une tribune de Pascal Beaudet dans "Le Monde.fr"

Pourquoi la Mairie d’Aubervilliers sera fermée le 22 janvier

jeudi 22 janvier 2015

Publiée sur le Monde.fr le mercredi 21 janvier 2015

Les collectivités territoriales sont responsables de la dette, elles dépenseraient sans compter... Cette fausse idée circule, relayée abondamment par facilité, alimentée, parfois, avec quelques arrière-pensées... Pourtant dans leur diversité politique, la majorité des élus locaux ont contesté ce discours trop souvent présenté comme un fait, rappelant que plus de la moitié de la dette de l’État provenait des intérêts payés aux banques et des cadeaux fiscaux faits aux entreprises du CAC 40. Sans oublier, les 20% de cette dette dus à l’évasion fiscale...

Le restant ? Constitué d’une dette légitime qui permet de financer les services publics, les prestations sociales, de construire ou rénover des établissements scolaires, des universités, des hôpitaux, des réseaux de transports. Au global, les collectivités locales financent plus de 70% des investissements publics du pays, soit 58 milliards d’euros.

Pour autant, le Premier ministre Manuel Valls a cru bon de faire voter au Parlement une diminution de 11 milliards d’euros des dotations de l’État aux collectivités. Pour Aubervilliers, la perte, dès 2015, s’élèvera 2,1 millions d’euros soit l’équivalent de 4,5 points d’impôts.

Dans le même temps, comme nous l’apprend Le Figaro du 28 août dernier, la France est « la championne des versements de dividendes en Europe », avec 35 milliards d’euros de distribués ... ! Deux poids, deux mesures ? Difficile de croire que la source des difficultés nationales provient du budget des collectivités…

Reste, et c’est une question également à aborder, que tous les territoires, toutes les communes, ne sont pas logées à la même enseigne. Prenons deux villes de la banlieue parisienne, Aubervilliers et Neuilly-sur-Seine. En 2013, la dotation globale de fonctionnement est de 317€ par habitant pour la première et de 279€ pour la seconde. La différence est faible mais apparemment en faveur d’Aubervilliers. Sauf que, ni les besoins ni les ressources ne sont du même ordre... D’un côté, Neuilly-sur-Seine engrange les bénéfices d’une politique d’exclusion : au mépris de la loi SRU qui prévoit un minimum de 20 % de logements sociaux, elle n’en compte que 4 %. Cela lui permet d’abriter des foyers fiscaux disposant en moyenne d’un revenu de près de 100 000€ par an. A l’inverse, Aubervilliers, qui a toujours eu à cœur de développer du logement pour les classes populaires, compte 40 % de HLM, et des foyers fiscaux qui sont en deçà des 15 000€ annuels.

Alors que Neuilly mise depuis vingt ans sur la stabilité de sa population, Aubervilliers, en rapport avec les besoins franciliens, grandit et construit des équipements publics adéquats. Attirant des jeunes actifs et des familles, Aubervilliers doit à ses 22 % de 0-14 ans (contre 17 % à Neuilly) les écoles, les bibliothèques, les équipements sportifs nécessaires à leur développement. Pour faire face à ces dépenses, les ressources sont limitées : comment augmenter les impôts locaux quand moins de la moitié de la population y est assujettie ? Neuilly-sur-Seine pourra, comme c’est le cas cette année, augmenter de 44 % ses impôts pour, notamment, compenser la baisse des dotations d’Etat. Certes, sa population ne s’en réjouira pas, elle n’en sera pas paupérisée pour autant par cette décision. C’est bien différent à Aubervilliers, où la moindre augmentation de la pression fiscale peut faire basculer des centaines de personnes sous la barre du seuil de pauvreté.

Pour une ville populaire comme la nôtre, cette situation n’est pas tenable. On ne peut pas dire d’un côté, comme l’a affirmé le Président de la République, qu’il n’y aurait pas d’impôts nouveaux à l’échelle du pays en 2015, et, de l’autre côté, nous contraindre à recourir à plus de fiscalité vis-à-vis d’une population déjà très fragilisée par la crise ou, à défaut, à fermer des services publics indispensables à cette même population.

C’est pour protester contre ces choix impossibles que la Municipalité d’Aubervilliers fermera symboliquement ses portes le jeudi 22 janvier. Elle poursuit ainsi sa mobilisation au côté des « Plumés de l’austérité », mouvement de protestation initié par les maires et les habitants de Seine-Saint-Denis contre la baisse des dotations de l’État.

Pascal Beaudet
Maire d’Aubervilliers
Conseiller général de Seine-Saint-Denis

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