Le crime d’Etat commis le 17 octobre 1961 doit être reconnu

mercredi 15 octobre 2008

Le 17 octobre 1961, des familles algériennes, affluant de toute la région parisienne, s’apprêtent à manifester, à l’appel de la Fédération de France du FLN, pour la levée du couvre-feu discriminatoire qui leur est imposé. Cette manifestation pacifique est réprimée avec une rare sauvagerie par la police, sous les ordres du préfet Papon. Des dizaines de manifestants sont massacrées dans les rues de Paris. Pendant plusieurs jours, la Seine charrie des cadavres. Des milliers de manifestants sont parqués dans des stades, expulsés, matraqués. Longtemps, le silence et l’oubli officiel ont été organisés par les autorités. Une chape de plomb s’est abattue sur ces événements sanglants. Quarante-sept ans plus tard, la reconnaissance officielle de ce crime d’État se fait toujours attendre. Les nostalgiques de la colonisation n’ont décidément pas dit leur dernier mot.

Nous publions, ci-après, l’entretien (publié dans L’Humanité du 17 octobre 2007 et réalisé par Rosa Moussaoui) avec Rabah Bouaziz, responsable, à l’époque, de la branche militaire du FLN en France, membre du comité fédéral de la Fédération de France et, à ce titre, l’un des organisateurs de la manifestation du 17 octobre.

À noter que l’association "93 au cœur de la république" organise une journée de commémoration le 17 octobre. Plus d’informations sur le site de la mairie : http://www.aubervilliers.fr/actu4860.html

« La manifestation du 17 octobre 1961 a été organisée pour dénoncer le couvre-feu imposé, en France, aux seuls Algériens…

Rabah Bouaziz. Il s’agissait, en effet, de protester contre un couvre-feu discriminatoire. Il est vrai, aussi, que le FLN était composé, à 90 %, d’ouvriers. Les militants ne pouvaient donc se réunir que le soir. Notre base souhaitait contester ce couvre-feu : il fallait montrer notre hostilité à cette décision. S’exprimaient également, bien sûr, le mot d’ordre d’indépendance et les appels à la négociation avec le GPRA. Mais c’était une manifestation pacifique. Nous avions formellement interdit le port d’arme.

Lorsqu’elle a appelé à cette manifestation, la Fédération de France du FLN pensait-elle qu’une répression d’une telle ampleur s’abattrait sur les participants ?

Rabah Bouaziz. Non. Évidemment, nous n’étions pas naïfs. Nous savions que la police allait réagir, d’autant plus que nous bravions un couvre-feu. Par ailleurs, le préfet Papon ne nous était pas inconnu. Il avait sévi, auparavant, comme préfet de Constantine, et nous connaissions la manière dont il avait dirigé la répression. Mais jamais nous n’avions imaginé que les événements puissent prendre une telle tournure, en pleine capitale. Paris, pour nous, était le symbole des droits de l’homme, une ville accueillant de nombreux observateurs étrangers. Honnêtement, nous nous attendions à de la répression, mais nous étions à mille lieues de penser que les forces de l’ordre réagiraient avec une telle sauvagerie, que des Algériens seraient jetés dans la Seine, pendus au bois de Boulogne. Le nombre de personnes tuées ou disparues ce soir-là oscille, selon les estimations, entre 200 et 300. Environ 12 000 manifestants ont été arrêtés. Sur une manifestation de 50 000 à 60 000 personnes, c’est énorme. À l’époque, le chef de l’État a affirmé qu’il n’était « pas au courant ». Aujourd’hui, plus personne ne peut nier la réalité de ces sanglants événements.

Quelle a été la réaction des organisateurs de la manifestation ?

Rabah Bouaziz. Nous avons immédiatement pris des contacts pour organiser la défense des personnes arrêtées. Pour le reste, nous avons alerté des amis de la gauche, des amis démocrates. Ces événements ont mis en lumière un acharnement répressif portant le sceau des méthodes de l’extrême droite. Que dire d’autre lorsque, en plein Paris, moins de vingt ans après la rafle du Vél’d’Hiv, des Algériens ont été parqués par milliers dans les stades ?

Comment expliquez-vous le relatif silence de la société française qui a entouré ces événements ?

Rabah Bouaziz. Je ne crois pas que l’on puisse parler de silence. Il faut être nuancé. Trois mois plus tard, la manifestation à l’appel du Parti communiste, des syndicats, des démocrates a été réprimée à Charonne. Mais sans doute une partie de l’opinion française découvrait-elle seulement, alors, la gravité de la guerre d’Algérie.

Les événements du 17 octobre ont-ils contribué à amplifier cette prise de conscience ?

Rabah Bouaziz. À mon avis, oui. D’autant que ces événements sont intervenus alors que l’OAS signait ses premières exactions. Quelques mois plus tôt, le 22 avril, avait eu lieu, à Alger, le putsch des généraux Challe, Jouhaud, Zeller et Salan. Un enchaînement d’événements a poussé à cette prise de conscience et, finalement, au basculement de l’opinion publique française.

Quelle place les immigrés ont-ils pris dans le combat pour l’indépendance ?

Rabah Bouaziz. Une place considérable. D’ailleurs, le mouvement national algérien est né à Paris, avec la fondation de l’Étoile nord-africaine, puis celle du PPA, et les nombreuses luttes qui ont jalonné cette histoire. Dès le déclenchement de la lutte de libération, en 1954, l’immigration a pris position presque unanimement.

Comment jugez-vous l’amnésie organisée, pendant des décennies, autour de cet événement, mais aussi sur l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie ?

Rabah Bouaziz. Ce silence est à mettre sur le compte d’une idéologie coloniale dont il reste des survivances. Lorsqu’à Dakar le président français refuse, comme il dit, d’« assumer » les crimes commis par les générations précédentes, il refuse, en fait, l’idée même de mémoire collective, et ferme toute discussion. Pourtant, un acte de reconnaissance solennelle serait de nature à refonder les relations entre la France et ses ex-colonies, et singulièrement celles qu’elle entretient avec l’Algérie. S’agissant du 17 octobre, si la responsabilité du préfet Papon n’est plus à prouver, elle ne doit pas occulter, comme pour la torture, la responsabilité de l’État au plus haut niveau. Malheureusement Sarkozy se fait l’écho d’une opinion qui existe encore dans la société française : celle des nostalgiques de l’Algérie française et du grand empire colonial. Je pense que ce genre de discours n’a pas d’avenir. Il a été condamné par l’histoire même. Il est condamné, aussi, par l’amitié entre les peuples algérien et français, qui n’est plus à démontrer. Les Algériens qui ont manifesté le 17 octobre étaient des ouvriers, qui se sont toujours montrés solidaires des ouvriers français dans leurs luttes. C’est une dimension très importante.

De nombreuses initiatives citoyennes ou de collectivités locales perpétuent désormais, en France, la mémoire du 17 octobre. Celle-ci est-elle vive en Algérie ?

Rabah Bouaziz. Nous suivons ces commémorations et nous avons beaucoup apprécié le geste de la mairie de Paris, avec l’apposition de la plaque au pont Saint-Michel. Ici, en Algérie, le 17 octobre est considéré comme une journée nationale, avec des cérémonies officielles auxquelles sont conviés les anciens. Des conférences ont également lieu. Nous refusons d’oublier. Au nom de ceux qui perdirent la vie lors de cette funeste journée, mais aussi de leurs enfants et de leurs familles, toujours présents à Paris, Marseille ou Lyon. »

1 Message

  • Un enjeu de mémoire ou d’histoire ? Le 16 octobre 2008 à 09:13, par Léna

    Merci beaucoup de cette interview (que je ne connaissais pas) et qui a le très grand mérite d’être puisée à une source centrale du 17 octobre.

    J’ai lu dans Aubermensuel le papier annonçant les initiatives autour du crime d’Etat commis ce jour là et je suis très sceptique sur l’argument de "l’enjeu de mémoire" et des effets du "trou de mémoire sur le passé colonial français" qui "peut être générateur de logique de revanche et de culpabilité".

    Si je comprends bien, une bonne mémoire du passé colonialiste aurait vertu thérapeutique républicaine. Autrement dit : on a été dégueulasse, on assume, pardonnez-nous, on ne recommencera plus.

    En fait je crois que le problème posé n’est pas "la mémoire" mais "l’histoire". Je ne puis développer beaucoup (un vaste débat à ce propos existe pami les historiens) mais je dirai que la mémoire est d’abord subjective, peut aussi appartenir à des groupes mais est rarement universelle (même s’agissant d’événements très lointains).

    Pour être précis, s’agissant de la guerre d’Algérie, à qui appartient la mémoire de l’amnistie des généraux factieux à laquelle consentit François Mitterrand, à qui appartient la mémoire de la fusillade de la rue d’Isly, à qui appartient la mémoire du rôle (sinistre) des harkis, à qui appartient la mémoire de la liquidation du maquis communiste et des "combattants de la liberté" ?

    Je pense que la vrai question se situe sur le terrain de l’histoire, c’est-à-dire sur l’approche critique du passé puisée aux diverses sources d’archives.

    Dans le champ de l’histoire colonialiste de la France (et plus généralement des impérialismes) il y a beaucoup à faire et les manuels d’histoire utilisés dans les écoles sont très criticables. Et ces remarques valent aussi pour tout le champ de l’histoire sociale, pour l’histoire du mouvement ouvrier.

    On l’oublie trop, l’école de la République est aussi un appareil idéologique au service de la classe dominante et de sa "mémoire".