la tour Eiffel, dans le palais d’Iéna, bâtiment en béton majestueux.

Voilà deux mois que ces lycéens engagés volontaires dans l’atelier culturel Thélème, initié par des professeurs depuis 2012, planchent sur le sujet. À coup de séances de deux heures, le mardi après-midi, et quelques extras les samedis, ils se sont interrogés : Si tous sont égaux, chacun demeure-t-il libre de ses choix ? La fraternité peut-elle nous unir ? Les méthodes pédagogiques françaises fabriquent-elles de la passivité ? Comment concilier valeurs républicaines et recherche du savoir ? À ces questions épineuses, ils ont tenté de ­répondre, soutenus par le sociologue Christian Baudelot et l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec.

Extrêmement tendus, voire tétanisés à l’idée d’être entendus par des «  adultes ­sérieux  », les neuf élèves se sont jetés à l’eau. C’est Antoine Pham qui s’avance au micro d’une voix claire et posée : «  Pression scolaire, évaluation, souffrance, effectifs et horaires… La finalité des élèves est d’avoir la meilleure note possible au détriment du savoir, de la solidarité, de l’entraide. Au lycée, nous mutualisons nos connaissances. Une meilleure entente entre nous engendre une meilleure réussite.  » En témoignent les projets lancés par les élèves. En terminale STI, Yilmaz Bunyamin Kerim a participé à la création d’Atom. «  On a voulu créer un climat de soutien pour que tout le monde ait son bac. L’idée, c’est de travailler deux heures au calme. Les plus forts aident les moins forts. Le Théâtre de la Commune nous a ouvert ses portes tous les samedis matin  », explique-t-il. Srivipusha Sripathy, veste noire et tee-shirt orange, ­reprend le flambeau, devant le parterre de représentants de la société civile et syndicale. «  Pour la famille, le seul critère de réussite, ce sont les notes. Il y a une déresponsabilisation de l’élève en cas de problème disciplinaire, un rapport est fait à la famille, d’où la pression exercée par celle-ci et le sentiment de honte imposé à l’élève. Il faudrait déconstruire la représentation qu’ont les ­parents de l’école, les sensibiliser davantage à la relativité des notes et à l’importance primordiale de l’acquisition du savoir.  » Mohand Rabah expose l’attitude trop passive de l’élève, «  on restitue des connaissances sans les ­comprendre, cela favorise la triche  ». Un léger rire parcourt l’assistance. Les lycéens restent ­imperturbables. Salem Grira attaque sur les effectifs de classes. «  Trop d’élèves, cela empêche la concentration. Les enseignants ont du mal à se consacrer à chaque élève. Au lycée, nous bénéficions de classe de vingt élèves. Mais nos emplois du temps restent trop chargés. On manque d’activités extrascolaires.  »

Restent les deux dernières pierres à l’édification d’une école de la réussite : la culture et le plaisir. Aghilas Djouadi, chemise grise impeccable, empoigne son sujet : «  On constate que les enfants issus de l’immigration ne connaissent pas vraiment leur culture. Très peu connaissent l’histoire et les figures culturelles de leurs pays ou les mythes structurant leurs cultures d’origine.  » Sa voisine, Inès Boukhedra insiste : «  Il faudrait que ces enfants puissent savoir d’où ils viennent vraiment. Il faut que cet enseignement se fasse à l’école, car elle seule peut enseigner de manière objective, sans partis pris idéologiques ou sectaires, les cultures de tous. Il ne serait pas destiné seulement aux enfants de l’immigration. Les cultures du monde seraient enseignées à tous les enfants scolarisés en France.  »
«  Le taux de réussite au bac
 est passé de 66 % à 90 %  »

Poser la notion de plaisir, c’est avant tout parler de peur de l’échec. «  La souffrance est partout présente à l’école. Surtout quand les élèves proviennent de milieux sociaux défavorisés, où la réussite scolaire semble être le seul moyen d’une ascension sociale, qui apparaît de plus en plus improbable, lance Vanessa Hoang Quang. Travailler avec plaisir serait d’autant plus bénéfique pour les élèves, qui mettraient plus d’énergie à réaliser des devoirs plus élaborés et plus investis.  » Des applaudissements éclatent. La salle est sidérée. Les élèves, eux, peuvent enfin respirer.

Après maintes félicitations sur le travail accompli, c’est au proviseur que va la ­première question : «  Comment faites-vous ?  » Didier Georges, proviseur, répond sans détour : «  Je ne vous cache pas que nous avons beaucoup de difficultés et un manque de soutien de la part de l’éducation nationale. Le rectorat nous a annoncé une diminution des moyens pour la rentrée. Nous venons de vivre dix jours de grève. Nous nous efforçons d’avoir un effectif réduit par classe. Le ­résultat est clair : en cinq ans, le taux de réussite au baccalauréat est passé de 66 % à 90 % et le nombre de conseils de discipline a été divisé par trois.  » Inspecteur général de l’éducation nationale, Jean-Paul ­Delahaye, présent lors de cette saisine, n’en revient pas. «  C’est une présentation ­remarquable. Des valeurs et un engagement qu’ils mettent en pratique et que la société se contente de proclamer.  »