Une minute de silence et d’intox

Retour au collège Gabriel-Péri d’Aubervilliers, où les médias ont cru déceler une polémique sur la minute de silence de jeudi dernier

mercredi 14 janvier 2015

Article paru dans l’Huma de ce mercredi 14 janvier

Les caméras ont débarqué, hier matin, devant le collège Gabriel-Péri d’Aubervilliers,
en Seine-Saint-Denis. La veille, un journaliste d’Europe 1 s’est rendu devant cet établissement de Seine-Saint-Denis. « Un élève sur deux n’a pas respecté la minute de silence », a déclaré la présentatrice d’Europe 1 soir, dans son lancement. Une information erronée. « En tout et pour tout, il n’y a eu que quatorze élèves sur 800 qui n’ont pas voulu rester en classe », rapporte Lionel Donnet, élu FCPE au conseil d’administration
du collège. Loin de perturber la tenue de la minute de silence, ce petit groupe a été conduit par des surveillants auprès du chef d’établissement.

« Certains d’entre eux, après une discussion portant sur la liberté d’expression et de la presse, ont même reconnu qu’ils auraient finalement accepté de participer à cette minute de silence », rapporte le responsable des parents d’élèves.

Huit d’entre eux avaient quitté la classe de Nicolas, prof syndiqué au Snes-FSU. « Vous voulez en parler ? » a immédiatement lancé l’enseignant, comme à ses trois autres classes de la matinée. « Une très grande majorité de leurs prises de parole visait à dire : “Ce ne sont pas des musulmans qui ont fait ça. L’islam interdit de tuer” », raconte l’enseignant. Beaucoup d’autres, aussi, ont fait part de leurs peurs de représailles vis-à-vis des musulmans « qui vont être dans le viseur ». Un seul élève de la classe a souligné que Charlie Hebdo « l’avait bien mérité ». Parfois, « avec un ton provocateur », parfois plus posément. Les caricatures, « c’est abusé », « dégueulasse ». « Ils ont été peu respectueux », dira un autre, tout en reconnaissant que les dessinateurs « ne méritaient pas de mourir ».

Ils furent sans nul doute surpris de la réponse. « Moi-même, je ne cautionne pas du tout la ligne éditoriale de Charlie Hebdo ces dernières années, versant dans un discours semblable aux tenants du choc de la civilisation », leur a expliqué l’enseignant. Mais la minute de silence est pour les morts, pas pour les caricatures. » Il laisse même à chacun de ses élèves le choix de participer, au nom de sa liberté de conscience. Huit sont donc sortis. Comment auraient-ils réagi si on les avait forcés de participer à cette minute de silence ? Mais aucun n’a échappé à une discussion approfondie avec le chef d’établissement.

Et, au final, la commémoration s’est bien mieux déroulée que celle organisée après les assassinats perpétrés par Mohamed Merah.

Mais Europe 1, sautant sur l’unique élève qui a refusé cet hommage, n’est pas du genre à faire dans la nuance. Farida, élue FCPE au conseil d’administration, n’a pas entendu sa fille évoquer des débordements particuliers dans sa classe de 3e. « Au début, elle aussi, ne comprenait pas pourquoi on critiquait le prophète », raconte cette mère d’élève, précisant qu’elle est de confession musulmane. « Je lui ai parlé du droit à la critique de la religion, depuis le XVIIe siècle, des philosophes des Lumières. Nous sommes libres de pratiquer notre religion, d’autres sont libres de la critiquer. Elle a compris. »

« Ce sont des mineurs, ils n’ont pas tous le recul sur ce qu’ils disent », ne cessait de répéter un assistant prévention-sécurité, devant les grilles du collège, pour éconduire les journalistes à la recherche de réactions d’enfants de 12 ou 13 ans. Il ne s’agit encore que de citoyens en devenir, encore en formation. Beaucoup semblent un peu l’avoir oublié. Des êtres pensants, aussi, qui peuvent apprendre, évoluer. Et changer d’avis, parfois dans la même journée. « En cinquième, une élève a revendiqué haut et fort que les gars de Charlie avaient mérité leur sort, raconte sa prof de français. Quand elle a vu la réaction de ses camarades de classe, elle est revenue sur son discours. » Les réactions d’élèves de cinquième, préviennent les enseignants, peuvent s’expliquer aussi par leur rapport difficile avec l’institution scolaire. Nicolas, le prof de maths, abonde. « Des élèves peuvent refuser une minute de silence et ne pas soutenir les intégristes. » Une nuance difficile à faire entendre dans le tambour médiatique de l’unité nationale.

PIERRE DUQUESNE

2 Messages

  • Une minute de silence et d’intox Le 18 janvier 2015 à 14:49, par Michel simple citoyen

    Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis dit-on , j’avais décidé de plus intervenir sur ce blog , mais trop c’est trop !
    Aux plus jeunes , si c’est encore possible , écoutez aussi Georges Brassens ’’ MOURIR POUR DES IDEES ’’ et son ’’ D’ accord mais de mort lente ’’ (1972), la préhistoire pour eux certainement ...
    De la part d’un ex-soixantuitard
    Salut !

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