il y a 70 ans...

La Libération d’Aubervilliers

dimanche 24 août 2014

Nous reproduisons ci-dessous des extraits et des photos du numéro spécial qu’Aubermensuel avait édité en novembre 2004. Les textes sont de Patrick Laigre.

Août 1944. La Libération de tout le territoire français approche. Déjà, depuis le 6 juin, les troupes alliées soutenues par les hommes de la Résistance progressent au prix de rudes combats vers l’intérieur du pays. Pourtant, le sort de Paris et de sa banlieue se joue entre trois forces aux objectifs différents. D’une part le Général Eisenhower, pour qui la capitale représente un piège, car ses troupes risquent de perdre un temps précieux et de nombreux hommes dans les combats de rues. D’un autre côté, Hitler qui est bien décidé à faire du « Grand Paris » un bastion imprenable, au prix des pires destructions et sévices. Quant à la troisième force, celle qui représente la résistance intérieure, elle est animée par la volonté de participer coûte que coûte à la Libération de son propre pays.
Pour dénouer les fils de cette situation très tendue, les FFI de la région parisienne vont
prendre l’initiative.

L’insurrection couve

A Aubervilliers, l’été a déjà été émaillé d’actions de sabotages et de harcèlement sur les
troupes allemandes. Un soldat a été abattu le 12 juillet rue Guyard Delalain et le couvre-feu
établi pour huit jours de 22 h 30 à 5 heures du matin. Deux jours plus tard, à l’occasion de la Fête nationale et pour répondre à l’appel des FTP, Elisa Lemanach se souvient que « quelques femmes osaient se promener dans les rues de la ville, habillées en bleu blanc rouge. »
Les tracts de rébellion circulent de plus en plus : les affiches de la Résistance fleurissent sur les murs. Depuis le 11 août, les cheminots ont déclenché une grève générale, bientôt suivis par les postiers, les infirmières...La police s’inquiète de la présence, dans le sec-
teur, de Charles Tillon, ancien député communiste d’Aubervilliers et chef des FTP, et apprend, trop tard, qu’un vaste rassemblement de communistes, d’anarchistes et de gaullistes s’est tenu au Landy, dans le passage de la Justice.
L’insurrection couve !

Premier massacre

Le premier acte, dramatique, se déroule le mardi 15 août, rue des Grandes Murailles, où une embuscade visant à capturer un camion d’armes et de munitions tourne mal. Vraisemblablement dénoncé par un cafetier voisin, un groupe de résistants du réseau Manigart est décimé par les Allemands. ... René Barth était sur place : « ...Tout le monde devait participer à l’action, mais comme on avait capturé un officier allemand, il fallait
quelqu’un pour le garder. Moi ou René Pastor. René voulait absolument y aller ; je suis resté... »
Ce coup du sort va sauver René Barth. Il sera fatal à son copain, qui n’a que 18 ans. « ...Des Feldgendarm patrouillaient. Ils ont remarqué l’attroupement et tiré dans le tas. Notre fusil-mitrailleur s’est enrayé sans pouvoir tirer. Un massacre ! » Près d’une camionnette aux pneus crevés, six cadavres ensanglantés gisent sur le sol.
« C’étaient mes compagnons, mes copains, ouvriers comme moi », soupire René Barth. Les corps sont alors chargés sur une charrette tirée par un cheval et spontanément un long cortège funèbre se forme derrière eux. Quatre survivants, capturés, sont fusillés le soir même. On les retrouvera quelques jours plus tard à Garges entassés dans un trou.

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L’insurrection éclate le 17 août

Le lendemain, 16 août, les policiers, dont les autorités allemandes viennent d’ordonner le
désarmement, entrent à leur tour dans la grève. Les coupures d’électricité se multiplient et la plupart des usines sont arrêtées. Les convois militaires commencent à évacuer Paris et des colonnes de véhicules remontent l’avenue Jean-Jaurès en direction du Bourget.
Tout le monde est conscient que les événements se précisent, que les heures qui viennent seront sans doute décisives.
Le jeudi 17 août, l’insurrection commence véritablement et les FFI passent à l’action. Les
premiers combats éclatent aux Magasins généraux, un lieu stratégique occupé par les Allemands. C’est en effet là qu’ils entreposent d’importants stocks de marchandises et de
matériel militaire. Les combats violents se poursuivent toute la nuit dans l’obscurité complète. Les hommes du groupe Henri, dit « papa », harcèlent les gardes de la Grossmarketerendere. Malheureusement, les renforts allemands qui arrivent au petit matin vont leur permettre de tenir encore quelques heures.
Pendant ce temps, les hommes s’organisent.
En prévision des combats à venir, les équipes de la Croix-Rouge d’Aubervilliers, créées et dirigées depuis 1943 par Raymond Labois, s’installent dans les locaux du commissariat déserté, pour parer au plus pressé, car le service de « police secours » n’est plus assuré. Mais le lieu, trop symbolique, n’est pas sûr, et les sauveteurs émigrent les jours suivants vers le groupe scolaire Paul Doumer (actuels lycée d’Alembert et collège Diderot). Ils le quittent quelques jours plus tard pour l’usine Astra désaffectée, 62 avenue de la République.
Les bureaux de poste sont occupés aux Quatre-Chemins et au centre-ville par des jeunes, munis l’un d’un fusil l’autre d’un vieux revolver, mais la plupart d’un simple brassard FFI... Les armes manquent !
Pourtant, le même jour, l’usine de conserve « La Nationale », située rue Henri Barbusse, à
l’emplacement de l’actuel collège Jean Moulin, est investie après des échanges de coups de feu. Les stocks saisis sont immédiatement transportés dans le bâtiment du « Progrès », 13 rue Pasteur (actuelle Bourse du travail). Ainsi, les distributions de vivres permettront de ravitailler la population dans la semaine difficile qui s’annonce.

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La mairie est prise le 19 août

Mais la grande affaire reste celle de la mairie, symbole durant ces quatre années ’occupation, de l’arbitraire et de la collaboration. Au matin du 19 août, un coup de téléphone du commissaire Nectoux, dont on sait maintenant qu’il était membre des CDLR, annonce que la Préfecture de Police de Paris est aux mains des insurgés. Aussitôt prévenus, les FFI du groupe Henri, emmenés par Manigart lui-même, s’empare de la mairie. Maurice Prual, qui faisait partie de l’expédition avec Gaston Petit, Raymond Dufour, témoigne : « On était une trentaine ; on a mis un pistolet sur le ventre du gardien et on a investi les locaux... C’était une excellente position stratégique, au carrefour des principales avenues : les Allemands du Fort de Saint-Denis devaient passer devant la mairie pour rejoindre la N3, la route de l’Allemagne ; c’était pareil pour ceux qui étaient cantonnés aux Magasins généraux ».
Mais si la prise a été somme toute assez facile, la défense des lieux va s’avérer plus coriace.
Dans l’urgence, on installe une mitrailleuse au premier étage, on dispose des sacs de sable en chicane sur les trottoirs de la rue du Moutier, de part et d’autre du carrefour, et dans la rue de Paris (aujourd’hui Commune de Paris). A l’intérieur, la salle des mariages est transformée en poste de commandement et les employés évacués à l’école Victor Hugo où ils continuent leurs tâches administratives. Ce sont des heures d’effervescence, d’excitation pour ces jeunes résistants. « Sur les quelques machines à écrire disponibles nous avons rédigé en hâte des tracts et des affichettes proclamant la Libération... », se souvient encore Maurice.
Les militants communistes FTP s’installent pour leur part de l’autre côté de la place, dans
les baraquements du « jeu de boules », à l’emplacement du temple protestant d’aujourd’hui.
Dès l’après-midi du 19 août, les Allemands tentent de reprendre la mairie. L’opération,
infructueuse, se solde par quatre morts à l’angle de l’avenue Victor Hugo et du passage des Chalets. Le lendemain, un char fait une nouvelle tentative, sans succès. Les Allemands cette fois perdent des hommes, mais les résistants aussi : « Un copain d’école, au coin du passage Saint-Christophe, tirait sur les tanks », se souvient M. Millet. « Il s’est fait repérer, la tourelle a pivoté et ils lui ont balancé des obus... Lui est mort et l’un des tirs a endommagé l’immeuble au-dessus de Boucheron, rue du Moutier... »

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Sur les barricades

Dans un numéro souvenir daté de 1948, le Journal d’Aubervilliers décrit ainsi les premiers jours de l’insurrection : « Petit à petit, la Résistance s’organise dans ses postes de combat, des vigies sont postées avec des sifflets et des trompettes pour annoncer la venue de l’ennemi. Rue du Moutier, rue Charron, rue du Landy, rue Heurtault, avenue Victor Hugo, partout des tireurs sont à l’affût et tirent sur les boches...Avec dévouement, les femmes soignent les blessés et ramassent les morts... »
Car les forces allemandes, débordées, redoublent de violence. Automitrailleuses et chars tirent aveuglément et mitraillent les façades comme la population. Boulevard Félix Faure, sept personnes sont décimées dont une fillette.
Les équipes de la Croix-Rouge se relaient jour et nuit pour porter secours aux victimes. Une morgue improvisée est installée au gymnase Paul Bert et, dans la chaleur du mois d’août, on enterre les morts, provisoirement sans cercueil. En travers des rues, autour de la mairie, les premières barricades commencent à renforcer les sacs de sable, derrière lesquels s’embusquent les tireurs.
Sur les pavés qui s’accumulent, on entasse les plus gros objets que l’on trouve, de vieux matelas, des voitures retournées...
Les barricades vont très rapidement se révéler utiles car, le mardi 22 août, un char et plusieurs automitrailleuses lancent une nouvelle attaque. Malgré les importants moyens mis en œuvre, c’est encore un échec. Au cours de l’affrontement, certainement le plus violent des dix jours de la Libération, les FFI réussissent, grâce à la mitrailleuse de l’Hôtel de Ville, à tuer cinq ou six Allemands et obligent les véhicules blindés à battre en retraite. Le soir, on relève plusieurs morts chez les résistants, rue de Paris, avenue Victor Hugo et avenue de la République.
Le même jour, trois chars Tigre renforcent la défense allemande aux Magasins généraux ; les soldats menacent de tout faire sauter mais les résistants continuent leur harcèlement.

Le danger est partout

Depuis le 21 août, les journaux de la Résistance paraissent au grand jour. L’Humanité, le Parisien Libéré publient l’appel aux armes du Conseil national de la Résistance (CNR). Un appel largement entendu par les Albertivillariens : « D’heure en heure, le nombre des combattants augmente », constate le journal local, et les accrochages, nombreux, émaillent les journées des 23 au 25 août.
Le 24, les éléments avancés de la Division Leclerc sont à la Porte d’Orléans.
Les convois allemands, qui refluent de la capitale devant l’avancée des troupes alliées, sont attaqués au détour des rues. De nouveaux morts sont à déplorer rue du Goulet, autour de la mairie, à la Porte de la Villette. Aux Quatre-Chemins, un jeune résistant de 15 ans, Jacques Lorenzi, est abattu vraisemblablement par le tird’un milicien. (Une rue de Dugny, sa ville d’origine porte aujourd’hui son nom).
Le danger est partout. Mme Nelly Thévenet, militante communiste, n’oublie pas que « le
curé d’Aubervilliers [l’]a tirée in extremis par le bras, rue des Noyers, devant l’école des sœurs, car des collabos installés sur les toits tiraient sur les porteurs de brassard FFI ».
Le 25 août, les Allemands évacuent les Magasins généraux, après avoir posé des mines, mais sans détruire les stocks. Cette retraite n’ira pas loin. Le convoi, formé d’une quarantaine de véhicules, est bloqué côté Saint-Denis, sur l’avenue du Président Wilson. A l’issue des combats, 300 soldats sont faits prisonniers.
Ce jour-là, à 15 h 30, Von Choltitz, qui commande la Wermacht à Paris, signe l’acte de capitulation de ses troupes.

La Marseillaise, les larmes aux yeux

Alors que des accrochages ont encore lieu dans la ville, les habitants descendent dans les
rues et pavoisent la ville de drapeaux et de cocardes tricolores.
Elisa Lemanach n’oublie pas ces heures merveilleuses, quand « le fils de mes voisins a pris son accordéon pour jouer la Marseillaise. Il jouait faux mais nous reprenions tous en chœur, les larmes aux yeux... » Un hymne national qui soulève aussi la joie des Espagnols du côté du Landy. « On a chanté la Marseillaise et on a fêté la Libération beaucoup plus que le 8 mai. On avait une grande sensation de liberté », se souviennent Nina et Raymonde Sanchez.
Pour prolonger la fête, le 26 août, un groupe de FFI et d’habitants d’Aubervilliers se rendent sur les Champs Elysées, dans un camion portant un mannequin d’Hitler accroché à une potence.
Mais l’armée allemande est toujours à l’affût :dans la nuit du 26 au 27 août, son aviation
bombarde encore Paris et la banlieue, provoquant de gros dégâts rue des Gardinoux et au Magasins généraux. Les incendies ne seront maîtrisés qu’au petit matin. Dans le quartier des Quatre-Chemins, c’est un magasin d’alimentation qui est touché par une bombe à l’angle de la rue Solférino.

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La 2ème DB stationne avenue Jean Jaurès

Enfin, le 27 août, les chars de la 2ème DB, placés symboliquement en tête des armées alliées, remontent l’avenue Jean Jaurès depuis la Porte de La Villette, sous les vivats de la foule. C’est la liesse. On vient admirer les héros, les libérateurs. Les cigarettes, les chewing-gums distribués par les militaires français et américains resteront longtemps dans les mémoires des gosses de la ville. Pour Liliane Giner, qui habite le quartier du Montfort, ce jour-là revêt une autre importance. Hissée sur un blindé, le « Cléry », elle croise le regard d’un membre de l’équipage : il deviendra son mari en 1946 !
Un peu plus haut, sur un terrain vague, où sera construite plus tard la cité Emile Dubois,
plusieurs dizaines de prisonniers allemands sont encore rassemblés, avant leur démobilisation. Juste à côté, dans un square qui portera son nom, le Général Leclerc installe son PC pour la nuit avant de repartir avec ses hommes vers Le Bourget et Blanc-Mesnil, où d’âpres combats s’éternisent autour de l’aéroport. L’actuel département de la Seine-Saint-Denis ne sera totalement libéré que le 29 août.
A Aubervilliers, le bilan est lourd. Au total, 60 civils et combattants ont été tués et près
d’une centaine d’autres blessés au cours de ces journées insurrectionnelles.

Préparer l’avenir

Pour la plupart des résistants qui ont souffert de la clandestinité, de la pression continuelle, la Libération représente un moment de bonheur et d’espoir. Pour tous, c’est aussi le temps du deuil, celui d’un parent, d’un copain, d’un camarade qui sont tombés ou ne sont pas revenus des camps. C’est aussi le temps de préparer l’avenir.
D’après les directives du CNR, le conseil municipal provisoire doit associer « les anciens
conseillers élus en 1935, qui auraient montré, par leur action patriotique sous l’occupation,
qu’ils étaient dignes de leur mandat et les membres des Comités de Libération et des
organisations de résistance... »
A Aubervilliers, 21 groupements, partis ou organisations de résistance, s’emploient à cette tâche. Après de longs débats, M. Lavie, du mouvement Libération-Nord, devient président du Comité local de Libération, le 8 octobre 1944. Mais un mois plus tard, M. Dufour, représentant « Ceux de la Résistance », propose, dans un esprit de conciliation, une nouvelle liste ainsi conçue « M. Tillon, président, M. Ferron, 1er adjoint (tant que M. Tillon sera ministre de l’Air), M. Lavie, 2ème adjoint, M. Dufour, ème adjoint, M. Charbonnier (OCM), 4ème adjoint, et Mme Lamy (UFF), 5ème adjoint »... Celle-ci est acceptée à l’unanimité.

Le Général de Gaulle à Aubervilliers

Mais la guerre n’est pas finie. Elle se poursuit vers l’est du pays où l’Alsace ne sera libérée qu’en novembre. Le colonel Fabien y perdra la vie...
Pourtant, « à mesure que reflue l’abominable marée, la nation respire avec délice l’air de la victoire et de la liberté », écrit le Général de Gaulle. C’est sans doute avec des mots semblables, prononcés depuis le balcon de l’Hôtel de Ville, qu’il s’adresse aux Albertivillariens ce 28 janvier 1945, dans un hommage vibrant aux anonymes et aux martyrs de la ville. A ceux qui ont su dire non à l’oppression.

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