17 octobre 1961 : commémoration

jeudi 16 octobre 2008

La Section du PCF d’Aubervilliers s’associe en ce 17 octobre 2008 au travail de mémoire et de reconnaissance de ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 comme un crime d’État passé sous silence. L’État français doit reconnaître sa responsabilité dans la répression et les meurtres commis ce jour là et pendant la colonisation. Il a fallu tant d’années pour que l’Assemblée Nationale reconnaisse que ce qui s’est passé en Algérie c’était une guerre et non des"évènements" et des batailles qui ne sont pas terminées pour refuser qu’une loi, dans l’air du temps où on érige des stèles pour l’OAS, "rappelle les aspects positifs de la colonisation". Les communistes attachés aux valeurs de l’émancipation humaine, à l’indépendance des peuples ont contribué par des sacrifices, des luttes et des actes pour demander réparation et faire éclater la justice et la vérité. Ainsi l’une des premières villes, en France, à poser une plaque contre l’oubli et à la mémoire de ceux qui sont tombés le 17 octobre 1961 fut Aubervilliers. Voici l’hommage que Jack Ralite Sénateur, alors Maire d’Aubervilliers, rendit aux victimes le 17 octobre 2001. Cela faisait 40 ans...

Inauguration d’une plaque « A la mémoire des nombreux algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 »

Allocution de Jack RALITE, sénateur maire d’Aubervilliers, ancien ministre

Le 17 octobre 2001

La municipalité d’Aubervilliers, unanime, en apposant cette plaque : « A la mémoire des nombreux algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961" a conscience de faire un acte de mémoire profonde, un acte de vérité sans fard, un acte antiraciste sans flou, un acte de justice sans opacité, un acte – et le nom de la passerelle est symbolique- de fraternité humaine.

En effet le mardi 17 octobre 1961, il y a donc 40 ans, Paris et sa banlieue vivaient un événement de honte nationale qui ne fut pas perçu alors à sa dimension. C’était encore la guerre d’Algérie. Et si des négociations s’étaient ouvertes avec le FLN pour aboutir à la paix, les algériens vivant en France étaient le plus souvent traités au faciès, en colonisés, méprisés, outragés, discriminés comme le prouve le couvre-feu de 20 h 30 à 5 h 30 décrété en septembre 61 à leur égard par le Préfet de police d’alors Monsieur Papon soutenu par le premier ministre partisan de l’Algérie française.

C’est contre ce couvre-feu inique que 30000 algériens manifestaient pacifiquement ce 17 octobre en soirée. La répression fut féroce et l’Etat le savait. De nombreuses sources en témoignent et autorisent à parler de 200 morts (peut-être 300) massacrés, torturés, noyés.

Dans ce canal si familier le corps d’une jeune femme Fatima Bedar, âgée de 15 ans, habitant avec ses parents 19 rue des Bouchers à Saint-Denis, fut retrouvée quelques jours plus tard, le 31 octobre très exactement vers 8 heures du matin. Dans le dernier livre de mémoire scrupuleux de Jean Luc Einaudi « Octobre 1961, un massacre à Paris » on voit apparaître plusieurs fois le nom d’Aubervilliers et de son canal, tout cela extrait des archives de la préfecture de police. Souvent les noyés d’Aubervilliers n’ont pas de noms.

Je lis par exemple :

«  29 septembre 1961 
Le cadavre de Ben Meddour Meddour est repêché dans le canal Saint-Denis, à Aubervilliers, les mains liées derrière le dos. L’autopsie indiquera que la mort a été causée par un traumatisme crânien et par submersion. Le parquet de Paris classera l’affaire sans suite.

Alilou Hocine, né le 4 juillet 1933 à Fenaia (Bougie), domicilié 30, rue Baudin à Aubervilliers, disparaît. Le 19 novembre 1963, le procureur de la République de Paris écrira à Mme Magnaut Monique pour l’informer que les recherches effectuées en vue de retrouver sa trace sont demeurées infructueuses.

30 septembre 1961
Le cadavre de Barache Rabah est repêché dans le canal Saint-Denis, à Aubervilliers, un morceau de chiffon blanc dans la bouche et noué derrière la tête, les mains liées dans le dos. Il a été tué d’une balle dans la tête. Il demeurait dans un hôtel 51, rue des Cités à Aubervilliers. Il avait été raflé le 5 septembre et conduit au centre d’identification de Vincennes. Le 6 septembre, la police raflait les 86 locataires de l’hôtel qui était réquisitionné par la Force de police auxilaire. Il avait été libéré du CIV le 23 septembre, avait repris son travail le 25 et n’y était plus reparu ensuite. L’affaire sera classée sans suite par le parquet de Paris.

Un autre cadavre est découvert dans le canal Saint-Denis à Aubervilliers : il s’agit d’un inconnu de type nord-africain. L’autopsie indiquera que cet homme a été tué par strangulation. Entendu, un cantonnier déclare, selon le rapport de police : « ce matin, vers 10 heures, je me trouvais de service sur le canal Saint-Denis à Aubervilliers lorsque à hauteur de la 2ème écluse, sur le côté droit du canal, j’ai remarqué le corps d’un homme qui flottait entre deux eaux. J’ai vu ses pieds dépasser de l’eau et j’ai pansé « encore un » car en effet, c’est le troisième noyé que je découvre en cet endroit en deux jours. J’ai appelé l’éclusier et nous avons sorti ce noyé ensemble. Comme les deux autres, il était FMA et il avait les mains liées dans le dos.

1er octobre 1961
A 7 h 30, le cadavre d’un homme de type nord-africain, dépourvu de tous papiers d’identité, est découvert dans le canal Saint-Denis, à Aubervilliers, à hauteur de la deuxième écluse. L’autopsie établira que cet homme est mort par strangulation.

2 octobre 1961
A Aubervilliers, vers 12 heures, un éclusier remarque deux cadavres flottant dans le canal Saint-Denis, à hauteur de la deuxième écluse….. L’autopsie indiquera qu’ils sont morts par strangulation avant d’être immergés.

Un troisième cadavre est découvert par le même éclusier aux environs de 14 heures 30 à une centaine de mètres de l’écluse n°2.

13 octobre 1961
Un cadavre non identifié est découvert dans le canal Saint-Denis, a Aubervilliers, les pieds attachés, une plaie au front. L’homme a été victime d’un traumatisme crânien avec fracture du crâne et d’une strangulation au lien.

Un cadavre non identifié est découvert dans le canal Saint-Denis, à Aubervilliers. L’homme est mort par submersion.

24 octobre 1961
Sept inhumations de Nord-Africains, dont les corps proviennent de l’Institut médico-légal, sont effectuées au cimetière de Thiais dans la division 89 (fosse commune musulmane). « X inconu FMA », découvert au Gros-Caillou : « X inconu FMA », découvert à Aubervilliers : « X inconnu FMA », découvert à Bel-Air ; Abdelli Ali, découvert à la Gare ; Belarbia Mohamed, découvert à Puteaux ; Bouarab Mohand, découvert à Saint-Denis ; Aittigrine Lahcène, découvert à Picpus.

31 octobre 1961
Onze inhumations de Nord-Africains, dont dix provenant de l’IML, sont effectuées au cimetière de Thiais, la plupart dans la division 97 qui désigne une fosse commune pour les musulmans. Kara Brahim, 30 ans ; Benmedour (présumé), sans âge, découvert à Aubervilliers ; Inconnu FMA, sans âge, découvert à Aubervilliers ; Inconnu FMA, Aubervilliers ; Inconnu FMA, Aubervilliers ; Inconnu FMA, Aubervilliers ; Deroues Abdelkader, Puteaux ; Nekakra Abdelgkram, Asnières ; Djemal Hocine, IVème arrondissement ; Mianan Ohannès, XIIème arrondissement.
 »

Jean-Luc Einaudi rapporte :

« Le militant communiste Emile Portzer rédige un texte intitulé : « Un groupe de policiers républicains déclare… ». Sous l’occupation nazie, policier à la préfecture de police, Emile Portzer a appartenu à l’organisation de résistance Front national de la Police puis a activement participé aux combats pour la libération de Paris. Révoqué de la police par le préfet Jean Baylot, lorsque Maurice Papon était secrétaire général de la préfecture de police, il est responsable de l’Amicale des policiers républicain (…) qui regroupe plusieurs centaines d’adhérents (…). Le tract est rédigé, imprimé, distribué dans de strictes conditions de clandestinité, ses auteurs et diffuseurs risquant la révocation (…). Emile Portzer y écrit notamment ceci : « (…) Tous les coupables doivent être punis. Le châtiment doit s’étendre à tous les responsables, ceux qui donnent les ordres, ceux qui feignent de laisser faire, si haut placés soient-ils. Nous nous devons d’informer. Parmi les milliers d’Algériens emmenés au parc des Expositions de la porte de Versailles, des dizaines ont été tués à coups de crosses et de manches de pioche par enfoncement du crâne éclatement de la rate ou du foie, brisure des membres. Leurs corps furent piétinés sous le regard bienveillant de M. Paris, contrôleur généra (…) A l’une des extrémités du pont de Neuilly, des groupes de gardiens de la paix, à l’autre des CRS, opéraient lentement leur jonction. Tous les algériens pris dans cet immense piège étaient assommés et précipités systématiquement dans la Seine. Il y en eut une bonne centaine à subir ce traitement. Ces mêmes méthodes furent employées au pont Saint-Michel. Les corps des victimes commencent à remonter à la surface journellement et portent des traces de coups et de strangulation (…) Les quelques informations rapportées par les journaux ne sont rien au regard de la vérité. »

En vérité ce 17 octobre 1961 fut l’émergence en plein Paris des pratiques criminelles qui régnaient au nom de la colonisation en Algérie, et télé et radio n’en parlèrent pas ou si peu. Même « Cinq colonnes à la une » fut silencieuse.

Les réactions furent individuelles. Ceux qui surent et qui étaient courageux, ceux qui surent et qui pensaient que le silence nuisait aux négociations, ceux qui surent et n’admettaient pas que soient souillés les principes de la République ne furent pas un grand nombre mais furent selon la belle expression de René Char « à l’heure exacte de la conscience » et permirent ainsi le début d’un processus qui aujourd’hui encore, 40 ans après, n’a pas atteint sa conclusion, c’est-à-dire la reconnaissance par l’Etat de ce qui s’était passé ce jour-là.

Citons-en quelques uns. Claude Bourdet (PSU) demandant avec le soutien des élus socialistes et communistes une commission d’enquête au conseil municipal de Paris, les photographes Elie Kagan, Georges Azenstarck qui travaillait au journal « L’Humanité » ; Eugène Claudius-Petit au Parlement : « Après la honte de l’étoile jaune connaîtrons-nous celle du croissant jaune ? », François Maspero ; le policier communiste Emile Portzer responsable de l’amicale des policiers républicains.

A tout ce monde et à d’autres Roger Frey, ministre de l’intérieur, répondait : « jusqu’à maintenant je n’ai pas le début d’un commencement d’une ombre de preuve ».

A Aubervilliers, où habitait Suzanne Martorel qui a été tuée à Charonne en 1962 par la même police, ça n’est pas la première fois que nous nous retrouvons un 17 octobre sur le bord du canal. Notre concitoyen Didier Daeninckx a écrit en 1983 un livre « Meurtre pour mémoire » le premier sur ce sujet.

Ici en apposant une plaque c’est-à-dire en permanentisant les faits, les méfaits, les forfaits et leur réprobation, nous faisons vivre la mémoire des meurtres et nous pétitionnons pour un monde pluraliste reconnaissant qu’il est un bouquet composé dont toutes les fleurs sont respectables et doivent être respectées. Chacun sait que cela parle profond dans le contexte actuel.

J’ai pour ma part au Sénat cosigné une proposition de loi du groupe communiste républicain et citoyen tendant à la reconnaissance de la répression qui eut lieu ce jour, qui reconnaisse cette tragique journée du 17 octobre 1961. J’ai signé l’appel de l’association « 17 octobre 1961 contre l’oubli », avec 327 responsables politiques, 105 parlementaires et tant et tant d’autres.

S’il m’est permis un souvenir de ce temps noir, -la fierté d’Aubervilliers était d’avoir un conseiller municipal d’origine algérienne Ahmed Achour-, j’étais journaliste à l’Humanité Dimanche où j’assumais la responsabilité de la rubrique TV. Avec Antoine Tamet, ancien résistant FTPF, autre albertivillarien, travaillant à l’Humanité Dimanche aussi, mais à la peau mate et au poil de barbe dru, nous avons décidé d’aller au départ de la manifestation, boulevard Bonne Nouvelle. Alors que nous marchions sur le trottoir, j’ai entendu un policier dire : « tiens un arabe allons-y » et mon copain Antoine, pur stéphanois, d’être copieusement battu. Seule ma carte de presse le tira de là.

Le racisme n’a pas de frontière. Il faut lui mettre la frontière du droit, c’est-à-dire l’interdire et notre plaque d’aujourd’hui veut y contribuer avec un alentour qui y aide, Quai Adrien Agnès, résistant anti-nazi, Quai Djibaou, résistant anti-colonialiste, Lounes Matoub, résistant anti-intégriste, chacun à leur date et pour un but spécifique, mais chacun pour la DIGNITE HUMAINE contre la DESTRUCTION DE L’HOMME.

47 % des français ignorent le 17 octobre 1961, 45 % le condamnent, 39 %, -j’en suis-, veulent une condamnation officielle, c’est dire le chemin qui reste à parcourir.

Hier une réunion sur comment enseigner cette date d’histoire s’est tenue au lycée Louis Le Grand.

Oui à Aubervilliers il n’y aura plus de silence du canal, il y aura la mémoire de l’eau de ce canal. La passerelle « Fraternité » dira au quotidien l’histoire aux passants.

Je me dis qu’une ville comme la nôtre a une responsabilité particulière.

Merci à chacune, à chacun de faire avec la municipalité ce pas qui a les dimensions de l’histoire, de la vérité historique, sans mensonge, sans secret d’État, sans immunité. Oui RESPONSABILITE est le maître mot.

Répondre à cet article